Chronique du jour : A FONDS PERDUS
Nietzsche l’Algérien (2)
Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com


Nietzsche n’a jamais douté de lui-même, en dépit de l’ingratitude des siens. Chassé de l’université, renonçant à sa nationalité allemande, errant d’un hôtel à l’autre, il poursuit, vaille que vaille, son petit bout de chemin. Nietzsche sait qu’il lui faut être patient pour retrouver post- mortem ses droits.

Le temps, l’histoire aussi, ont fini par lui donner raison. Le voilà devenu un classique de nos jours ! Et cela, Nietzsche l’avait prédit : «Le monde n’est pas encore assez mûr pour la philosophie appliquée. Combien de temps encore faudra-t-il attendre ? Cinquante ans, cent ans ? Un jour viendra où les hommes cesseront de craindre la connaissance et de travestir la faiblesse sous le masque de la “loi morale”, et trouveront le courage de briser les chaînes du “tu dois !” Alors ils quémanderont pour entendre ma sagesse.»(*) Au diable devoir, propriété, fidélité, altruisme, gentillesse, suggère-t-il. «Ce ne sont là que des somnifères qui nous plongent dans un doux et profond sommeil, si profond qu’on ne se réveille qu’à la fin de sa vie – pour peu que l’on se réveille jamais —, qui plus est pour se rendre compte qu’on n’a jamais vraiment vécu.» Il réserve autant d’intérêt à l'élitisme, la haine de la démocratie et de l'égalitarisme. Les hommes sont, aux yeux de Nietzsche, foncièrement inégaux. «"Droits égaux !", "Société libre !", "Ni maîtres ni serviteurs !" cela ne nous attire point.» Raillant la religion de la pitié et avouant son dégoût devant «la basse vermine homme» qui «s'est mise à pulluler», il affirme la nécessité d'un nouvel esclavage pour qu'advienne l'humanité nouvelle qu'il appelle de ses vœux. Aussi, «l'essentiel d'une véritable et saine aristocratie» sera-t-il, selon lui, «d'accepter d'un cœur léger le sacrifice d'une foule innombrable de gens qui devront, dans son intérêt, être opprimés, réduits à l'état d'êtres incomplets, d'esclaves, d'instruments». Car «vivre, c'est essentiellement dépouiller, blesser, subjuguer l'étranger et le faible, l'opprimer, lui imposer durement nos propres formes, l'incorporer et au moins, au mieux, l'exploiter». Il ne suffit pas de savoir, il faut aussi avoir digéré, ruminé, l’acquis pour prétendre au nouveau. Pour être bien lue, son œuvre a besoin de patience. Et, davantage, de rumination : «Un aphorisme, frappé et fondu avec probité, n'est pas encore "déchiffré" sitôt lu ; au contraire, c'est alors seulement que doit commencer son interprétation, qui nécessite un art de l'interprétation. » C'est en cela que consiste la vertu du philologue : «La philologie, à une époque où on lit trop, est l'art d'apprendre et d'enseigner à lire. Seul le philologue lit lentement et médite une demi-heure sur six lignes. Ce n'est pas le résultat obtenu, c'est cette sienne habitude qui fait son mérite.» Nietzsche finira par lier son nom à des formes de prophéties. Mais en 1882, nous n’en sommes pas encore là. Bien au contraire. Dans cet environnement hostile, outre Lou Salomé son admiratrice, puis le Dr Breuer, son faux médecin, seul Sigmund Freud, le jeune disciple de ce dernier, avait lui aussi un jugement différent : «Peut-être Lou Salomé avait-elle eu raison en me présentant Nietzsche comme l’avenir de la philosophie allemande : ses livres sentaient le génie à plein nez.» A condition toutefois de les lire, pourrait- on dire pour l’époque. De plus, que pouvaient Breuer, Freud ou Salomé contre un environnement aussi hostile ? Dans les conditions de l’exclusion vécues par Nietzsche, même les plaisirs de la vie prennent un sens particulier. Nietzsche est dégoûté de tout, même des plaisirs du sexe, surtout lorsqu’ils sentent l’infidélité : «Un éclair de plaisir bestial suivi par des heures entières passées à se détester, à se débarrasser de l’odeur nauséabonde et protoplasmique du rut ne me paraît pas être le meilleur chemin vers… comment dîtes-vous, “la complétude de l’organisme”.» Il y a incontestablement une bonne dose de misogynie chez ce génie, et il en est conscient : «Les femmes vous corrompent et vous spolient (…) Avec le temps, ce sera ma perte. Un homme a parfois besoin d’une femme, comme d’un bon plat mitonné.» Il faut dire que l’homme ne fait pas dans la demi-mesure. Peu chaleureux, il est même agacé par la gentillesse des hommes. Du moins de certains d’entre eux. Quoique glacial, il reste toutefois bien élevé. Il est également toujours bien habillé, même si ses vêtements sont plutôt usés. Aristocrate désargenté, Nietzsche ne savait pas vivre avant son temps. Plus qu’une quête, une obsession de vérité le possède. Mais de quelle vérité s’agit-il ? «Ce n’est pas la vérité qui est sacrée, mais la quête de sa propre vérité ! Existe-t-il acte plus sacré que la recherche de soi ? Mon œuvre philosophique, disent certains, est bâtie sur du sable : mes opinions évoluent en permanence. Mais l’un de mes principes gravés dans le marbre est le suivant : “Deviens qui tu es.” Comment peut-on découvrir qui l’on est, et ce que l’on est, sans la vérité ?» «Deviens qui tu es» signifie non seulement devenir «toujours plus parfait », mais aussi «ne pas être à la merci des desseins qu’un autre aurait conçus pour vous.» Pour le penseur, «la vraie question est la suivante : quelle dose de vérité puis-je supporter ?» Et chaque personne doit déterminer quelle dose de vérité elle est capable de supporter. Plus qu’une méditation métaphysique, l’exercice requiert un caractère vital : «Celui qui ne s’obéit pas à lui-même tombe sous la coupe des autres. Il est plus facile, beaucoup plus facile, d’obéir à autrui que de se commander soi-même. » Même l’amour n’échappe pas à cette loi car Nietzsche rêve «d’un amour qui ne se réduise pas à deux personnes essayant désespérément de se posséder l’un l’autre» et qui n’empêche pas la séparation car «mieux vaut briser un mariage qu’être brisé par lui». Il est important de se retrouver avec soi avant d’aller vers les autres : «Pour établir une relation entière avec autrui, il faut d’abord établir une relation avec soi-même. Si nous sommes incapables d’affronter notre propre solitude, nous ne faisons qu’utiliser les autres comme des boucliers. L’homme doit vivre comme un aigle – sans personne pour l’entendre – pour pouvoir se tourner vers les autres avec amour et se soucier de leur épanouissement.» C’est pourquoi SA vérité enseigne qu’aimer une femme, c’est détester la vie pour un tas de raisons qu’il explicite : «Je veux dire par là que l’on ne peut pas aimer une femme sans être aveugle à toute la laideur qui gît sous sa belle carapace : le sang, les veines, la graisse, le mucus, les excréments… toutes les horreurs du corps. Celui qui aime doit toujours se crever les yeux et oublier la vérité. Or pour moi une vie sans vérité est une mort permanente.» Pour Nietzsche, la naissance de la philosophie correspond à un moment de déclin de la connaissance. «J'ai su déceler en Socrate et Platon des symptômes de dégénérescence, des instruments de la débâcle de l'hellénisme», comme si l'apparition de la philosophie était le symptôme du retournement de la raison contre la vie. Saint Socrate et saint Platon, tant révérés par la culture occidentale, sont comme déboulonnés de leur piédestal. Le platonisme, opposant le monde des Idées (tenu pour le seul «monde vrai», celui de l'être) au monde sensible (celui du devenir, du perpétuel changement et de l'illusion), est dénoncé comme la matrice de tous les idéalismes philosophiques ultérieurs. C'est le vice originel de toute philosophie, le «préjugé des préjugés». Il consiste à poser qu'«il existe une corrélation entre les degrés de valeur et les degrés de réalité, de sorte que les valeurs les plus hautes auraient également la plus haute réalité». D'où la nécessité de porter un regard neuf sur les philosophes de la tradition. «Qu'est-ce qui en nous au juste veut la vérité ?», demande-t-il au début de Par-delà bien et mal. Une question qu'il se pose à lui-même et aux philosophes dont il «démasque les préjugés».
A. B.

(*) Irvin Yalom, Et Nietzsche a pleuré,
Galaade Editions (pour la traduction française), Paris 2007.

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