Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Panaf, panache
Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr


Par abréviation familière, on disait : le Panaf ! Ça avait un certain panache, hein ? 40 ans déjà ! C’était en 1969. Un coup de sablier et tout est oublié, comme chante l’autre. De l’eau a coulé sous les ponts des fleuves Niger, Nil, Congo, Zambèze. Du sang aussi. Et des larmes. T’inquiètes, l’Afrique a eu tout le temps de virer sa cuti. Les rêves de briser les chaînes se sont fracassés sur les reniements, les calculs, les machiavélismes, les appétits de puissance et de gloire, les diamants, le pétrole, l’asservissement des élites aux forces de l’argent et le dévoiement des principes. Ce sont les peuples qui en bavaient, ce sont toujours eux qui trinquent. De la continuité ? C’est la seule ! Hélas ! L’Afrique était mal barrée mais on ne le savait pas ? Un peu, quand même ! Des signes. Des symptômes.

Faut pas tout mettre sur le dos des autres. Au pire, on prendrait, pour y piger quelque chose, le raccourci de cette prophétie de Frantz Fanon qui présageait que «le colonialisme se survivra en Afrique par les luttes entre les colonisés eux-mêmes ». Il y a de ça, mais y’a pas que ça ! En ces temps-là, il y avait de l’énergie dans l’air et, pour paraphraser la poétesse algérienne Anna Greki, morte quelques années plus tôt, on pensait raisonnablement que «l’avenir, c’est pour demain» et non pour d’hypothétiques calendes grecques. L’Afrique était une immense réserve d’espoir, comme le berceau de nouvelles naissances. Quand on avait le sens du destin des peuples, il y avait de quoi faire. Affligé d’une image internationale calamiteuse du fait de son accession au pouvoir par un putsch, Houari Boumediène voulait, en dépit de ce péché originel, se tailler une stature. Qu’il méritait, du reste. On ne le savait pas encore, mais il allait se montrer par la suite de l’étoffe des leaders. Le Panaf en était une sublime opportunité. A dater de là, on a senti comme une inflexion plus nette de ses orientations, y compris internes, dans un sens plus progressiste. Hasard ? Il n’y en a pas, dans ces trucs. Boumediène et son équipe avaient, à la base, sur quoi s’appuyer : un pays encore auréolé du prestige de la guerre de Libération, une orientation héritée de la diplomatie des maquisards qui a transformé Alger en Mecque des révolutionnaires, des jeunes qui en voulaient. Et sur le plan international, de grands pays comme l’URSS soutenaient, dans la guerre froide d’alors, les pays et les mouvements qui s’opposaient à l’impérialisme, voire qui ne s’y alignaient pas. On l’a suffisamment dit : passer par Alger, c’était un peu comme si l’on obtenait son brevet d’habilitation. Tout ce que le monde, et en particulier l’Afrique, comptait de mouvements révolutionnaires ou de libération avait pignon sur rue chez nous. Les principaux leaders des mouvements qui allaient conduire dans les années ultérieures leurs pays aux indépendances, qu’ils aient connu déjà le maquis ou pas, s’essayaient à la dialectique de la libération en se frottant aux révolutionnaires algériens qui, déjà, eux, cédaient au penchant de la sinécure bureaucratique. Le Ché descendait à Alger pour dire que «les pays socialistes ont le devoir moral de liquider leur complicité tacite avec les pays exploiteurs de l’Ouest». Subversion dans la subversion. Quelque chose de puissant pouvait partir des entrailles d’un continent essoré. Vers où et vers quoi ? C’était tout le problème. L’Algérie avait non seulement un grand prestige mais aussi des ambitions. Qui aurait été choqué de son intention d’aider l’Afrique millénaire soumise à l’oppression à poursuivre un processus de libération ? Surtout qu’elle le pouvait ! L’époque était aussi aux interrogations essentielles. Quelle place accorder à la culture dans les mouvements de libération, par exemple ? Et d’autres ! Le climat international étant alors imprégné de la justesse des luttes des peuples pour choisir leur destin, c’était le privilège de l’Algérie pionnière dans la lutte de voir accourir tout ce que l’Afrique possédait comme artistes, hommes de culture, intellectuels. L’Afrique, comme l’Algérie, en était à ce moment de son existence où l’espoir ouvrait des horizons et la lutte avait un sens. Ce n’était pas un mot ringard, un fossile des temps géologiques comme il apparaît aujourd’hui. C’était une époque où, à cause de cette vitalité révolutionnaire, on se disait fiers de l’Algérie et de l’Afrique. On pouvait se la ramener ! Il y avait de quoi ! Cependant, même en ces temps de splendeur, l’Afrique n’échappait pas à ses démons. Quels noms avaient-ils ? Tous les maux. L’Algérie qui organisait la plus grande fête africaine de tous les temps interdisait de scène Taos Amrouche, une diva, au motif qu’elle chantait en berbère. Affligeant. Et invisible ! C’était passé comme une lettre à la poste. Heureusement que l’honneur de l’Algérie avait été sauvé, dans cette affaire, par de jeunes étudiants qui avaient pris sur eux de lui organiser un tour de chant compensatoire à la cité universitaire de Ben- Aknoun. Vu d’ici, c’est vraiment un acte d’honneur. Le tonitruant Sékou Touré, qui officiait en Guinée, avait autorisé les artistes de son pays à se rendre à Alger. A leur retour, il les embastillait sans autre forme de procès. Un chef. Un seul ! C’était la réalité de l’Afrique. Paradoxes d’un continent de libérateurs et de satrapes, parfois combinés dans les mêmes personnes. Il y avait la fête. L’essentiel ! Myriam Makeba, Nina Simone, Archie Shepp : les arbres, immenses, qui cachèrent la forêt. On parla peu des centaines d’autres artistes moins connus qui avaient fait vibrer du son antique de l’Afrique retrouvée les nuits d’Alger. Le Panaf reste comme le souvenir d’un éblouissement ! Mais peut-on refaire un éblouissement ? «Le souvenir de la joie n’est pas une nouvelle approche du bonheur», disait André Gide. Dans l’état du monde, rien aujourd’hui n’est comparable à cette enfance de l’espoir de 1969. On est passé, comme dirait Brel, de l’enfance à la vieillesse sans avoir été adultes. L’Afrique est décomposée, dépecée, ravalée à l’état de magma politique d’avant le bing bang. Et l’Algérie ? Vois de tes propres yeux ! Si le deuxième Panaf, qui se délite en ce moment sur les trottoirs à l’occasion ravaudés d’Alger et d’ailleurs, a un sens, c’est celui d’un spectacle. Qui se met en spectacle ? Khlass ! En 1969, c’était une rencontre. Tout est dans ce mot : rencontre ! Bon spectacle !
A. M.

P.S. d’Ici : Sadek Hadjerès m’a fait la gentillesse de commenter, à sa manière, brillante, la chronique de la semaine dernière sur Mohamed Gharbi. Trop intéressante :
«Il était en effet utile que tu aies insisté sur les faits dans cette tragique affaire. Laisser ces aspects concrets dans le flou va à l'encontre du devoir de toute vraie justice, celui de prendre en compte les circonstances et motivations précises des drames qu'elle juge. Faute de quoi, la voie est ouverte aux dérives redoutables des règlements de comptes idéologiques et des calculs politiciens. Autrement dit, retour aux désastres des années 1990 faute d'en avoir tiré l'enseignement principal : le piège tendu consciemment ou non à la nation par l'affrontement sanglant des ambitions et des enjeux illégitimes camouflés sous des bannières idéologiques respectables, qu'elles soient celles de la République, de la patrie ou de l'Islam. Il y a plus que ne jamais devoir d'assistance à un peuple en danger. La menace ne pèse pas seulement sur ceux des Algériens dont tu soulignes à juste titre les vrais sentiments patriotiques et démocratiques. Elle met en réalité en péril de larges secteurs de la population, en proie aux inquiétudes et dégradations d'une «réconciliation» qui laisse intactes aussi bien les méthodes pernicieuses de gouvernance que les velléités revanchardes de ceux qui ont échoué dans leur tentative de trancher, eux aussi, la question du pouvoir par les armes. La réconciliation nationale et la sécurité dans la paix, besoin fondamental, deviendront réalité seulement en appui sur une démocratisation réelle, la justice sociale et la justice tout court. Le plus difficile, construire et imposer les voies démocratiques et pacifiques de lutte, reste à faire. La question est incontournable : parviendront- ils à agir dans l'union autour d'objectifs communs raisonnables, tous ceux qui majoritaires dans les profondeurs de la société et quelles que soient leurs sensibilités idéologiques, comprennent mieux par expérience les effets, maléfiques pour tous, des diktats de la violence ouverte ou masquée ?»
A. M.

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable