Monde : CE MONDE QUI BOUGE
Devises, haraga et frustrations


Par Hassane Zerrouky
On l’aura remarqué, les devises n’ont pas besoin de visa, ni de courir le risque de se noyer en mer pour se retrouver dans les banques espagnoles ou françaises. Non seulement, elles quittent le pays sans passer par les banques, mais à en croire certains quotidiens, elles sont tout simplement acheminées par valise via les ports et les aéroports d’Alger et d’Oran.
Si l’on ne connaît pas encore le montant des fonds transférés de l’autre côté de la Méditerranée, une chose est certaine : il leur est fait bon accueil. Nos jeunes, eux, ne sont pas des devises. Ils n’ont pas cette chance de pouvoir ainsi circuler quand ils s’embarquent sur des zodiacs munis de gilets de sauvetage, de téléphones mobiles, et de GPS pour les plus futés d’entre eux. Ni la répression —des dizaines voire plus ont été jugés et condamnés pour immigration illégale— , ni la mort par noyade de plusieurs d’entre eux n’ont découragé les candidats à la traversée. Pis : ils sont de plus en plus nombreux à braver la mort et tenter la traversée en mer. Dimanche 2 août, la radio publique française, France Inter, leur a consacré un long reportage. A entendre les propos recueillis par le journaliste, on est surpris que le chômage, la pauvreté ne soient pas les motivations les plus invoquées. Le sentiment d’être étouffé, de ne pas profiter pleinement de la vie, le besoin de vivre autre chose reviennent tel un leitmotiv dans la bouche de ces jeunes. L’un d’eux, originaire de la région de Souk-Ahras, a expliqué que l’envie de partir lui est venue à la suite du coup de téléphone reçu de son ami arrivé à bon port en Italie, qui a trouvé du travail et qui lui a décrit une vie de rêve, avec à la clé la rencontre avec une jeune et jolie femme. Et il n’était pas le seul à invoquer ces aspirations qu’en Algérie on cherche à évacuer en recourant à une explication économiste de «rabâa doros» (quatre sous) ! Fantasme de jeunes qui regardent trop les chaînes étrangères, diront ceux qui ne veulent pas voir la réalité en face. Une chose est sûre : ces jeunes abreuvés par une éducation religieuse rigide ne choisissent pas de partir en Arabie saoudite ou à défaut dans les pays du Proche-Orient mais vers l’Occident. Car ils savent que dans ces pays arabes dits frères, les jeunes de leur âge vivent les mêmes problèmes, rêvent d’une vie moins plombée par un religieux réduit à des interdits de toutes sortes. Le poids de ces interdits, le creusement des inégalités sociales, l’absence de perspectives, sont tels en Algérie et, plus généralement dans les sociétés arabo-islamiques, que la jeunesse a le sentiment de vivre enfermée, de tourner en rond, et que le pays fait du surplace. Or, dans ce monde où tout va très vite, leur tenir un discours moral, voire convoquer les mosquées pour les sensibiliser à ne pas tenter le «diable» (la traversée en mer), n’ont eu aucun impact sur ces jeunes. Qui plus est, le fait que le champ sociopolitique soit totalement bridé empêche une intervention des forces de la société civile, donc tout débat sur la question des haraga et, partant, toute proposition de solution pour endiguer un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur. Certains diront que ces haraga ne sont qu’une infime minorité. Soit. Mais qui dit que cette pseudo-minorité n’est pas l’arbre qui cache une forêt de frustrations aussi bien sociales que sociétales ?
H. Z.

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