Culture : ALGER, UN LIEU, UNE HISTOIRE
Balade au cœur de La Casbah (3e partie)


Accompagnés par notre guide du jour, El-Hadj Zoubir, nous empruntons la rue N’fissa, là où se trouve le célèbre cimetière des Deux Princesses. Tous les «Casbadji» ont grandi, bercés par la légende de N’fissa et Fatma, les deux filles du Hassan Pacha, mortes à la fleur de l’âge à force d’avoir aimé le même prince. Dans le temps, ce cimetière n’avait pas de cloisons. Après avoir été saccagé durant la décennie noire (les années 1990), les riverains ont mis la main à la poche pour le restaurer.
Une sorte de mosquée ( massala) y a été aménagée. Un voisin veille sur les lieux. Il nous ouvre la porte de ce temple de légende et nous entraîne sur les traces des deux princesses. Sous les dalles, il nous montre l’emplacement exact où se trouvait la tombe de N’fissa. «Elle était à l’ombre d’un néflier et d’un figuier», nous révèle-t-il. «La horde intégriste l’a complètement détruite». Un peu plus loin, la deuxième tombe, celle de Fatma, la sœur de N’fissa a échappé au massacre. Tout en marbre, elle gît sous un jardin luxuriant empreint d’une sérénité troublante. A quelques mètres de là s’élève la qobba de Sidi Ben Ali. Continuant notre voyage dans le temps, nous déboulons à la rue de Staoueli : «Ici, il y avait une fontaine baptisée Aïn Laâtach (la fontaine de la soif)», indique El-Hadj Zoubir. Des anciens se souviennent également du café des sources appelé Hanout Manou. Ce dernier était l’un des fondateurs du MCA. La rue Bleue (actuellement Mustapha-Latrache) garde au fond de sa mémoire, un autre souvenir. «Ici se trouvait le cinéma Nedjma. Pendant la Révolution, des films western y étaient projetés. On montait sciemment le volume pour essayer les armes à feu sans éveiller les soupçons de l’ennemi. » Certains ruelles de La Casbah sont si étroites que deux personnes marchant côte à côte ne peuvent s’y aventurer. Nos pas nous mènent près de la rue du Nil (Mahfoud-Maâche), où se trouve l’une d'entre elles : z’neket aânekni (enlaces-moi). Nous traversons ensuite le quartier des ex-maisons closes. Pour ne pas créer la confusion ou un malheureux quiproquo, les propriétaires, dont les demeures étaient mitoyennes à ces maisons, apposaient une plaque sur laquelle on pouvait lire «ici, maison honnête». Direction ensuite vers la basse Casbah. A la rue Mecheri (ex-Emile- Maupas) se dresse le premier tribunal de première instance de la France coloniale (transformé aujourd’hui en dépôt). En face, se trouve l’ex-demeure de Mustapha Pacha, transformée en bibliothèque nationale et abritant actuellement le musée de la gravure et de la miniature : un magnifique palais mauresque à vous couper le souffle. En contrebas, hammam Sidna, l’un des premiers de La Casbah : «C’est là où Mustapha Pacha et ses amis venaient prendre leur bain», nous confie notre guide. Cerise sur le gâteau, cheikh Zoubir nous propose de nous faire visiter sa maison, pour clore cette balade. Dar El Mahroussa — c’est son nom — nous ouvre ses portes, et c’est comme si le temps s’était figé au XVIIe siècle. Dans un excellent état de conservation, cette magnifique demeure mauresque défie les siècles, portant en son sein tout un pan d’histoire, de patrimoine et de mémoire : wâast e’dr coiffé d’une verrière qui laisse filtrer la lumière du jour, les rihiye’t à travers lesquelles l’air printanier s’invite, les chem’syette qui font les yeux doux au soleil… Meubles, dinanderie, zellidj, balustrades, tapis… aucune fausse note ne vient gâcher cette parfaite partition. Minzah, sorte de boudoir sous la terrasse, plafonds soutenus par des poutres en thuya, tomettes au sol, grenier ( beït el’aoula), bâa’touz (débarras)… un vrai musée au cœur de La Casbah. Le must du must, c’est la terrasse. Elle surplombe la baie d’Alger en regardant la mer droit dans les yeux, sans jamais se lasser de ce panorama féerique. La maison de Hadj Zoubir est souvent visitée par des visiteurs et même par des touristes, enchantés et émus de découvrir ce joyau architectural qui a traversé les siècles sans prendre une seule ride.
Sabrinal
sabrinal_lesoir@yahoo.fr

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