Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Jouer de la tête et des pieds
Par Ahmed HALLI
halliahmed@hotmail.com


Il est difficile de dire, en ces temps de canicule, si c'est le sang qui monte à la tête des Algériens ou quelque chose d'autre. En tout cas, les pics d'adrénaline se multiplient dans une société hypertendue et soumise à des tensions insupportables. L'intensité des réactions se mesure au nombre de pneus brûlés et de routes barrées. Les émeutes, l'arme absolue des laissés-pour-compte contre ceux qui ne veulent pas le solder, ce compte.
Alors chacun se cherche un peu de fraîcheur là où il pense la trouver, sur les étals des librairies en rupture de stock ou dans les mosquées climatisées. A condition de trouver ce que vous cherchez, comme ce livre de Khaled Bentounès égaré quelque part entre Mostaganem et Alger, ou «tombé» dans un barrage «ulémiste». Patience donc, tout arrive lorsqu'on sait attendre, c'est ce que nous enseignent nos hommes de religion, pour peu qu'ils sachent raison garder. Ce n'est pas le cas de l'imam de mon quartier que les fièvres de l'été ramènent toujours dans le sillage des femmes. Il a donc longuement disserté sur la polygamie, ce vendredi, non pas en philosophe mais en partisan et en pratiquant potentiel. Rien ne manquait à ce sermon qui a dû donner de l'air aux gandouras. Comme on était dans la maison de Dieu, il fallait bien le citer mais pas trop. Avec une foi bien réajustée, on peut citer un verset du Coran favorable à la polygamie, c'est ce qui s'appelle avoir du métier. Mais pourquoi avoir omis d'ajouter que le Coran mettait en garde contre l'injustice et recommandait justement de s'en tenir à une seule épouse, par crainte d'être injuste. Toutes ces réserves ont été précisément occultées par notre imam, furieux défenseur du bonheur de l'homme et sans doute rescapé d'un tumultueux débat conjugal. «Que se passe-t-il dans la tête d'un homme par 40 degrés à l'ombre, et dans un quartier chaud d'Alger ?» dirait notre ami Sigmund Freud. Je me suis alors rappelé cette chaleureuse recommandation d'un commensal avec qui je partageais le supplice de la bouteille, entendez par là un jus de betterave agréé par nos anologues en hidjab. La discussion a fatalement dérapé vers l'ivresse des mots et sur les difficultés de la langue nationale. «Tenez, me dit le philosophe de l'instant, les Arabes du Moyen-Orient disent qu'ils ont une idée (fikra) lorsqu'il y en a une qui agite leur cerveau. Chez nous, on n'utilise pas le mot fikra mais affssa, qui peut signifier ruse ou stratagème mais qui renvoie d'abord aux pieds, comme fikra renvoie à la tête. Lorsqu'un ministre dit au président qu'il a une affssa pour résoudre tel ou tel problème, ce dernier devrait le limoger immédiatement. Car cela veut dire qu'il réfléchit avec ses pieds», conclut doctement notre philosophe qui ne sait pas encore que Bacchus s'est noyé, par empoisonnement, dans une de nos cuves. S'il était mieux informé, il saurait que l'usage du mot affssa (de l'arabe afassa, écraser du pied) obéit à des réflexes et à une agilité d'esprit hors normes. Lorsqu'un ministre dit au président qu'il a une affssa, ça veut dire qu'il a trouvé une idée, tombée de l'escarcelle d'un autre, et qu'il a mis le pied dessus pour empêcher que quelqu'un d'autre s'en empare. La affssa, c'est le b.a.-ba de la réussite politique et sociale. Ce n'est pas la rente qui a inventé la affssa, c'est la affssa qui a organisé et codifié le partage de la rente au sommet des Etats. En Algérie, on utilise ouvertement le mot affssa, comme méthode de gouvernement et de gestion des affaires publiques. Lorsqu'on a suffisamment bien maîtrisé les arcanes de la affssa, on travaille alors à faire son ettawil, c'est-à-dire à assurer ses vieux jours et ceux de sa descendance jusqu'à la dixième génération. «Li dar ettawil», signifie littéralement celui qui a assuré et qui a donc intelligemment utilisé la affssa à son profit et au détriment du mien. Au Machrek, on est plus pudique et plus circonspect pour ce qui est de l'utilisation de certains mots. On préfère fikra, plus seyant et plus conforme au bon usage. Ainsi fikrat ettawrith, l'idée de désigner le fils de Moubarek comme héritier du fauteuil de Raïs, est une vulgaire affssa, née chez nous mais le poids des mots... C'est aussi la affssa qui est à l'origine des divisions actuelles des Palestiniens. A trop tirer sur les mamelles de la affssa, le Fatah a inquiété son héritier présomptif le Hamas qui a eu peur de voir son rival garder le pied sur la affssa. Il a donc obligé le Fatah à lever le pied droit à Ghaza le mettant en position de dangereux équilibre. Depuis l'intervention sanglante des Israéliens, le Hamas a pratiquement remporté la mise sans trop payer de sa personne. Ses dirigeants crient famine mais trouvent les ressources nécessaires pour organiser des épousailles collectives à Damas et à Ghaza. A Damas, la noce a coûté un million de dollars au Hamas, beaucoup moins à Ghaza où ce sont de jeunes veuves de guerre qui étaient concernées. Des veuves de guerre en robes blanches, avec demoiselles d'honneur mais avec le hidjab. Il faut emprunter juste ce qu'il faut à la modernité, quand celle-ci n'est pas systématiquement stipendiée. Aussi, lorsque les officiels du Hamas affirment tout haut qu'ils ne veulent rien imposer au peuple de Ghaza, leur administration agit tout autrement. Depuis le mois de juin dernier, une campagne d'affichage exhorte les femmes de Ghaza à rejeter le port du Jean et à porter un hidjab strict. Organisée par le ministère des Affaires religieuses, cette campagne lancée sous le mot d'ordre «oui à la vertu !», devrait durer jusqu'à la fin du Ramadhan. Une jeune fille en Jean et portant foulard est présentée comme modèle d'une industrie satanique. On voit un diable à l'arrière plan avec ses cornes pointues et son visage méchant, tel que le représente l'imagerie occidentale. Sur une autre affiche, la femme en hidjab, et donc vertueuse, est montrée sous la forme d'un bonbon dans son emballage vert brillant. A côté, la femme non voilée est une tomate offerte, dans sa nudité, aux appétits des insectes qui tournoient au dessus d'elle. Ce qui rejoint à peu près l'image de la viande nue offerte aux chats, utilisée la semaine dernière par l'imam de Sidney. En point d'orgue à cette campagne, le président de la Cour suprême a édicté en juillet dernier un arrêt obligeant les avocates à porter le hidjab dans les prétoires. Cette mesure, qui devrait être appliquée à partir du 1er septembre, a soulevé une tempête de protestations parmi les gens du barreau. Mais comme le dit bien le président de la Cour suprême, 90% des avocates de Ghaza portent le hidjab, donc la cause est entendue. Autre cause qui semble entendue, celle du faux procès intenté au club allemand de football, Shalke 04, pour son hymne qui aurait porté atteinte à l'image du Prophète Mohamed. Les vigiles endormis de l'islamisme viennent seulement de découvrir les paroles de cet hymne qui date de 1946. La strophe mise en cause dit que «même Mohamed qui ne connaissait rien au football aurait choisi les couleurs bleu et blanc du club». Le club a fait appel à l'arbitrage d'un expert turc et musulman qui a conclu que ce passage ne portait nullement atteinte au Prophète de l'Islam et que même les supporters musulmans de Shalke 04 pouvaient chanter cet hymne. On peut raisonnablement douter de la bonne foi des islamistes turcs qui ont provoqué ce tollé. A moins qu'ils considèrent comme une insulte le fait de dire que le Prophète Mohamed ne connaissait rien au football. Ce qui serait encore une preuve tangible de la mauvaise foi de ces concordistes en herbe qui prennent le Saint Coran pour un livre de recettes scientifiques, voire une encyclopédie des sports.
A. H.



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