Assis confortablement devant la table de cuisine, devant moi un plat de rechta garni de succulents navets, je mangeais tranquillement face à la fenêtre de ma cuisine aérée, qui donne directement sur la cour de ma maison. Dégustant mon plat de pâte
préparée maison richement couvert de navets et arrosé de sauce et
accompagné d'une douce mélodie musicale de chant chaâbi et c’est
justement ce qu'il faut pour apaiser une grande faim à midi. Rassasié
jusqu’au gosier, j’ai arrosé le tout avec une bonne rasade de limonade
de chez nous, suivie d’une forte éructation et je me suis levé pour
aller au salon pour prendre place dans mon fauteuil préféré pour un
petit somme, comme à l’accoutumée, devant mon poste de TV allumé. Là,
les yeux rivés sur l’écran, étendu sur le divan, devant mon poste de TV
qui fêtait ce jour-là, pour la circonstance, la journée du navet.
J’étais détendu et à demi-assoupi et j’essayais de suivre le journal
télévisé malgré la lourde somnolence qui commençait à me gagner ; alors
dans ces moments fragiles, je commençais à voir, au loin, se dessiner à
travers cette petite fenêtre des choses inimaginables et incroyables :
de cette lucarne, des tonnes de navets accouraient dans ma direction
comme des chevaux en furie ! Des navets qui se déversaient sur moi, des
navets de toutes sortes et de toutes espèces, des navets à la forme
humaine, des petits navets trapus, aux couleurs différentes et aux
formes diverses… Mon espace commençait à se réduire sous l’assaut de
tous ces navets, je ne pouvais plus bouger sous cet afflux qui me
cernait ; alors, j' ai pris mes jambes à mon cou et j'ai couru et je me
suis mis à l’abri dans la chambre mitoyenne. Là, c'était plus calme et
ça paraissait plus tranquille, la fenêtre était fermée et il n 'y avait
pas de navets dans la chambre, c'était paisible, je me suis dit que
c’était un cauchemar et qu'il n’y avait pas lieu de s'alarmer, alors
j’ai ouvert la fenêtre pour chasser les doutes, mais peine perdue, les
navets étaient là, en faction et semblaient me surveiller et
recommençaient à pleuvoir de plus belle dans la chambre ; je n’étais pas
encore épargné, les navets avaient pris possession de tout mon espace,
je ne pouvais pas bouger, j’étais à la merci de cette abondance
indigeste et indésirable, je hurlais à qui voulait bien m’entendre, mais
personne ne répondait à mes cris étouffés par cette montagne de navets.
Alors, dans un dernier sursaut, je réussis à m’extirper de ce lieu où le
navet était roi et où il cherchait à prendre possession de mon âme ;
enfin, dans un dernier effort, je sentais que j’étais libre, alors je me
suis précipité en courant vers la chambre d’en face pour m’y réfugier et
me mettre à l’abri. Effectivement, cette chambre était plus rassurante
que les autres, bien éclairée avec tout son confort et ses grandes
fenêtre fermées, j’étais à l'aise et détendu : pas un seul navet dans
les environs, ouf ! C’était le calme absolu mais je n’étais pas
complètement convaincu, ni rassuré de m’être débarrassé totalement de
cette tourmente, aussi je me suis rapproché de cette fenêtre fermée côté
jardin et je l'ai ouverte dans toute sa grandeur, je m’attendais à
recevoir une volée de navets, ce n’était pas le cas ! Figurez-vous : il
n'y avait point de ce légume horrible à vous faire vomir, ce vulgaire
légume associé à la médiocrité, au contraire, cette fenêtre donnait
directement sur un jardin splendide ouvert et éclairé, bien aménagé,
bien tracé et impeccablement ordonné, avec un verger richement travaillé
et très attirant par ses couleurs, avec un potager où les légumes de
cette espèce n'avaient pas de place. Alors, je suis sorti par cette
fenêtre et je suis allé me prélasser sur le gazon pour cueillir les
senteurs de cet éden astral et, au moment où je me suis penché pour
couper une rose, je fus brusquement secoué et réveillé par le bras et
une voix me dit : «Lève-toi ! Tu as assez rêvé ! C'est l’heure de te
lever, il ne faut pas oublier de faire le marché, on n’a plus de légumes
et les derniers navets ont été servis avec la rechta !»
Hamid Dahmani
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