Chronique du jour : A FONDS PERDUS
Nietzsche l’Algérien (1)
Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com


L’éditeur a raison d’afficher sa prétention : «Comment pouvait-on vivre jusque-là sans connaître les livres du docteur Irvin D. Yalom ? On se le demande.» Un tel avertissement placé en bonne place sur la page de garde du roman valait bien le sacrifice de 24 euros pour vous en rendre largement compte ici. Le roman intitulé Et Nietzsche a pleuré est une œuvre d’art ciselée d’une main d’orfèvre, celle précisément d’un professeur émérite de psychiatrie à Stanford qui entreprend de mêler faits réels, fiction, philosophie et psychothérapie pour reconstituer les circonstances qui ont précédé, accompagné et concouru à la maturation et la naissance du chef-d’œuvre du siècle écoulé : Zarathoustra.
Au-delà de cette entreprise magistralement menée, on découvre un génie incompris dont le destin peut être, pour des raisons comme pour d’autres, associé à celui de nombreux intellectuels de notre pays. C’est sous ce prisme que nous avons entrepris sa lecture pour vous en rendre compte ici. Nous sommes à Venise en décembre 1882. Une proche amie et admiratrice de Friedrich Nietzsche, la belle et majestueuse Mlle Lou Salomé, entreprend de prendre en charge l’état de santé gravement déclinant du philosophe. Il souffre principalement d’hémicrânie, également dite migraine. Un «complot sanitaire» est alors ourdi, à son insu, avec la complicité du Dr Josef Breuer, une éminence médicale de Vienne, ancêtre de la psychanalyse et mentor du jeune Sigmund Freud (ce dernier avait alors vingt-sept ans). Dans la réalité, la jeune admiratrice, de son vrai nom Lou von Salomé, n’a que vingt ans lorsqu’elle fréquenta directement Nietzsche. Leur relation dura sept mois et quelques jours, sans qu’elle se donne à lui. Le premier amant de Lou n’apparaîtra que plus tard, ce fut le poète Rilke, en 1897 — elle a alors trente-six ans ! A propos de Lou, Nietzsche parlera d'«atrophie sexuelle». Quand il la rencontre à Saint-Pierre de Rome, il est depuis longtemps à la recherche d'une âme sœur, à la fois femme et disciple. La rencontre lui semble tellement inespérée qu’il lui déclare non sans emphase : «De quelles étoiles sommes-nous tombés l'un vers l'autre ?» Il aurait dit à Lou (selon son témoignage à elle): «Vous êtes le rêve le plus enchanteur de ma vie.» Lou, devenue vieille psychanalyste voulant mettre à profit sa relation avec le philosophe, déclara au crépuscule de sa vie : «Je ne sais plus si j'ai embrassé Nietzsche sur le Monte Sacro». Au début, Nietzsche ne sait pas que Breuer est chargé de le traiter, mais Breuer ne tardera pas à confier ses tourments au traitement du philosophe. Et ce qui, au départ, était, de la part de Breuer, une ruse pour faire tomber les gardes de son patient, devint très vite une thérapie salutaire. Grâce à Lou, dont le destin est de faire naître de grandes œuvres chez les esprits fertiles, il se noue entre les deux hommes, Nietzsche et le Dr Breuer, une complicité et un échange tellement poussés que, loin d’inverser les rôles, ils conviendront de faire de chacun d’eux le patient et le médecin de l’autre. Le cas Nietzsche semble médicalement insurmontable. Malgré la parution du Gai savoir et de Humain, trop humain, Nietzsche est plongé dans le plus profond désespoir. Breuer comme par mesurer le risque de suicide grâce à un test infaillible : le patient se projette-t-il dans l’avenir ? Nietzsche passe allègrement l’épreuve : il parlait d’une mission longue de dix ans et de livres auxquels il devait encore donner forme dans son esprit. Il n’était donc pas suicidaire. Homme de l’errance, Nietzsche parle plus souvent d’hôtels que de chez lui : «Ma maison tient dans ma malle. Comme les tortues, je la transporte sur mon dos. Je place ma malle dans un coin de la chambre d’hôtel et, dès que le temps devient oppressant, je l’emporte avec moi vers des cieux plus cléments.» Comme pour nombre d’intellectuels algériens, en quête de reconnaissance sous des cieux plus cléments et plus humains, cette errance vient de l’ingratitude de la mère patrie prise au piège d’un système ingrat. Pour nombre de nos compatriotes qui vendent leurs précieuses compétences ailleurs, leur situation est un autre crime du colonialisme qui, non satisfait d’avoir dépossédé des populations entières de leurs richesses matérielles et culturelles, réalise l’exploit de confier leur sort à de sordides rejetons locaux hostiles au mérite et au savoir. Qui, dans la littérature, la musique, la peinture, le cinéma ou toute autre création a pu vivre de son génie ou le révéler sur sa terre natale ? Aucun.
«- Oui, oui, dit Nietzsche d’une voix rendue aiguë par l’enthousiasme. Un professeur des vérités amères, un prophète impopulaire… Voilà ce que je suis.» Il ponctuait chacun de ses mots par un doigt pointé sur la poitrine de son interlocuteur :
«- Vous, docteur Breuer, vous vous échinez à faciliter la vie de vos patients. Quant à moi, je me charge de compliquer les choses pour mon public invisible d’étudiants.» L’Allemagne a toujours été ingrate à l’endroit de Nietzsche : elle lui a ravi sa chaire à l’université, mis prématurément à la retraite et reçu avec dédain des livres auxquels il a consacré sa vie entière. Il est un peu un lettré dans un monde d’analphabètes, un intellectuel compétent dans un monde de médiocres, d’ingrats. Et il en souffre terriblement : «Est-ce que je suis vivant ? Mort ? Qu’importe ? Pas de place. Pas de place. Vivre ou mourir, qu’importe ?» Il finit alors par renoncer à sa nationalité allemande sans pouvoir prétendre à la suisse parce qu’il ne peut demeurer au même endroit. Et pourtant, il résiste car «quand personne n’écoute, il ne reste plus qu’à crier». Aussi, quoique affublé de jugements peu flatteurs par la masse de ses contemporains, il se considère comme un savant, «car le socle de ma méthode philosophique est le même qui soutient la méthode scientifique : l’incrédulité. Je m’en tiens toujours à un scepticisme rigoureux ». «Voyez-vous, j’écris. Et je ne parle pas. Et j’écris pour quelques personnes, pas pour la multitude.» Nietzsche sait qu’il est «plus facile de vivre avec une mauvaise réputation qu’avec une mauvaise conscience», ne court pas après le succès, n’écrit pas pour la multitude. Il sait être patient : «Peut-être mes disciples ne sont-ils pas encore nés. Je suis l’homme du surlendemain. Beaucoup de philosophes sont bien nés après leur mort». Nietzsche a ainsi fait le deuil de son pays, de ses compatriotes et de son temps : «Je n’écris pas pour les philosophes mais pour les rares personnes qui incarnent l’avenir. Je n’ai pas vocation à me mêler aux autres, à vivre parmi eux. Cela fait longtemps que ma confiance, mon intérêt pour les autres et mes rapports sociaux avec eux sont atrophiés – si tant est qu’ils aient jamais existé chez moi. Seul j’ai toujours été, seul je serai toujours. J’accepte mon destin.» Dans cette solitude, il aime se faire rappeler l’histoire de Hegel, cet autre philosophe allemand, sur son lit de mort, seul, avec à son chevet un unique étudiant «qui, en réalité, l’avait mal compris». Ici est sa seule voie de salut. Celle qui lui permettra de renaître un siècle plus tard, en notre temps, plus fort que tous ses détracteurs, de prendre sa revanche sur eux et sur le sort. Après avoir écrit, dans une sorte de course contre la montre, une suite d'œuvres parmi les plus exaltées, les plus pathétiques, mais aussi les plus lucides sur lui-même et sur son temps, Nietzsche développe un sens aigu de la prémonition en projetant ne pouvoir être lu qu'autour de l'an 2000 : la plus célèbre de ses œuvres, Zarathoustra, porte la dédicace «pour tous et pour personne».
A. B.

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