Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Leçons d’Iran


Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr
Le grand sachem a parlé : Ahmadinejad a gagné ! Victoire «absolue» et «définitive». Il a dit : «Certains peuvent imaginer que l'action de rue pourra créer un levier politique contre le système et forcer les autorités à céder à la menace.
Non, cela est faux.» Les troublions qui protestent ne sont que des marionnettes manipulées par l’étranger. Ils n’ont qu’à se tenir à carreau. La poudre a parlé. Elle peut parler encore. Dans le délire obsidional qui tient lieu de socle national, le chantage au loup fonctionne encore. Il n’y a pas vraiment de surprise dans l’arbitrage rendu vendredi par Ali Khamenei, l’ayatollah de référence, au litige sur l’élection présidentielle en Iran. En donnant à l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, une victoire, contestée par ses adversaires, principalement par le réformateur Mir Hossein Moussavi, le guide suprême ne fait que bénir le système. Qu’il le fasse avec le sang des 8 victimes de la répression, ce n’est hélas qu’un détail dans l’histoire sanglante de l’Iran. Les choses sont allées très vite. Dans un contexte interne mouvementé et international dans lequel l’Iran a engagé un bras de fer avec l’Occident et les Etats-Unis à propos du nucléaire et d’Israël, la campagne électorale qui a mis aux prises le président sortant Mahmoud Ahmadinejad et le candidat réformateur et ancien Premier ministre Mir Hossein Moussavi, aura été animée. Le scrutin aura connu une des plus fortes participations de ces dernières années. 85 % des Iraniens en âge de voter se sont rendus aux urnes. On a dû même prolonger les heures d’ouverture des bureaux jusqu’à minuit. Très vite, la rumeur circule sur le bon score réalisé par Moussavi. Mais quelques heures après la fermeture des bureaux, Ahmadinejad est proclamé vainqueur de l’élection avec 63% des voix. Les partisans de Moussavi autant que des observateurs indépendants sont surpris par la rapidité avec laquelle les résultats sont donnés. «A quel moment s’est fait alors le dépouillement», s’inquiètent-ils ? Les fraudes sont dénoncées. Les partisans de Moussavi, frustrés de leur victoire, envahissent par centaines de milliers l’avenue Azadi, la principale artère de Téhéran. Ils exigent l’annulation du scrutin. Les mêmes manifestations vont avoir aussitôt lieu dans toutes les villes du pays. Tandis qu’Ahmadinejad affirme la loyauté du scrutin et minimise les manifestations de protestation, Mir Hossein Moussavi se rend auprès d’Ali Khamenei qui promet l’ouverture d’enquêtes sur les fraudes. Entre-temps, les manifestations prennent de l’ampleur. Des Gardiens de la Révolution ouvrent le feu sur la foule. La propagande essaye de faire passer les manifestants pour des casseurs pour délégitimer leurs protestations. Malgré la répression, les manifestations s’amplifient grâce à la communication par téléphone portable. Ce qui va contraindre les autorités à bloquer les réseaux de sorte à les rendre inutilisables. Tandis que les manifestations sont durcies par la répression, Ali Khamenei parle enfin. Il choisit de sauver le système, fût-ce en affrontant son peuple. C’est ce qui va se jouer dans les prochains jours. 68 ans, ancien Premier ministre de l’ère Khomeiny, leader de la contestation, Mir Hossein Moussavi est, autant que son rival Mahmoud Ahmadinejad, un pur produit du système. Il ne serait pas parvenu autrement à être présélectionné comme candidat à la présidentielle par le vétilleux Conseil des gardiens de la Révolution. Pas moins qu’Ahmadinejad , Moussavi n’économise la garantie du respect des fondements du régime islamique tels que les mollahs les conçoivent. Les deux produits du système reposent cependant sur deux Iran différents et peut-être idéologiquement antagoniques. L’un, Ahmadinejad, s’appuie sur les pauvres, les laissés-pour-compte, sensibles à l’usage que le président fait du conflit israélo- arabe. Les partisans d’Ahmadinejad sont de ceux pour qui la question du nucléaire n’est pas du tout une provocation ou un risque pour l’humanité mais simplement une preuve d’indépendance, voire une fierté. Moussavi, lui, est soutenu par les classes moyennes, sensibles au regard de l’Occident dans l’évolution interne et externe de l’Iran. Elles sont soucieuses du rôle qu’un vieux pays comme l’Iran, avec une civilisation lumineuse, peut jouer dans le monde d’aujourd’hui au lieu de se laisser isoler par la conception belliqueuse que ses dignitaires se font des rapports internationaux. Même si cette différence est perceptible, aucun des deux principaux candidats rivaux n’est porteur d’un programme ou d’une volonté de remettre en cause les assises du système islamique institutionnalisé par Khomeiny. C’est pourquoi les manifestations en cours en faveur de Moussavi le dépassent. Cette exigence de réforme du système totalitaire islamique est un écho prolongé des manifestations à répétition qui ont précédé la chute du shah il y a 30 ans. Elles sont l’expression d’un ras-le-bol occasionné par la lourdeur de la chape politique posée sur l’Iran. Qui peut cueillir les fruits de cette lassitude offensive ? En 1978, ce furent les partisans de Khomeiny. Il n’est pas impossible qu’un retournement dans les jours prochains nous enseigne que l’histoire puisse se répéter.
A. M.

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