Chronique du jour : CHRONIQUE D’UN TERRIEN
La grande harba (XI)
Par Maâmar Farah
farahmaamar@ymail.com


Dans un tripot de l’avant-port de Béjaïa, habitée désormais par les Chinois, je tombe sur le proprio, un type énorme et sadique. Me soupçonnant d’être un ancien Algérien, il m’envoie dans la cave où sont enchaînés deux prisonniers : le pied-noir de l’avion et un terroriste ayant exercé à Bouira…
Le terroriste n’avait pas terminé sa phrase que la trappe s’ouvrit violemment. La masse éléphantesque de M. Large Etouil apparut dans la lumière diffuse provenant de la salle. Il était suivi de MM. Kung et Fu et de la charmante demoiselle au kimono bleu. Le rire sardonique du maître des monts Kunlun emplit la cave et fit tressaillir le pied-noir. Quant au terroriste, il tremblait comme un poisson fraîchement sorti de la mer. Je me dis que les séances de torture devaient être terriblement sadiques pour apeurer à ce point ces deux messieurs. Mais ce n’est pas à eux que s’adressa M. Large. Il se tourna vers moi, encadré de MM. Kung et Fu qui tenaient un poste télé et un lecteur DVD :
- Nous allons voir si tu résistes à nos séances de torture ! Il y a meilleur moyen pour toi d’échapper à l’enfer. Nous savons que tu n’es pas un marin. Dis-nous qui tu es et nous te laisserons partir…
- Je suis un marin mais j’ai oublié le nom du bateau dans lequel j’exerce. Avec le chômage et la situation sociale dégradée des gens de la mer, nous changeons tout le temps de navire...
- Ecoute-moi, petit rigolo. Je te soupçonne d’être un ancien Algérien et même un Berbère ! Alors, dis tout de suite la vérité, sinon…
- Je suis un marin. - Bon tu l’auras voulu ! D’un regard qui était un ordre formel, M. Elarge fit comprendre à MM. Kung et Fu que c’était le moment de commencer. Alors que M. Fu mettait un bandeau sur les yeux du pied-noir et du terroriste, M. Kung plaça le téléviseur sur une petite table que je n’avais pas vue dans l’obscurité. Il brancha le lecteur DVD. M. Fu ajustait un casque anti-bruit sur les oreilles du terroriste et du buveur de Jack Daniel’s. De la sorte, les deux prisonniers ne pouvaient ni voir, ni écouter la télé. Le programme m’était donc destiné. Satisfait, M. Etouil se tourna vers moi :
- Nous allons commencer par un DVD qui contient tous les discours prononcés par le chef du gouvernement Belkhadouyahi devant le Parlement !
Je sentis tout mon corps tressaillir. Pauvre de moi ! J’allais subir le plus grand calvaire de ma vie. Des gouttes de sueur perlaient sur mon front alors que mon cœur s’envolait dans ma cage thoracique. Je hurlais :
- Non ! S’il vous plaît, pas de discours de ce Monsieur ! Non, s’il vous plaît ! C’est un assassinat pur et simple ! Et d’ailleurs, c’est pour empêcher les députés de mourir d’overdose de speechs belkhadouyahiens qu’on les change tous les 5 ans ! Non…
Insensible à mes cris de détresse, M. Etouil actionna la télécommande. Le visage familier de M. Belkhadouyahi apparut à l’écran. Les députés applaudissaient. Nous sommes en 1996. Et il parle. Et il parle. Et il parle. Et ils applaudissent. Et ils applaudissent. Et ils applaudissent. J’ai la nausée. Je me tourne vers le pied-noir, mais d’un geste énergique, M. Kung remet ma tête en face de l’écran. Je regarde quelques secondes et la nausée me reprend. Je ferme les yeux, mais on me les ouvre de force. M. Fu place une pince métallique qui empêche mes yeux de se fermer. J’essaye de voir l’espace noir, plus haut que le téléviseur. Découvrant ma feinte, M. Large Etouil demande que l’on fasse venir un écran géant, tellement grand que je ne pouvais le manquer. M. Belkhadouyahi parlait de la fin du terrorisme et de la nécessité de le combattre. Il disait qu’il n’y a plus que quelques centaines de barbus excités dans les montagnes. Il inventait un concept nouveau : «terrorisme résiduel». Je ne sais pas ce que ça veut dire mais ça me donne mal à la tête. Puis, M. Belkhadouyahi dit qu’il faut éradiquer le mal par tous les moyens. Les députés applaudissent. J’ai de plus en plus mal. Un autre discours. D’autres concepts et toujours la détermination de l’Etat algérien représenté par M. Belkhadouyahi de mener une lutte sans merci contre le terrorisme. Le chef du gouvernement marque une pause. Il boit de l’eau servie dans un grand verre. J’ai soif. Je hurle : «A boire ! Je vais mourir…» C’est ce moment que choisit la belle demoiselle, silencieuse jusque-là, pour se servir une bière sans alcool, produite en Arabie saoudite… La mousse monta rapidement dans une chope étincelante de netteté. Un léger voile se forma autour du verre, témoignant de la fraîcheur de la bière. Elle la porta à sa bouche sensuelle et en but une gorgée. Je suis à bout… A El-Kseur, une dense foule s’était formée devant le siège de la gendarmerie, exigeant la libération d’Aït Mao, le pauvre balayeur qui avait eu la mauvaise idée d’intervenir dans le débat du wali et des autorités civiles, militaires et surtout militaires. Les Chinois ne voulaient pas se laisser marcher sur les pieds ! Après des palabres, une délégation représentant la population d’El- Kseur fut reçue par le wali d’Amizour. Dans le grand salon de la wilaya, les délégués entonnèrent le chant de la longue marche, alors que le wali et son entourage chantaient Avava Inouva. Ce fut un beau concert mélangeant harmonieusement le style rebelle de la révolution culturelle chinoise et un conte du terroir kabyle servi par la musique populaire. Voulant en finir avec ce premier point de l’ordre du jour, une jeune Chinoise entonna «le retour des paysannes à la commune populaire de Tatchaï», long poème socialiste rendant hommage au travail des femmes et à la collectivisation des terres. Touché dans son amour propre, le wali d’Amizour prit de force le micro et chanta Zaâmade Takfarinas. Ce fut le délire. Tout le monde dansait. La pauvre Chinoise fut balayée… Après cette entrée en matière fort remuante, on passa aux choses sérieuses. Le wali intervint pour rappeler que les autorités algériennes sont à l’écoute du peuple chinois d’Algérie qui leur donnait satisfaction tant par sa discipline que par son travail. Evoquant le cas d’Aït Mao, le wali précisa à l’assistance que ce dernier avait outrepassé son rôle en intervenant dans un débat algéro-algérien. Un des représentants de la population chinoise d’El-Kseur leva la main. La parole lui fut donnée : «Monsieur le wali, messieurs. Nous sommes venus ici pour discuter le cas d’Aït Mao, injustement incarcéré par le pouvoir réactionnaire. Mais nous voulons aussi poser tous nos problèmes…»
Furieux, le wali haussa le ton : «Mais vous n’êtes pas représentatifs !
- Si !
- Qui êtes-vous ?
- Nous sommes les «Arouch jaunes»
Au Palais du gouvernement, la dépêche «Top secret» du wali d’Amizour tomba à 14h15. La secrétaire du premier secrétaire jouait au scrabble avec le planton du deuxième étage. Elle ne prêta guère attention au contenu du message et le classa avec les lettres d’amour envoyées par les Chinoises de toute l’Algérie à un beau gosse de la chefferie du gouvernement qui apparaissait souvent dans une émission culinaire de la «Chinese TV» de Salambier…
(A suivre)

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