Chronique du jour : CHRONIQUE D’UN TERRIEN
La grande harba (XII)


Alors que nous nous trouvions toujours — le pied-noir, le terroriste et moi-même — dans la cave du sinistre maître des monts Kunlun, l’émergence d’un mouvement appelé «Arouchs jaunes» inquiétait les autorités…
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@ymail.com

Un dossier de plus pour le gouvernement ! Avec l’épineuse question de la pénurie de dentifrice et l’affaire de Cheb Zwit Rwit — qui doit se présenter devant la justice française en juillet —, en plus du problème épineux d’un certain Bedjaoui que l’Etat renie après qu’il eut été l’un de ses fidèles serviteurs (Bedjaoui aurait pu l’emporter dans son combat contre un Egyptien pour le poste de gardien de but de la sélection africaine aux prochains championnats intercontinents), le gouvernement de Belkhadouyahi devait faire face à la création des «Arouchs jaunes» ! Les dirigeants croyaient s’être débarrassés de ces gêneurs d’une autre époque qui sévissaient avant la «grande harba», mais voilà que les Chinois s’en inspirent pour installer un mouvement populaire de protestation au centre du pays. Cette renaissance est due à un certain Brik Brik Ah (et pas le célèbre Benbrik d’un territoire voisin). En étudiant l’histoire de la région, et notamment le célèbre ouvrage de Da Smaïl, intitulé : De la grande marche du 14 juin à la déconfiture des Jaunes et Verts, M. Brik Brik Ah, descendant d’une riche famille de négociants en abricots séchés de la région de Shanghai, avait compris — tout comme le célèbre Habib Khali Nez Rouge —, que des particules d’un genre… particulier couraient dans tous les sens dans l’air supposé pur des montagnes de Kabylie. Baptisés «virus 20-04-80», ces molécules avaient le don de transformer tout être normal, et même un «béni-oui-oui» de la pire espèce, en un révolté, en un gars capable de sortir dans la rue pour narguer les forces de l’ordre. Mais pas pour exiger la réalisation d’un dos d’âne dans son douar ou pour demander d’être inscrit sur la liste des bénéficiaires de logements de sa commune, non ! Ces sorties n’étaient pas celles des gens touchés par ce type de virus ! Le gars qui en est atteint sort dans la rue pour exiger la liberté, la démocratie, la justice, l’égalité, etc. Tant de choses qui irritaient au plus haut point les dirigeants. Et d’ailleurs, on dit que les 35 millions d’Algériens qui ont pris le chemin des mers le 23 mars en avaient marre d’attendre que la liberté, la démocratie, la justice et l’égalité daignent un jour descendre de leur tour d’ivoire pour devenir leurs compagnons de tous les jours. La question des «Arouchs jaunes» embarrassait au plus haut point le gouvernement dirigé par Belkhadouyahi. Of course, tous les regards se tournèrent vers Habib Khali Nez Rouge qui fut, une nouvelle fois, tiré de sa retraite dorée de Sidi Abdallah. Arrivé au siège du comité «S214», il fut surpris de voir la façade du bâtiment officiel couverte du portrait immense, gigantesque, impressionnant du grand leader respecté et bien-aimé. Non, ce n’était pas celui de Belkhadouyahi, celui-là, on ne le voyait jamais sur les photos placardées dans les rues. Depuis quelque temps, les Chinois étaient intrigués par l’apparition de ces photos aussi grandes qu’un immeuble de 8 étages ! Ils se disaient, entre eux, que c’était plus fort que tout ce qui a été fait chez eux du temps de Mao Zitoun ! Mais nos officiels, si prompts à réagir aux critiques qui touchent à l’image du grand guide suprême, rétorquaient : «Oui, mais chez nous, il n’y a pas de statue». Ces pauvres gars ne savaient pas que, dans la tête riche en imagination de Habib Khali Nez Rouge, germait une idée machiavélique. Il était dans un autre comité appelé : «SDC» (Survie Du Clan) qui planchait sur la question de la succession du guide de la révolution. Ayant longtemps vécu dans une lointaine contrée où la succession se fait entre les frères des princes, Habib avait rédigé un rapport de 652 pages dont le titre était tout un programme : «Comment assurer une bonne transition en gardant l’Algérie entre de bonnes mains et en chargeant M. Belkhadouyahi d’endormir le peuple en lui racontant que le frère n’est pas le fils, ni le saint esprit d’ailleurs» La formule choqua le représentant du parti islamiste, un certain Bou Guerre Et Conflis En Tout Genre qui hurla au complot chrétien :
- Mais vous êtes dingue ! Il n’est pas question de parler de trinité dans le titre de ce rapport !
- Et que proposez-vous, ya si El fahem ?
- Quelque chose de plus simple, comme «Khouk khouk, la yoghor bik sahbek» (Ton frère restera ton frère, quoiqu’en dise ton ami !)
- C’est du n’importe quoi !
- Alors, je propose : «Belkhadouyahi, on connaît ! Parions sur le frère : il y a 50% de chances qu’il soit bon ! - Et les autres 50% ?
- On s’en fout ! Car, avec Belkhadouyahi, ont est sûr que ce n’est bon qu’à 20% ! Et encore ».
Habib Khali Nez Rouge se gratta le museau, ce qui le rendit plus écarlate encore. C’était sa manière de réfléchir lors des débats sur les questions fondamentales engageant l’avenir de la nation :
- Oui, ça vaut le coup ! Convoquez-moi un grand rassemblement à Marset ben M’hidi pour le début du Ramadan. Ce nouveau parti doit frapper fort ! Face à la médiocrité des autres, il faut qu’il fasse preuve d’un haut niveau, de modernité et de rigueur… Invitez l’élite algérienne à l’étranger ! Voyez du côté du Canada !»
Le comité «S214» ne fut pas informé du projet. Il continuait à s’occuper du dossier des «Arouchs jaunes». La question du nouveau parti restait de la compétence exclusive du «SDC». Mais un quotidien de l’ouest, le «Shanghai Tribune» d’El Hamri, divulgua l’information. Toute l’Algérie parlait du frère, un gars qui a su demeurer dans l’ombre du guide suprême mais on dit qu’il a beaucoup d’influence sur les milieux d’affaires du pays. On dit aussi qu’il a les faveurs des grandes puissances, sauf la Chine. Question énigmatique que personne n’arrivait à déchiffrer, sauf un certain Chou Flaâdjaïb, coffreur sur le projet d’autoroute Nedroma-M’sirda, qui expliqua la réticence des dirigeants de l’Empire du Milieu par leur certitude que si le grand frère est devenu capitaliste après avoir été socialiste, le petit frère, déjà capitaliste, risque de trouver la solution à la crise mondiale et de damer le pion à leur chercheur national pour le prix Nobel de l’économie !
Tout cela se passait à l’extérieur de cette cave maudite où le sadique et monstrueux maître des monts de Kunlun continuait de diriger la séance de torture qui durait maintenant depuis trois heures. Voyant que j’avais perdu connaissance, il demanda d’arrêter le magnétoscope. Il monta en compagnie de ses deux cerbères et ne laissa que la charmante demoiselle au kimono bleu. Cette dernière enleva les bandeaux qui masquaient les yeux du terroriste et du pied-noir. Elle me réveilla et me donna à boire. Prenant un air que je ne lui connaissais pas, elle nous lança :
- Vite ! Faites ce que je vous dis. Je vais vous libérer et nous filerons d’ici vers les montagnes de Yakouren. Je connais le chemin car j’étais guide touristique dans cette zone visitée par des touristes qui tenaient à voir les anciens campements des gais lurons du GSPC (Gais et Solidaires Pour le Camping).
Elle nous débarrassa de nos chaînes. Le pied-noir chercha nerveusement dans sa poche cette pipe qui ne le quittait jamais et le terroriste, dans un geste que je comprenais et que je ne comprenais pas, embrassa longuement la demoiselle. Cette dernière semblait heureuse, ce qui me rendait encore plus perplexe…
Dans l’obscurité totale, nous nous dirigeâmes vers la partie opposée de la cave. Il n’y avait aucune issue. Au moment où je me posais des questions sur la santé mentale de la demoiselle, celle-ci poussa une pierre marquée d’un signe rouge et le mur pivota, nous montrant un petit tunnel. Nous nous engouffrèrent dans cet espace et, bientôt, la lumière du soleil naissant nous aveugla. Nous étions côté est. Rapidement, la fille nous invita à monter à bord d’une vieille bagnole qui fila vers El-Kseur.
- Nous allons grimper vers Yakouren. Là-bas, nous continuerons à pied.»
Le pied-noir n’était pas rassuré : «Mais cette région est infestée de terroristes !»
Je précisai à l’intention du buveur de Jack Daniel’s :
- Ils ont été décimés ! Depuis la mort de l’émir Hjenjel Mjenjel, il n’y en a plus !
- Cause toujours, commenta le terroriste…
M. F.
(A suivre)

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable