Culture : BOUIRA
La waâda annuelle de Sidi Messaoud à Tagnits


Comme pour se réapproprier leur histoire, les citoyens du village Tagnits de la commune de Haïzer, à 20 km au nord-est de Bouira, ont décidé à partir de cette année d’instituer la waâda que le saint du village Sidi Messaoud organisait de son vivant, il y a de cela un peu plus de huit siècles, et transmise de génération en génération grâce au génie populaire.
Ainsi, après avoir observé une éclipse qui aura duré plusieurs années à cause d’une situation sécuritaire pas du tout favorable, la waâdadu saint Sidi Messaoud de Tagnits revoit le jour grâce à l’effort de tout un village et surtout à celui de l’association qui porte le nom du village et de son président, Nacer Zougari.
La légende du saint Sidi Messaoud
On raconte que le village fut fondé par un certain Sidi Messaoud qui serait venu du Sahara occidental (Saguia El-Hamra) vers le XIe siècle. Dès son installation dans cette partie méridionale du Djurdjura, il s’appliqua à propager la bonne parole parmi les gens de la région. On l’adopta vite et, très vite, beaucoup de familles lui prêtèrent allégeance. Etant tout le temps appliqués à l’enseignement du Coran, la coutume voulait que ce soit les «Kabyles» qui subviennent aux besoins des marabouts ; les hommes ramènent du blé, des figues, de l’orge, des fruits ainsi que de l’eau depuis une certaine source située dans le territoire des Kabyles, la source des Iheddaden, pour Sidi (le saint marabout), et les femmes tissent, font le ménage et préparent des mets pour Lalla (la femme du marabout). Cela fut le cas pendant de longues années ; les Kabyles offrent le meilleur de tout ce qu’ils possèdent pour le marabout et toutes les familles de sa tribu. Jusqu’au jour où les Iheddaden décidèrent de ne plus approvisionner le marabout en eau depuis leur source. On vint informer Sidi Messaoud de cette décision inattendue. Immédiatement, le saint prit sa canne et donna plusieurs coups dans le sol, et après chaque coup jaillit une source. Depuis, la meilleure source, Tala, n’a jamais tari et les femmes de Tagnits pouvaient s’approvisionner en eau sans passer par la source des Iheddaden. Mohamed Smaïli ou ammiMoh qui nous raconta cette histoire nous montrera cette fontaine bien aménagée depuis et reconstruite par les Français en 1937, et dont l’eau coule toujours. Il nous racontera également d’autres légendes attribuées à Sidi Messaoud, celui-là même qui baptisa le village comme «Tagnits aux sept richesses», tant, durant toute l’année, à chaque saison, il se trouvait toujours des fruits et des légumes, du blé et de l’orge, mais aussi, des vaches et des bœufs pour le lait, le petit-lait et le beurre, pour que tous les membres du village en disposent à satiété. Le saint Sidi Messaoud fut enterré à l’intérieur de la mosquée du village ; plusieurs autres salihine(saints) furent enterrés à ses côtés à l’intérieur de cette mosquée, source de communion entre toutes les familles qui forment le village de Tagnit ; les Smaïli, Zougari, Rabia, Aoun, Messaoudani et Hniniche.
Perpétuer la tradition de la waâda
Et à propos de cette communion, jeudi dernier, nous avons vu comment le village et tous ses sages perpétuent la tradition. Ainsi, la première chose qui frappe l’esprit du visiteur est cette alcôve située à l’intérieur de la vieille mosquée où l’on voit deux cercueils couverts d’un tissu vert, symbole de l’islam. Les religieux du village parlent du saint Sidi Messaoud et de son dévot qui sont enterrés côte à côte. Sur l’un des cercueils en bois, il y est gravé une date : 1721. Cette année est celle où les villageois avaient placé les deux cercueils en bois, puisque auparavant, le recueillement se faisait à l’intérieur de la mosquée, directement sur les tombes où sont enterrés le saint et ses proches. Ainsi, pour donner aux lieux de la solennité, des cercueils en bois auraient été placés et recouverts de la meilleure soierie. Bien sûr, et même si la chose n’a pas subsisté, des anciens racontent que pendant des siècles les Kabyles faisaient tous les travaux pour les marabouts, même les habits neufs étaient offerts en donation et placés sur le tombeau du saint, lesquels sont repris plus tard pour être distribués aux pauvres. Aujourd’hui, cette pratique a disparu et plusieurs superstitions avec. Comme celles qui consistent à invoquer directement le saint pour avoir un garçon, ou simplement pour procréer, etc. Ainsi, présentement, ce qui reste de la pratique dans ces lieux saints, c’est le recueillement sur le tombeau du saint avec lecture de la Fatiha et l’invocation de Dieu, des prophètes et des saints. Et comme pour avoir plus de bénédiction, sur place, des sages du village, assis dans un coin, récitent le Coran en attendant un geste de charité de la part du visiteur et c’est à ce moment-là que tous les bras sont levés au ciel pour invoquer Dieu, et bénir le bienfaiteur, ses biens et sa descendance. Le même cérémonial est répété pour tous les visiteurs qui auraient fait don de quelques billets d’argent. L’argent récolté servira à l’entretien du cimetière attenant à la mosquée où sont enterrés tous les enfants du village, mais également à entretenir la nouvelle mosquée, aider les pauvres du village, etc. Après ce cérémonial, l’hôte du village est ensuite conduit vers la terrasse de la nouvelle mosquée où est offerte la waâda ; un bon couscous préparé par les femmes du village avec de la viande d’un bœuf offert par un bienfaiteur ou acheté par l’argent des donateurs récoltés auparavant.
Hommage aux martyrs du village
Ce jeudi, après la waâda, la récitation du Coran et des bénédictions à tous les visiteurs et les musulmans en général, le président de l’association a pris la parole pour évoquer et rendre hommage à l’un des artisans de cette waâda, Smaïli Mokrane ou Dda Mokrane pour les intimes, qui vient de rejoindre son Créateur, rendre hommage également aux martyrs du village assassinés par les hordes terroristes durant les années 1990 tout simplement parce qu’ils avaient été, à l’instar de tous les enfants du village, là, sur les hauteurs du Djurdjura, à braver les terroristes et à défendre leur localité. Les jeunes Zougari Ahmed, âgé alors de 33 ans, Zougari Slimane âgé de 31 ans et Hniniche Hamouche âgé de 24 ans, avaient été assassinés en 1996 dans un guet-apens près du village. Avant eux, Smaïli Rezki, âgé de 60 ans, patriote de son état, a été assassiné en plein mois de Ramadhan en février 1997 à Haïzer, et Zougari Belkacem, quinquagénaire, policier de son état, l’a été également en 1996 dans un café à Haïzer. Aussi, le village qui a payé un lourd tribut face aux hordes terroristes, et avant cela face aux Français durant la guerre de Libération nationale, est resté debout, refusant l’abdication. Les gens sont restés sur cette terre bénie par leur ancêtre, le saint Sidi Messaoud, sur ce coin paradisiaque qui culmine à 1 100 mètres d’altitude sur le versant sud du majestueux Djurdjura, qui domine les plaines de Haïzer et le plateau d’El- Esnam au loin, ainsi que le grand lac du fameux barrage Tilesdit dont les eaux partent justement en partie depuis ces hautes cimes et la source Assif Budrar, qui ruisselle et offre aux lieux une symphonie naturelle des plus enivrantes en ce jeudi du mois de mai des plus printaniers.
Améliorer les conditions de vie du village
Après tous ces hommages, le président de l’association, Nacer Zougari, a tenu à remercier ceux qui continuent à aider le village. Il citera le P/APW qui vient de leur octroyer une aide de 150 millions de centimes, le chef de la daïra de Haïzer, ainsi que le cheikh Rabia de la mosquée Emir-Abdelkader de Bouira. A tous ceux-là, des burnous furent offerts par le village en guise de reconnaissance. Mais, avant de clôturer ce rendez-vous par la Fatiha, le président de l’association a tenu à rappeler les besoins du village en terme de routes, d’assainissement, d’éclairage public et de salle de soins, et de promettre aux villageois de travailler main dans la main pour le bien de la communauté avec institution de cette waâda annuellement pour permettre à tous les enfants du village de se revoir au moins une fois par an. Comme vient de le faire le jeune Alex Aoun, le fils de Slimane Aoun qui s’est marié avec une allemande. Alex, âgé de 32 ans, est venu spécialement d’Allemagne pour prendre part à cette tradition à laquelle il tient tant. Ce jeudi, il était, à l’instar de tous les convives, tout simplement émerveillé. Rendez-vous est donné pour l’année prochaine.
Y. Y.

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