Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Même s'il n'est pas Copernic
Par Ahmed HALLI
halliahmed@hotmail.com


Alors qu'on est en pleine canicule, que Sonelgaz disjoncte et nous avec, il y en a qui n'hésitent pas à allumer des bûchers. Quoiqu'ils se défendent d'être des terroristes — ils se contentent d'inciter sans participer —, nos islamistes tiennent leurs brûlots bien en vue. Ils n'ont pas encore l'audace de carboniser des êtres humains, mais ils le font indirectement avec des autodafés. La nouveauté, chez nous, c'est qu'ils ne donnent même pas aux gens la possibilité de lire un livre avant de le jeter au feu. C'est ainsi, l'association dite des Ulémas algériens, éternel porte-flambeau de la foi incandescente, a agi avec le dernier livre de Khaled Bentounès Soufisme, l'héritage commun.

Les Ulémas se défendent avec opiniâtreté d'être des wahhabites, mais ils agissent exactement comme s'ils en étaient les dignes représentants au Maghreb. Ne disposant pas d'une institution de défense de la vertu comme en Arabie saoudite, ils recourent à l'intimidation et aux anathèmes. On fait d'abord sonner la charge par le délégué d'Oran qui demande purement et simplement l'interdiction du livre qu'il juge offensant envers l'islam. Nous replongeons en plein dans les caricatures danoises. Le «alem», singulier de «uléma» (1), de l'Oranie met en cause la reproduction de miniatures persanes, et plus encore, une étoile de David, associée à l'Emir Abdelkader. David, c'est "Sidna Daoud", même si le sionisme en a décidé autrement, se contente de rappeler Khaled Bentounès. Quant aux miniatures persanes, elles ont été reproduites à des millions d'exemplaires et les éditions originales sont toujours exposées dans les musées. Au moins, ces images qui offensent les talibans du levant au couchant sont-elles provisoirement à l'abri. En fait, nous dit le chef de la Tariqa alaouia, ce n'est pas l'Émir Abdelkader inséré dans une étoile de David, et encore moins les miniatures persanes qui sont en cause. Ce qui pose problème à ceux qui se défendent d'être des wahhabites, c'est précisément la critique des excès du wahhabisme. Khaled Bentounès s'en explique dans le quotidien Al- Watan : «Ce qu’on me reproche, ce sont ces photos du XIXe siècle, prises pour perpétuer les instants les plus précieux de notre patrimoine commun. Ce sont les photos des mausolées qu’on a détruits, et moi je demande seulement ce que sont devenus les mausolées des martyrs d’Ouhoud ? Où est le mausolée des martyrs de Badr ? Où sont les mausolées de Sayyda Khadidja et de Sayyada Aïcha, la première musulmane et la mère des croyants ? Où est la maison du Prophète Sidna Mohammed ? C’est ça qui dérange en réalité ! Cette histoire que l’on nous cache, dont on ne veut pas parler. C’est notre histoire, et nos enfants sont en droit de la connaître pour mieux se préparer à un monde qui ne pardonne pas aux faibles. Sous prétexte d’une religion qu’ils ont transformée en une idéologie manipulable. Au service de qui ? De quels intérêts ? Qui est derrière ces actions ? Je le dis avec sérénité, regardez d’où vient le salafisme et vous comprendrez tout. Prenons nos responsabilités et lisons l’histoire (...) Pourquoi en sommes-nous arrivés à cette situation ? Pourquoi ce glissement vers un rigorisme, vers un Islam d’étroitesse d’esprit, alors que l’Islam est la religion des penseurs, des philosophes, des lumières. Avec cette cabale, nous sommes revenus au Moyen Age chrétien, avec ses procès en inquisition. On me fait un procès d’inquisition comme on l’a fait pour Copernic.» C'est pourquoi il faut soutenir Khaled Bentounès même s'il n'est pas Copernic, même si on croit encore à certaines théories tordues sur les zaouïas (2). Et puis, compte tenu de ce qui précède, on peut mieux expliquer les motivations des talibans afghans qui ont détruit les Bouddhas de Bamyan. Quant aux talibans de l'Arabie saoudite d'aujourd'hui, ils agissent encore avec la même impunité. Vendredi dernier, l'écrivaine et poétesse saoudienne Halima Moudhaffar était l'invitée de l'émission Eclairages sur la chaîne satellite Al-Arabia. Elle est longuement revenue sur les circonstances qui ont conduit à l'incendie du Cercle littéraire " du Djoff, province du nord de l'Arabie saoudite, en décembre dernier. Selon l'écrivaine, qui a déjà bravé les interdits du royaume en découvrant son visage, l'incendie de la tente géante qui devait abriter une soirée poétique est un «acte terroriste». Ce sont des énergumènes, curieux mélange de rigorisme wahhabite et de violence talibane, qui ont mis le feu, à l'instigation des «milieux extrémistes» locaux. Pourtant, a-t-elle précisé, la tradition a été respectée en matière de séparation des sexes. Alors qu'elle était dans une salle en compagnie des femmes, une autre salle, équipée d'un dispositif audio-vidéo avait été réservée aux hommes. Seulement, ces derniers au lieu de suivre la lecture des poèmes de Halima Moudhaffar ont préféré perturber la soirée en déplaçant bruyamment des chaises et en récitant des versets du Coran à haute voix. La poétesse a démenti les explications de la police de la vertu qui a justifié le geste des incendiaires par un soi- disant non-respect des règles de la séparation des sexes. Elle a rappelé que c'est la même police qui lui a annulé, sous le même prétexte, une séance de dédicaces lors du dernier Salon du livre de Djeddah. En réalité, a-t-elle expliqué à l'animateur de l'émission, Turki Alhamed, ce sont les idées qu'elle développe régulièrement dans la presse qui sont en cause. Halima Moudhaffar s'insurge notamment contre le statut injuste imposé à la femme et contre les excès des agents, «pourfendeurs du vice». Elle affirme respecter strictement des obligations de l'Islam, mais ne s'oblige pas à suivre strictement les commandements du rigorisme wahhabite. Ainsi, s'est-elle distinguée récemment en critiquant les commerçants qui ferment leurs échoppes sous prétexte d'aller prier. Alors que la prière ne prend que dix minutes, ils baissent le rideau pour une heure voire plus et s'en vont importuner les femmes qui attendent devant les magasins fermés. Elle estime que ces habitudes sont peut-être bonnes pour la pratique religieuse, mais elles sont néfastes, à la longue, pour la société (3). Il y a tout de même des théologiens qui se font épingler lorsqu'ils en font trop comme cet imam de Sydney, en Australie, inculpé de racisme par un juge local. Lors de son prêche du vendredi, l'imam Tedj Eddine Elhillali a eu recours à une image très hardie pour faire la promotion du hidjab. Il a comparé les femmes non voilées à de la chair dénudée, «une viande sans emballage, a-t-il affirmé. Si vous mettez de la viande non emballée dans un endroit et que les chats viennent la manger, c'est la faute à qui ? Au chat ou à la viande dénudée ? Le vrai problème, c'est la viande non enveloppée». El-Hillali, qui dirige la plus grande mosquée de Sidney, s'est déjà distingué en demandant le remplacement des cuvettes européennes par des cuvettes turques dans les aéroports australiens, au prétexte que l'ustensile turc serait plus conforme aux normes religieuses. Non contents de nous donner à voir et à entendre, ils veulent aussi nous obliger à sentir...
A. H.

(1) Les tenants de l'Islam politique ne le traduisent pas seulement par "savants, quoiqu'ils n'aient rien inventé. Ils affirment même qu'ils sont les «héritiers des Prophètes». Ce qui est une hérésie, du point de vue de l'orthodoxie sunnite, mais les hérétiques, ce sont toujours ceux d'en face.
(2) Le livre Affrontements culturels dans l'Algérie coloniale, écoles, médecine, religion, 1830-1880, d'Yvonne Turin, reste encore aujourd'hui un ouvrage de référence.
(3) Ces petites pancartes «fermé pour la prière» sont devenues courantes chez nous et même ceux qui ne prient pas se croient obligés de suivre pour ne pas être «démasqués».

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