Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
L'Egypte, mère de l'univers, et nous
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


L'Algérie n'est pas encore qualifiée pour la Coupe du monde, mais personne ne s'en soucie. Ce qui nous importe c'est de battre l'Egypte ou l'empêcher de se qualifier. Une seule victoire sur ce redoutable adversaire et c'est l'enchantement ! Tout un peuple s'est levé comme un seul homme pour exprimer la joie du triomphe.
Oubliées les quinze dernières minutes de suspense au cours desquelles la rencontre aurait pu basculer. Oubliée la panique qui s'est emparée, durant ce dernier quart d'heure, de nos défenseurs suppléés par la maladresse providentielle des Egyptiens. Comme d'habitude, un simple match de football a dissipé le désespoir ambiant en démontrant à Karl Marx que le foot pouvait avantageusement remplacer la religion comme opium des peuples. Nous avons donc fait notre moisson de pavot sur le gazon du stade de Blida. Le chef de l'Etat y est allé de son couplet qui a fait se rengorger Saâdane, l'entraîneur de l'équipe nationale, et lui a fait croire au miracle. Au moins, a-t-il, appris qu'avec du cœur et de la volonté un groupe comme celui-là pouvait réaliser des prouesses. A condition, bien sûr, de ne pas se disloquer durant le dernier quart d'heure. Bon ! Ne boudons pas notre plaisir ! Merci à tous les joueurs, et surtout au petit Ziani(1) qui a surclassé coéquipiers et adversaires, de la tête et des épaules, si j'ose dire ! Merci aussi à cette consœur de la radio qui a commis un lapsus révélateur en assimilant les Egyptiens à des fruits(2), la suite n'ayant pas prouvé le contraire. En tout état de cause, les Egyptiens n'ont pas émis de protestation officielle, à ma connaissance. Ce qui aurait montré qu'en plus de la mauvaise foi habituelle des vaincus, ils avaient un noyau de susceptibilité mal placé. Là où ils avaient le droit de protester, par contre, et avec la plus extrême véhémence, c'est contre l'humour graveleux de certains de mes compatriotes. Dire que si l'Egypte est la mère de l'univers (Oum-Eddounia), l'Algérie en est le père (Baba'ha), c'est sado-macho. Nous sommes là devant un véritable attentat public à la pudeur, commis devant 45 000 spectateurs, multipliés par mille à la télévision. Les Egyptiens nous pardonneront, peut-être un jour, de les avoir battus à Blida, surtout s'ils ont l'occasion de prendre leur revanche. Mais cette histoire de couple géniteur de l'univers, ils ne sont pas près de l'oublier. Et qu'on ne vienne pas m'expliquer que «Baba'ha» est pris ici au sens de «Chef», «Patron», «Leader» et que son inventeur l'a fait spontanément et en toute innocence. Je dirais, à la place des Egyptiens, «fakou !». J'ai suffisamment arpenté les rues d'Alger pour savoir distinguer les propos ouatés et innocents dans le flot des vulgarités et des dialogues malsonnants qui se déversent sur la chaussée. Cependant, je ne me serais pas risqué à heurter l'orgueilleuse virilité de mes compatriotes sans cette vidéo vers laquelle des amis m'ont guidé sur Internet. Le document, vieux de plusieurs semaines, montre un débat ordinaire sur une chaîne satellitaire arabe, la LBC(3), en l'occurrence. L'animatrice recevait sur la chaîne libanaise l'écrivain saoudien Abdallah Ibn Bakhit, connu et décrié dans le royaume pour ses idées progressistes. Ce dernier, parlant du libéralisme et de la laïcité, a interrogé ceux qui combattent la laïcité. Voici ce que ça donne, tel que retranscrit sur Memri TV(4) : «Que pensez-vous de la situation des musulmans de l'Inde ? dit-il et il répond : «En Inde, les musulmans représentent une minorité. C’est la laïcité qui a protégé les musulmans de l’Inde de la tyrannie de la majorité, les Hindous et les autres. Si l’Inde n´avait pas adopté un système politique laïque, vous verriez le sang de nos frères musulmans couler dans les rues de l’Inde. Cela est valable pour la Grande- Bretagne également. Sans système laïque, les Britanniques ne protégeraient pas les musulmans sur leur sol. L'animatrice : vous pensez donc que la laïcité a sa place (dans la société). Abdallah Ibn Bakhit : oui. Dans des endroits comme le Liban, où la société n´est pas homogène, l´existence d´un système laïque est indispensable. C´est vrai pour l’Inde également. Mais en Arabie saoudite, par exemple, ce système n´est pas nécessaire, car 100% des citoyens sont musulmans. L'animatrice prend ensuite un appel téléphonique en provenance de Riyadh, en Arabie saoudite, et émanant d'un certain Abou Sara. Au début, le ton de l'intervenant est modéré, voire laudateur envers Ibn Bakhit, à un tel point que celui-ci se laisse prendre. Ce qui donne à peu près ceci : Abou Sara : «d’abord, permettez- moi de vous remercier, vous et votre invité. Je le remercie de toujours se montrer honnête. Il n´y a rien de mal à être progressiste, ma sœur.
J´ai une question à poser à votre invité.
L'animatrice : oui, tâchez d´être bref.
Abdallah Ibn Bakhit : je vous écoute.
Abou Sara : Vous êtes un homme, un vrai.
Abdallah Ibn Bakhit : merci.
Abou Sara : J´aimerais vous épouser et vous b...»
L'animatrice, confuse devant ce dérapage verbal inattendu et inhabituel, s'excuse auprès de l'écrivain qui répond, nullement décontenancé : «Maintenant, vous savez ce que c'est qu'un islamiste». Ceux qui croient pouvoir mettre en doute la véracité de ces répliques n'ont qu'à se reporter à la vidéo, dont le lien est indiqué en alinéa. En ce qui concerne Abdallah Ibn Bakhit, il faut savoir qu'il a été déclaré apostat par les théologiens saoudiens, dont le célèbre cheikh Louhaïdane. Celui qui avait proposé de condamner à mort les propriétaires de certaines chaînes musicales, comme le groupe Rotana, justement détenu par le prince Walid Ibn Talal. Jusqu'à la fin de l'année 2008, Ibn Bakhit écrivait régulièrement dans un des grands quotidiens saoudiens, Al-Jazira. Il y pourfendait les excès d'institutions comme la ligue de défense de la vertu et il prenait des positions très critiques et très hardies sur certains faits de société. Ainsi, à ceux qui justifiaient la polygamie par la nécessité de lutter contre le célibat des femmes, il avait répondu : «La femme saoudienne a envie de vivre et non pas seulement d'assouvir un besoin sexuel, comme le pensent ces obsédés du sexe. Ils prétendent que c'est mieux pour une femme d'épouser un homme déjà marié que de rester célibataire, qu'en savent-ils. Or, je ne connais pas beaucoup de Saoudiennes qui se conteraient de n'avoir droit qu'à une petite «bouchée» du corps de leurs maris». En décembre dernier, le quotidien Al-Jazira a mis fin à la collaboration de Abdallah Ibn Bakhit sous prétexte de renouvellement et de relève des générations. Cette tentative de réduire l'écrivain au silence a été saluée comme une victoire prodigieuse par tous les fondamentalistes saoudiens et autres. Depuis, il a retrouvé un espace d'expression dans un autre quotidien Al-Ryadhet il est même repris sur le site internet de la chaîne d'Etat Al-Arabia. Qui dit mieux ?
A. H.
(1) Ah si son père pouvait jouer aux dominos aussi bien que lui joue au football !
(2) En fait, par glissement sémantique elle a parlé des «Verts» (Khoudhar), c'est à dire l'équipe nationale qu'elle a associée machinalement aux «fruits» (Fawaki'h), le cher duo de nos marchés.
(3) Cette chaîne lancée durant la guerre civile par Samir Geagea, chef des Forces libanaises (milice chrétienne) a évolué, petit à petit, pour devenir une des meilleures chaînes satellitaires arabes. Depuis cinq ans, le prince saoudien Walid Ibn Talal en est devenu l'actionnaire majoritaire, mais sans apporter de bouleversements notables dans ses programmes.
(4) http://www.memritv.org/clip/e n/2135.htm

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