Culture : Mammeri à Oran

Un ovni (objet vendu non identifié) a fait son apparition sur les étals des librairies. Il s’agit des entretiens entre Mouloud Mammeri et Tahar Djaout publiés autrefois par Laphomic.
Plus de vingt ans après – les deux auteurs ayant eu une fin tragique qui rétroéclaire d’une lumière nouvelle leurs propos —, ce petit bouquin épuisé depuis belle lurette aurait dû en effet être réédité. Pour tout dire, il manquait à beaucoup de lecteurs. Un petit malin vient de remédier à ce manque. Du coup, si ce n’est pas une mauvaise chose que ce livre soit de nouveau en librairie, le moyen par lequel il est parvenu est parfaitement détestable et illégal. Les droits d’auteur passent à l’as. Les législations sur la responsabilité gaillardement enfreintes ainsi que celles sur la propriété intellectuelle. On va où comme ça, si chacun reprend le livre qu’il veut sans se soucier des droits, l’imprime sans nom d’éditeur et le met sur le marché ? Le piratage, sport national sur lequel on ferme pudiquement les yeux, a ceci de pervers qu’il brime les auteurs ou leurs ayants droit. Quand en plus, comme c’est le cas avec Djaout, on puise à qui mieux mieux dans un patrimoine intellectuel considéré comme un bien de mainmorte, ça devient d’autant moins supportable que ses ayants droit ont vraiment besoin du fruit de son travail. Le pire n’est pas que des margoulins de l’édition réimpriment sans demander rien à personne un livre supposé leur rapporter des sous. C’est plutôt que cet objet du délit soit mis en vente comme s’il s’agissait d’un livre dont les éditeurs sont dument identifiés comme s’acquittant de tous les droits dont ils sont redevables. La chaîne continue, le lecteur achète sans poser plus de questions que le libraire qui vend. Et nous voilà tous complices d’un pillage. Si Mammeri était tapi dans un coin de la salle du Cridissh où nous «colloquions » autour de son œuvre, qu’aurait-il pensé de tout ça ? Peut-être se serait-il contenté d’un de ses sourires énigmatiques dont il avait le secret ? Un sourire d’enfant, lumineux et chargé de tendre ironie… Le Haut-Commissariat à l'amazighité (HCA), la Ligue des arts cinématographiques et dramatiques de Tizi-Ouzou, l'association culturelle Numidya d'Oran, le Collectif d'AthYenni ont eu la bonne idée d’organiser une rencontre autour des «Héritages de Mammeri» dans la bonne ville d’Oran dont, par ailleurs, les murs auraient sacrément besoin d’être rafraîchis comme les trottoirs débarrassés des sacs d’ordures éventrés. Le syndrome napolitain guette. Mais c’est une autre histoire. Revenons à Mammeri. Une rencontre donc en deux temps. Premier temps : Oran. Des interventions de Youcef Merahi, Boudjemaâ Aziri, Rachid Benali et Nourredine Saâdi ainsi que d’autres ; les débats avec un public motivé ont tenté moins de cerner Mammeri, moins encore d’ajouter une pierre à une statue qui n’en a nul besoin, que de relayer les interrogations sur lesquelles Mammeri a bâti une des œuvres les plus fécondes de la littérature algérienne. On y puise en effet des éléments significatifs sur les notions d’engagement, de rapports entre l’écrivain et la cité, l’histoire. Deuxième temps : AthYenni où une table ronde était prévue. Cette jonction spatiale entre Oran et Ath Yenni autour de Mammeri n’est pas appréciée seulement par les dynamiques et attachants membres de l’association Numidya d’Oran qui étaient heureux de l’aubaine. Elle rétablit Mammeri dans une universalité qui, dans l’absolu, ne fait aucun doute, mais qui lui est déniée par l’effet du confinement de son œuvre à la Kabylie par ses détracteurs et – paradoxe – par le zèle de maladroits admirateurs. L’intérêt universel de Mammeri réside dans cette richesse d’interrogations qu’il offre pour dépasser l’identitarisme sans le renier. Petites notations sur Oran. Si la ville est dans un état déplorable, elle garde même dans sa décadence quelque chose d’attachant, de magique. Peut-être l’est-elle restée par les fantômes de gens qui en ont été les symboles pugnaces et créatifs comme Abdelkader Alloula ? Joie de retrouver, Noureddine Saâdi et votre serviteur, des amis attachants comme Abdelkader E., toujours aussi vif d’esprit, l’humour intarissable, lucide et fidèle aux combats impérissables des David opprimés contre les Goliath de tous acabits. Joie aussi de retrouver l’ami Brahim Hadj Slimane traînant sa peau d’écorché vif dans les vapeurs vespérales qui se posent sur la ville insomniaque. Une vieille blessure le poursuit à travers les dédales d’Oran, faite de poésie irrédentiste, de soifs diverses qui se rencontrent dans une révolte contre l’uniformité. Sacré Brahim ! D’autres amis, rencontrés en vrai, ou présents par le souvenir d’un temps où l’espoir était permis, ont ressuscité pendant quelques heures cet immense et indomptable territoire mental que devient de plus en plus l’Algérie des rêves, celle qui croyait à ses enfants et à ses lendemains. Comme Djaout, dont on réédite un livre en catimini. Comme Mammeri qui continue de nous dire : croyez en ce que vous voulez mais faites-le en conscience et méfiez-vous des endoctrinements. Comme Kateb Yacine. Comme Alloula.
A. M.

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