Chronique du jour : CHRONIQUE D’UN TERRIEN
La grande harba (IX)


Résumé : peuplée de Chinois, Béjaïa ressemble à n’importe quelle cité de l’Empire du Milieu. Le pousse-pousse qui me conduit de l’aéroport vers la ville s’est arrêté une première fois au niveau de l’avant-port pour me permettre de prendre des beignets aux crevettes dans un «fast-food» chinois. La seconde fois, pour me déposer devant un tripot d’où se dégage une forte odeur d’opium. Le gars n’a pas bien compris que je cherchais un hôtel…

Par Maâmar FARAH
farahmaamar@ymail.com

Une enseigne rouge clignote dans le noir de ce quartier glauque du port. «Chez le maître des monts Kunlun…» est l’un des nombreux tripots ouverts depuis la «grande harba». La porte donne sur une salle mal illuminée et totalement submergée par la fumée. Une forte odeur d’opium se dégage des lieux. J’avance au milieu de tables jonchées d’assiettes, de bouteilles de vin et de pipes. Les clients sont des Chinois, mais aussi des marins fraîchement débarqués des navires arrivés dans la journée. Une musique psychédélique envahit l’espace, déversant des tonnes de décibels et rendant quasiment impossible toute discussion entre les présents. Ceux-ci s’en fichent de la parlotte et des sujets de débat. Totalement ivres ou drogués, ils se laissent aller au rythme d’une chanson retraçant l’arrivée des premiers chinois en Algérie. C’est le tube de la saison. Chanté par la nouvelle star Deng Zwit Rwit, accompagné du flûtiste Zut A Lord, le poème aurait été écrit après le débarquement du premier contingent d’ouvriers chargés de construire l’autoroute Est-Ouest :
«O Algérie, terre d’accueil
A peine descendu d’avion
Nous adorons tes millefeuilles
Et ta soupe aux oignons
Nous chantons dans les baraques
En l’honneur de l’autoroute
Travaillons, travaillons sans matraque
Pour éviter la banqueroute».
Je cherche un coin libre. Je finis par le trouver, juste à côté de la cuisine. La table est occupée par deux types à la mine patibulaire. Mais alors, pas tubulaires, du tout ! Des gens louches, ce n’est pas ce qui manque ici. La troisième personne est une femme assez jeune. Habillée d’un kimono d’un bleu éblouissant, elle semble distinguée. Elle sirote un jus de tomate alors que les deux gars s’acharnent sur une bouteille de leben d’El-Kseur. Ils fument des pipes d’une longueur démesurée. Un serveur passe pour prendre les commandes. Il ne comprend pas ce que je dis car tout le monde parle chinois ici. La jeune fille me traduit le menu. J’opte pour une soupe au soja et un steak tartare à la mode d’Akbou. Elle m’explique qu’il s’agit d’un beefsteak de bœuf non-voyant égorgé par les mains expertes d’un terroriste repenti et grillé sur du charbon provenant des forêts d’Akbou. J’arrive difficilement à comprendre car la musique est de plus en plus démente. Je souffle à la fille que le steak tartare est habituellement cru. Elle sourit, puis me lance : «Mais, Monsieur, ça ne se fait pas de manger du bœuf aveugle sans le cuire. C’est barbare.» Je réponds qu’il s’agit d’un plat tartare. Elle me dit : «Où est la différence. Barbare ou tartare ? De toute façon, sachez que nous sommes sur les terres de ceux qu’on appelait jadis les barbares. » Bon, inutile d’aller plus loin. Etant un ancien barbare devenu Sardèle, je préfère m’en arrêter là car mon sang de berbère commence à bouillir. Inutile de m’exposer. On m’a dit que les Chinois n’aiment pas les anciens Algériens. On peut me prendre facilement pour un marin ou un commerçant étranger, alors pourquoi se compliquer l’existence… Pourtant, il faudrait bien que je commence à travailler. Où vais-je trouver des Algériens de retour au pays clandestinement ? Ces harraga en sens inverse, personne n’en parle. C’est un sujet tabou. Le gouvernement, très satisfait des 30 millions de Chinois importés, redoute le retour des anciens Algériens. C’est le cauchemar de tous les responsables : imaginez un peu que les rues reprennent leur visage d’antan avec de la saleté partout, des piétons qui ne traversent pas dans les passages protégés, des chômeurs qui s’appuient aux murs, des vendeurs informels, des pickpockets, des téléphones mobiles qui prennent la clé des champs, des bagarres entre supporters, des insultes, des envahissements de terrain, des matches à huis clos, des émeutiers pour un oui pour un non… Il fallait lutter par tous les moyens contre un éventuel retour de ceux qui sont partis lors de la «grande harba». Mon objectif immédiat était beaucoup plus simple : manger un morceau et aller dormir. On verra plus tard. J’irai à Alger, puis à Ténès, à la recherche de ces fameux harraga venus de Sardaigne. Sur ce, une masse énorme tenant sur une jambe gauche et une béquille droite surgit devant moi. Je lève les yeux et je tombe sur le visage le plus horrible. Une véritable bouillie ambrée dominée par une moustache envahissante sous un nez énorme et des yeux microscopiques. Coiffé d’un bonnet qui semble avoir côtoyé toutes les sauces, le visage s’illumine quand quelques mots de bienvenue sortent d’une bouche qui me paraissait inexistante : «Bienvenue chez le maître des monts Kunlun.» Un rire sardonique accompagne ces quelques mots. La montagne de chair a les bras dénudés. Des bras ? Un véritable parchemin. Des tatouages divers courent dans tous les sens. Je lis, pêle-mêle : «A Sihem Lavabo», «Aïcha Lame-gillette mon amour», «La vie sans Amina l’Apache n’a pas de sens». Il y a même quelques réflexions philosophiques : «Sans le sou, tu peux vivre. Sans la vie, tu n’as que faire des sous…» Le gars pousse l’un des clients et s’assoit à sa place. Le type éjecté rouspète. Il a très mal fait d’agir de la sorte car la montagne de chair le saisit par la nuque et le jette contre le mur. On le ramasse et on l’évacue vers la sortie où il subira une deuxième envolée dite : «Le vol harmonieux du ballon de rugby shooté par un amoureux déçu». Comme je n’aime pas être pris pour un ballon de rugby, ni pour un ballon de football d’ailleurs, je souris aimablement à l’éléphant qui s’est assis à côté de moi : «Alors, vous venez de débarquer. Je ne vous ai jamais vu ici.
- oui, oui…
- Quel est le nom de votre navire ?
- Quoi, le nom de…
- Oui, votre navire…
- Ah oui ! C’est… C’est… «La corvette de Shanghai.»
- La Corvette de… Bizarre, je n’ai jamais entendu parler de ce bateau…»
Puis, calmement, l’hippopotame, ex-éléphant, tire de sa poche un téléphone portable, compose un numéro et demande : «Allo ! La capitainerie ? Passez-moi le responsable de service. Je suis Chang Touil Elarge, le maître des monts Kunlun. Allo… Vous avez un navire du nom de «La Corvette de Shanghai ?»
A ce moment précis, je me suis rappelé que je n’avais pas réglé le pousse-pousse. Mais, au premier mouvement, je suis attrapé par une main énergique qui me plaqua sur le siège : «T’es un petit malin, toi ! Ah, ah, ah ! Elle est bien bonne ! La corvette de… Ah, ah, ah. On ne se moque pas du maître des monts Kunlun.»
Il appela deux cerbères qui avaient la carrure de Hulk quand il se mettait au vert : «Allez, messieurs Kung et Fu, vous avez un client ! Vite à la cave ! Je veux savoir qui il est. Quelque chose me dit que c’est un ancien Algérien. Et peut-être même un berbère… Vite ! A la cave !»
(A suivre)

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable