Chronique du jour : CHRONIQUE D’UN TERRIEN
Par Maâmar FARAH
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@ymail.com


Cher frère,
Je t’écris ici parce que je préfère la lumineuse clarté des colonnes publiques au froid anonymat des messages électroniques et, surtout, parce que des lecteurs, très nombreux, m’ont dit de te transmettre leurs chaleureuses salutations. Je voulais qu’ils sachent que je n’ai pas failli et que je t’ai fait parvenir leurs pensées fraternelles. Ceci prouve que ces derniers ne t’ont pas oublié.

Ils nous donnent une bonne leçon de fidélité que nous devons méditer, nous autres journalistes qui n’avons pas su t’accompagner dans ces moments de grande solitude qui ont suivi ta libération. Ils nous interpellent sur la notion de solidarité, nous disant : «Si vous avez failli vis-à-vis des morts, cette centaine de journalistes tués par les hordes intégristes, essayez au moins de vous rattraper en honorant leur mémoire par des gestes de solidarité en direction de celui qui a donné deux précieuses années de sa vie à votre combat collectif pour la liberté de la presse !» Durant ta longue incarcération, nous avons essayé de tout faire pour que ton sacrifice ne tombe pas dans l’oubli. Nous savions que tu pouvais sortir des geôles quand tu le voulais, mais le prix à payer était trop cher ! Ta dignité et ton honneur ne pouvaient s’en accommoder. Sortir la tête basse en donnant l’impression de t’excuser n’était pas une attitude qu’on pouvait imaginer venant de ta part ! Tu es resté jusqu’au bout de ta peine, belle leçon de courage et preuve irréfutable de ta détermination à confondre tes bourreaux. Quand on est innocent, on a la conscience tranquille… Durant toute cette période noire pour toi et ta famille, nous avons essayé, ici et modestement, de rappeler quotidiennement ton calvaire à travers un compteur qui livrait aux lecteurs le nombre de jours passés en prison. C’était notre manière à nous, tes amis et frères du Soir d’Algérie, de lutter contre l’oubli et la lâcheté ! Dans ma chronique hebdomadaire, je t’envoyais un petit coucou pour te dire que nous sommes toujours fidèles à l’amitié, au combat commun pour les idées de justice et de progrès et à tout ce qui nous a liés dans notre long parcours au sein de la presse nationale. Tu ne peux pas imaginer la joie et la fierté que j’ai ressenties le jour où tu déclarais à un groupe d’amis que ces petits P.S. anodins t’avaient aidé à résister et à garder l’espoir, au même titre que toutes les actions de solidarité en Algérie et dans le monde. Comme quoi, on peut toujours faire quelque chose et même si ce n’est pas important, si l’on manque de moyens et que l’on n’est pas sûr du résultat, il faut toujours tenter de s’opposer au mensonge, à la calomnie et à la répression. Il faut toujours garder le moral et se dire que demain sera meilleur. Mais il ne peut être meilleur que si nous nous armons de courage et de patience, que si nous arrivons à refouler la peur, que si nous nous unissons… Dans l’un de ces P.S., je t’avais invité à venir chez moi à M’daourouch, dès ta sortie de prison, pour partager avec quelques amis un méchoui maison. Je te disais aussi, au cas où ce déplacement poserait problème, de venir à Annaba pour trois jours de repos… Et tu es venu ! La chaleur avait annulé le voyage à Madaure mais nous avons passé trois merveilleuses journées ensemble faites de sensations fortes, d’images inoubliables et d’immense espoir. Le premier soir, tu faisais honneur à cette table dressée au bord de la mer où j’avais réuni quelques confrères et amis qui t’attendaient avec impatience. Tu étais surpris par l’accueil chaleureux que t’avaient réservé les clients anonymes de ce restaurant populaire. Ils venaient vers toi pour t’embrasser. A un certain moment, tu as dû penser que j’avais convoqué tout ce beau monde pour te faire plaisir ! Non, Mohamed, c’était spontané ! Authentique et chaleureux comme cette Algérie profonde qui sait dire merci à ceux qui la défendent au prix de leur liberté. «Merci, brave homme !», «Bravo !» «Tu es un homme digne, Mohammed !» «Permettez-moi de vous embrasser et de vous dire merci, Monsieur Benchicou !»… C’étaient des paroles vraies, sorties du fond du cœur. Et tu en entendras d’autres, partout où tu iras durant ton bref séjour à Annaba. Tu les aurais entendues à Oran, Constantine ou Tlemcen ! A Ouargla, Tébessa ou Tizi-Ouzou ! Tu les aurais entendues à Miliana, ta ville natale, où j’ai longtemps erré à la quête de ce quelque chose de magique qui fait naître là-bas, au cœur de l’imposant Zaccar, le souffle des rebelles. Juste une nouvelle : l’endroit où nous avions mangé du bon poisson ce soirlà est fermé par décision administrative. Le lendemain, une «thekchoukha» nous attendait à 900 m d’altitude, chez cet émigré venu au bled pour investir dans le tourisme, transformant une villa coloniale en un superbe restaurant avec l’inévitable cheminée et la terrasse ombragée. Nous étions à Seraïdi, ex-Bugeaud, et tu étais subjugué, comme tous ceux qui y viennent pour la première fois, par la beauté sublime des lieux et l’air pur qui gonfle les poumons et colore les joues des montagnards. Tu es resté bouche-bée devant le spectacle majestueux qu’offrent les rivages escarpés vus du balcon de l’hôtel «El Mountazah», collier de perles éblouissantes dans leur écrin verdoyant ! Je garde la photo que nous avions prises ensemble pour immortaliser ce moment d’intense bonheur et de fraternité pure. Je la revois avec plaisir sur des sites Internet ! Malheureusement, cher ami, j’ai le regret de t’informer qu’ils ont également fermé «La belle époque» où nous avions dégusté la «tchekhchoukha» offerte par un ami ! Le troisième jour, je t’offrais le méchoui de M’daourouch, mais sans Madaure. Tant pis, ce sera pour la prochaine fois. C’est au cours de cette nuit qu’un des médecins présents parmi nous, ayant remarqué ta manière de te tenir, te demanda de passer le lendemain dans une clinique bien équipée de Annaba. L’accueil des responsables de l’établissement et du personnel médical fut à la hauteur de ta réputation. Tu étais entouré de tant de sollicitudes et d’égards que tu en étais gêné. Ta timidité légendaire en souffrait. On voulait te garder dans cette clinique pour approfondir les investigations mais tu avais tes obligations et tu devais regagner Alger le lendemain. Tu me dis, à chaque fois, que tu gardes de ce voyage les meilleurs souvenirs et tu n’oublies jamais de me charger de saluer tous les amis de Annaba, les médecins, les confrères, «Khali» et tu insistes particulièrement pour que je transmette tes salutations aux petits serveurs. Je le fais toujours, Mohammed, et cela me rappelle nos petits bistrots algérois des années 1970 où nous étions plus que copains avec tous ces modestes travailleurs qui nous le rendaient bien en nous faisant crédit. Dans cet Alger magique et sans cesse renouvelé, dans cette société fraternelle et tolérante qui n’avait pas encore découvert l’hypocrisie et la lâcheté, nous rêvions d’un pays sans barreaux ; un pays où les travailleurs ne seraient pas exploités, où la justice ne méprise pas les pauvres, où le progrès pénètre toutes les maisonnées, où le sourire des enfants sera plus fort que toutes les répressions. Lors de cette formidable parenthèse où nous avions imposé des comités de rédaction dans nos journaux, grâce à des recommandations fermes de l’Union des journalistes algériens, nous avions pu transformer El-Moudjahid. Ce quotidien devenait, pour quelques mois, le reflet fidèle des préoccupations des citoyens avec de grandes ouvertures en «une» sur la pénurie de lait ou la corruption. Et puis vint ce titre gigantesque qui réconcilia les lecteurs avec leur journal «Alger noyée». C’était au lendemain d’une énième inondation des bas quartiers de la ville due à l’incurie des responsables que nous pointions clairement du doigt ! «C’était la joie. Mais elle fut de courte durée : à la fin de l’année 1984, nous décidâmes de mettre fin à l’expérience, puisque nous ne pouvions aller plus loin : je démissionnais de mon poste de rédacteur en chef adjoint, suivi de Omar Belhouchet (chef de la rubrique économique où tu te trouvais). Kheiredine Ameyar (chef de la rubrique nationale) l’avait fait quelques semaines auparavant. En grand philosophe, Hamdi Ahmed répétait : «Je vous avais dit que ça ne marcherait pas…» Je peux aussi citer cette pétition que nous signâmes ensemble pour dénoncer la manière dont notre journal avait traité les manifestants du Printemps berbère de 1980. Et il y a mille autres souvenirs que nous avons feuilletés ensemble au cours de ton bref séjour, juste pour nous dire : «Malgré tout, ce fut formidable !» Cher ami, cet article est un hommage à ta plume et à ton courage à la veille du troisième anniversaire de ta libération. Nous n’oublierons jamais ton calvaire et les leçons que tu nous as apprises. Il en est une qui restera vivante dans nos mémoires, pareille à un phare qui guide nos écrits et éclaire notre démarche ; c’est ce qui nous donne la force de continuer et d’espérer que la lumière l’emporte sur l’obscurité ; c’est ce qui nous donne la force de croire en ce que nous faisons ; c’est ce qui fait reculer nos petites peurs et nos lâchetés, nos égoïsmes petit-bourgeois et nos tentations multiples ; c’est cette phrase, la première, que tu as prononcée à ta sortie des geôles : «N’ayez pas peur de leur prison !» Merci Mohammed et fais-moi signe si tu veux venir à Madaure…
M. F.

P.S. 1:
je garde précieusement ton livre de chevet lors de ta longue incarcération — un recueil de poèmes de Pablo Neruda —, celui que tu m’as offert en me recommandant de ne pas le nettoyer des saletés accumulées sur la couverture. C’est le plus beau cadeau que j’ai reçu ! J’y lis cette dédicace : «A Maâmar mon frère, mon ami de solitude. Ce livre qui sentira toujours la prison d’El-Harrach et l’amitié, Mohammed Benchicou.»
PS 2 : La suite de «La grande harba» la semaine prochaine.

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