Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
L'Egypte, mère de l'univers, et nous (bis)


Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com
C’est un Algérien qui se rend tous les jours sur une des grandes places de la capitale, disons la place des Martyrs, ex-place du Cheval pour changer.
Chaque jour, il invoque la divine providence, à voix haute afin d’être entendu de tous. «Mon Dieu, fais-moi gagner au loto sportif, je veux devenir riche comme mon cousin «Hadj Nacer» qui en est à sa septième Omra. Si Tu exauces mon vœu, je promets que je n’agirai pas comme lui : un seul pèlerinage, une seule femme à la fois mais des aumônes à profusion pour te remercier de tes bienfaits !» «Amen», crie la foule de désœuvrés et de curieux rassemblés sur la place. Le même scénario se répète durant deux semaines encore devant un rassemblement de plus en plus dense de personnes. On ne sait jamais, pourquoi Dieu n’exaucerait-il pas des prières publiques pour une fois ? Tous les témoins présents se demandent s’ils ne seraient pas plus inspirés de faire comme ce parieur et de s’intéresser plus aux résultats des matchs de football, mais peut-être vaut-il mieux attendre de voir ce qui va arriver. Les attentistes et les prudents n’ont pas eu tort. Au début de la troisième semaine, après la prière collective du vendredi, notre solliciteur lève les bras au ciel mais avec une agitation inhabituelle qui n’est pas celle d’un quémandeur. Le ton et le propos en apportent la preuve immédiate : «Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Cela fait des jours et des jours que je t’adresse des prières pour que tu me fasses gagner au pari sportif et je n’ai toujours rien. Pourquoi ne réponds-tu pas à mes prières ? Est-ce ainsi que tu veux encourager ceux qui passent leur temps à te glorifier et à se prosterner devant toi ? Est-ce que tu voudrais me faire douter, ainsi que les témoins présents, de ton existence ? Pourquoi es-tu sourd à mes appels ?» Murmures de réprobation dans la foule qui lève les yeux au ciel, comme pour se désolidariser de ce croyant insensé. Ce dernier ignore la masse qui commence à gronder et poursuit ses récriminations. «Mon Dieu, je ne t’ai pas demandé quelque chose d’impossible. Il y a toujours des gagnants au pari sportif, c’est d’ailleurs le seul moyen de devenir riche honnêtement. La seule difficulté, c’est de le rester après, rester honnête, je veux dire. Est-ce que tu voudrais me forcer à «braquer» légalement une banque comme le font certains de tes militants les plus notoires ?» «C’en est trop ! Tu vas trop loin, négationniste, ennemi de Dieu !» lance une barbe indignée au milieu de la meute franchement hostile. Au moment où la foule en colère va se précipiter pour commettre un lynchage religieusement légal, une voix déchire le ciel. «Bien sûr, que j’ai entendu tes prières d’homme désireux de devenir riche sans se fatiguer. Mais, bougre d’imbécile, comment veux-tu que je te fasse gagner au loto sportif si tu ne te donnes pas la peine de remplir une grille ? Tu ne veux tout de même pas que je joue au loto sportif à ta place ?» Cette histoire n’est pas de mon cru, elle peut arriver dans n’importe quel pays et je pense qu’elle a déjà circulé un peu partout dans le monde. J’ai juste pris la liberté de l’adapter à l’Algérie, avec quelques fioritures ajoutées au texte original arabe, paru dans le quotidien cairote Al-Destour. L’histoire est utilisée par le rédacteur en chef et éditorialiste du journal, Ibrahim Aissa, pour dénoncer la contrefaçon religieuse et la piété surfaite qui règnent dans son pays. Ibrahim Aissa est une des figures emblématiques de la presse égyptienne. L’année dernière, il a été mis en prison durant quelques jours pour avoir osé écrire que le président Moubarak n’était pas en bonne santé (1). Il a été ensuite gracié par le Raïs à l’éternel sourire qui a montré, à cette occasion, qu’il n’en voulait pas aux gens qui prenaient le rêve (de le voir partir) pour la réalité. Après sa libération, Ibrahim Aissa a écrit un article controversé dans lequel il a chaleureusement remercié le président Moubarak. (2). Que celui qui n’a jamais été en prison lui jette la première pierre ! Voici donc ce que pense notre confrère de la pudibonderie et de la religiosité exacerbée de ses concitoyens : «Cette religiosité contrefaite a assuré son emprise sur toute la société. Celle-ci affiche une piété ostentatoire et irréelle, contraire à la logique et au bon sens, marquée par le fatalisme et la superstition, le défaitisme et les réactions épidermiques. Une société spoliée, opprimée par ses dirigeants et son gouvernement, au déni de ses droits et de sa dignité. Malgré ça, elle n’a trouvé qu’un seul moyen de résister, en s’enfonçant dans une sorte de religiosité qui lui procure une illusion de piété et qui justifie en même temps le renoncement, le défaitisme et le négativisme. Une société qui a renoncé au savoir, à la technique et à la planification et qui se prend pour une société pieuse et croyante. En réalité, cette maladie n’est pas le monopole du peuple, à l’exclusion de ses chefs. C’est un virus qui circule dans les veines de tout le monde. L’Egypte entière brandit un chapelet qu’elle égrène tout en volant, en corrompant, en harcelant et en lançant des œillades, en détruisant les panneaux de signalisation et en appâtant l’agent de police avec quelques pièces. C’est un pays qui truque les élections et fraude aux examens. Toutes nos actions viles sont commises derrière un écran de fumée, un brouillard de religiosité en surface et de pure forme. Dans les bureaux des officiers préposés à la torture, les commissariats et les prisons, vous trouvez des Corans ouverts et des radios diffusant des versets ou des télévisions réglées sur la chaîne religieuse Al-Madjd. Il y a des sbires du gouvernement et du parti qui ne ratent pas l’occasion d’une prière, l’opportunité d’un petit ou grand pèlerinage. Un peuple religieux qui ne conduit jamais une voiture sans écouter des cassettes coraniques, exhiber un exemplaire du Coran sur le tableau de bord ou un verset sur la lunette arrière. Et avec ça, nous roulons comme des forcenés, sans respect des autres et avec agressivité. A tel point, qu’à l’ombre de cette religiosité de pacotille, et de 1990 à 2007, les accidents de la route mortels ont augmenté de 35%. 63 000 Egyptiens meurent chaque année dans les 22 000 accidents de la route, selon des statistiques officielles. Ce qui nous place aux toutes premières places dans ce triste palmarès. Qu’y a-t-il de plus religieux que nos voitures sur des routes où vous ne pouvez faire un kilomètre sans entendre le Coran ou lire un verset affiché ?» Voilà un passage significatif de cet éditorial qui a suscité plus de réactions indignées que de messages de soutien, ce qui prouve la justesse des critiques du journaliste. Ibrahim Aissa a, au moins, la chance de ne pas être traité d’apostat et de «délirer contre l’Islam», comme l’écrivent certains lecteurs. A ces derniers, je conseille simplement de remplacer l’Egypte par l’Algérie dans ce qui précède et de constater à quel point la similitude est frappante.
A. H.
 

(1) Ce qui est d’une rare témérité dans un pays comme l’Egypte. Heureusement que ce n’est pas la même chose chez nous où tout le monde peut parler librement de la mauvaise santé du chef de l’Etat. Il faut juste éviter des affirmations du genre : «Non ! Bouteflika n’est pas gravement malade. Ce sont tous les Algériens qui le sont à cause de lui !»
(2) Non, Monsieur ! Mohamed Benchicou n’a pas été libéré deux jours après son arrestation mais deux ans après. Ce qui fait une sacrée différence et qui ne vous rend pas d’humeur à pactiser avec vos geôliers (avec le respect dû aux gardiens de prison).

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