Chronique du jour : A FONDS PERDUS
Nietzsche l’Algérien (3e et fin)
Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com


Anticipant sur la fin du roman dont il est question ici (*), un lecteur de Mostaganem, nous écrit cette semaine : «Votre article rappelle, si j’en ai bien saisi le sens, ô combien est difficile, non de vivre dans la négation, mais de la vivre du dedans. Refuser l’antinomie du bien et du mal par Nietzsche a été, je le pense, le début d’une ère nouvelle, celle qui germait déjà dans la pensée de Schopenhauer. Ce fut le début d’un déclin irréversible, celui des arrière-mondes et d’une civilisation qui a abouti à un avilissement cruel de l’individu, celui-ci pris dans un labyrinthe étourdissant et jeté à la merci d’un déluge idéologique taillé à sa mesure. Tout pour que non seulement il n’emprunte point les sentiers de la quête noble de la vérité, mais tout juste et encore plus terriblement pour qu’il n’y songe même pas.»

Bien vu ! En effet, il ne s'agit plus désormais de savoir si tel philosophe dit vrai ou non, mais de déterminer ce qui chez lui «veut», «désire» la vérité. Si Nietzsche n'a de cesse de dénoncer le «manque de probité» et de courage, le manque de philologie, la mauvaise foi des philosophes, etc., c'est que ceux-ci dissimulent habilement le complexe d'affects, de sentiments et de pulsions qui s'exprime à travers leur prétendu désir de vérité. Ainsi démasqués, les philosophes apparaissent le plus souvent comme des «êtres réactifs», des «contempteurs du réel», qui retournent la pensée contre la vie : «L'histoire de la philosophie est une rage secrète contre les conditions premières de la vie, contre les sentiments de valeur de la vie, contre le parti pris en faveur de la vie. Les philosophes n'ont jamais hésité à approuver un monde, à condition qu'il contraste avec ce monde-ci, qu'il fournisse un moyen commode de dire du mal de ce monde-ci. Ce fut jusqu'ici la grande école de la calomnie.» Quête de vérité, mais espérance aussi, même si «elle est le pire des maux parce qu’il prolonge le tourment». A ce sujet, dans Humain, trop humain, Nietzsche reprend l’image de la boîte de Pandore qui, une fois ouverte, sema sur le monde les maux que Zeus avait placés. Il restait un dernier mal inconnu de tous : l’espérance. Pour Nietzsche, «depuis lors, l’homme a toujours, et à tort, considéré cette boîte et les espoirs qu’elle contenait comme un trésor. Mais c’était oublier la volonté de Zeus : que l’homme ne cesse jamais d’être tourmenté». Faute d’espérance, Nietzsche se concentre sur le désespoir : «Le désespoir est, à mes yeux, la rançon de la lucidité. Regardez la vie droit dans les yeux, vous n’y verrez que désespoir». En conséquence logique, le soulagement est dans la mort : «J’ai toujours considéré que le privilège des morts est de ne plus mourir !» Aussi : «Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort.» Face à la mort, l’important est de savoir tirer sa révérence : «Je n’apprends pas aux êtres à “supporter” la mort, ou à “s’accommoder” d’elle. Ce serait leur apprendre à trahir la vie. Ecoutez le conseil que je vous donne : mourez au bon moment.» Mon grand-père aimait se réclamer de ses racines maraboutiques en me disant : «Un homme béni de Dieu doit connaître le jour de sa mort.» Revenons à Nietzsche pour savoir quel est le bon moment pour mourir. «L’horreur de la mort disparaît dès lors que l’on meurt en ayant vécu jusqu’au bout ! Si vous ne vivez pas au bon moment, alors vous ne mourrez jamais au bon moment non plus.» «Pourquoi tous les grands philosophes sont-ils sombres ? Demandez-vous qui sont les gens satisfaits, rassurés et éternellement joyeux ! Laissez-moi vous donner la réponse : ce sont ceux qui ont une mauvaise vue – la populace et les enfants !» Pour autant, peut-on conclure que Nietzsche est le philosophe du nihilisme ? Certes, il se croit investi d’une mission : celle de démontrer «que notre incrédulité peut engendrer un code de conduite pour l’Homme, une nouvelle morale, de nouvelles Lumières, qui remplaceraient les superstitions et le désir de surnaturel. » «Je sais maintenant ce que signifie prendre les rênes de son destin. C’est à la fois terrible et merveilleux. » On doit enfin récuser l’accusation de nihilisme à la lecture de ce propos : «Un être profond a besoin d’amis. Quand tout s’écroule autour de lui, il lui reste encore ses dieux. Or je n’ai ni dieux ni amis. J’ai des désirs et ce que je désire le plus, c’est l’amitié parfaite, l’amitié inter pares, entre égaux. Quels mots embêtants : inter pares… chargés de tant d’espoir, de réconfort pour un homme comme moi, un homme qui toujours fut seul.» Cette égalité commande que «si ton ami est malade, offre asile à sa souffrance, mais sois pour lui une couche dure, un lit de camp». Ce qui fait obstacle à cela, c’est la volonté de puissance. Dans la lignée de la tradition métaphysique allemande, qui a fait des notions de force et de volonté l'essence même du réel, Nietzsche soutient que le fond ultime de la réalité est volonté de puissance, au sens français de «vouloir en vue de la puissance ». Elle apparaît qu'à avec Zarathoustra (1884), notamment lorsque ce dernier s'entend chuchoter que le «secret de la vie est volonté de puissance ». La doctrine du surhomme serait «venue à lui» lors d’une illumination le 26 août 1881. On ne saurait minimiser l'originalité de cette doctrine en y voyant la reprise d'un thème classique chez les Anciens, et ce d'autant plus qu'il ne se trouve «ni en Grèce, ni en Orient, si ce n'est d'une manière parcellaire et incertaine, [et] dans un tout autre sens». Elle apparaît, pour la première fois nettement exprimée, dans les textes publiés, au paragraphe 341 du Gai savoir intitulé «Le poids le plus lourd», et sous la forme de la parole d'une sorte de «démon intérieur» : «Cette vie, telle que tu la vis maintenant et que tu l'as vécue, il te faudra la vivre encore une fois et d'innombrables fois.» Cette idée du «cycle absolu et indéfiniment répété de toutes choses» est d'abord une pensée désespérante, pourtant elle doit transformer celui qui vit «sous son empire» en quelqu'un qui témoigne d'autant plus «de bienveillance [envers lui-même] et envers la vie» qu'il sait que, quoi qu'il veuille ou fasse, il lui faudra le vouloir ou le faire de telle manière qu'il puisse en désirer le retour éternel. Sorte d'impératif catégorique de la morale nietzschéenne, il n'invite pas à sortir du temps mais à donner à la vie de chacun, et à son présent propre, toute son intensité, toute sa richesse et toute sa plénitude. Là est le point culminant de tout vouloir : «Imprimer au devenir la marque de l'être, telle est la plus haute volonté de puissance. » Pour Nietzsche, c'est la loi même de la vie (et au-delà même de la vie, de la réalité inorganique) de toujours tendre à s'intensifier et à se développer. Alternative douloureuse, voire tragique pour tout vivant : croître, se dépasser, ou bien, décliner et périr. Un rêve de liberté habite l’homme depuis qu’il est sur terre, de génération en génération. Cet espoir fou le pousse à résister à toute forme de domination. Une volonté d'émancipation qui a mobilisé des esclaves comme des serfs, masses exploitées comme les femmes dominées, les minorités opprimées comme peuples colonisés. A chaque période, il s'est trouvé des intellectuels pour accompagner ces luttes et leur offrir un fondement philosophique. Cette élaboration a convergé au XVIIIe siècle pour donner les Lumières, dont l'héritage marie raison et liberté. Chez Nietzsche, la volonté de puissance peut se manifester concrètement aussi bien comme une force organisatrice et ordonnatrice ou destructrice, et se déployer tant dans l'acte sexuel que dans l'affirmation du sentiment aristocratique et dans la création artistique ou dans la pensée philosophique ou religieuse.
A. B.

(*) Irvin Yalom, Et Nietzsche a pleuré, Galaade Editions (pour la traduction française), Paris 2007.

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