Chronique du jour : LETTRE DE PROVINCE
Faces de carême à perpette et couffins de la honte
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


Rassurons-les ces ministres en délicatesse avec l’opinion. Ils n’auront pas à se faire du mouron au cours des semaines prochaines. Surgissant en pleine canicule, Ramadan se chargera de dissiper l’attention du pays trop occupé à jeûner le jour et prolonger les soirées à ne rien faire. Hormis leurs pairs chargés, respectivement, de la «foi» et de la charité officielle, tous auront le loisir de potasser, sans pression, les oraux auxquels les soumettra le président. C’est que ce mois particulier s’accommode bien peu des sujets profanes. Ceux de la vie de tous les jours.

Préférant scruter les mercuriales des prix, tous les jeûneurs qui excellent dans cet exercice s’intéressent également à l’exubérance des bonnes âmes qui font de la saison de l’abstinence l’unique moment de la générosité. Mois béni de la palabre, n’est-il pas propice aux féroces réquisitoires surtout ceux qui concerne l’indécente charité dont les pouvoirs publics font étalage ? C’est que la ponctualité de l’opération, en surchargeant à l’excès la signification de cette période de dévotion, choque désormais le sens commun au lieu de le réconcilier avec les valeurs basiques de la spiritualité. Une irritation ressentie comme une insulte toutes les fois (trop de fois !) où l’intervention des pouvoirs publics prend les formes d’un discours glorificateur et d’une arithmétique de couffins. Et c’est cet éhonté détournement, au profit du politique d’une culture de la solidarité propre au peuple, qui de nos jours est devenue insoutenable. Ceci est d’autant plus vrai que la duperie a trop duré et qu’il n’est plus permis à un gouvernement de la faillite de se rattraper sur la charité occasionnelle quand il n’a pas su, une décennie durant, venir à bout de la grande pauvreté. Son monopole du «cœur» exclusivement ramadhanesque l’accuse plus qu’il ne le dédouane. Car il est la preuve qu’il n’a jamais su administrer convenablement la cité les jours profanes jusqu’à être contraint de négocier une bonne conscience au moment où le sacré est de retour. Depuis 10 Ramadans, ou presque, le même ministre lance la même opération en usant des mêmes arguments – (que contredit en permanence d’ailleurs la réalité des faits) – et jongle avec les chiffres afin de donner de la crédibilité à son propos. Il est l’archétype du bonimenteur du régime qui ne rate pas un seul carême pour emboucher les trompettes de la charité religieuse dont lui ne serait que l’ordonnateur de la bonne œuvre. Un samaritain secourant les ventres creux. Or, pire qu’une posture de bateleur de foire, son activisme porte la marque de l’imposture politique. Et pour cause… ! Par le fait même qu’il perpétue cette pratique de l’aumône officielle, ne sait-il pas que le pouvoir, dont il est le délégué, porte implicitement atteinte à la dignité de ceux à qui elle est destinée ? Il n’y a pas, en principe, de charité de l’Etat et si par malheur elle est instituée, cela signifie que celui-ci est sorti de son rôle. Celui qui consiste à promouvoir impérativement une justice et une équité sociales. Dans les faits, c’est la justesse même de sa praxis politique qui est prise en défaut. A ce propos justement, mêmes les statistiques récemment commentées par la presse(1) demeurent bien en deçà de la terrible catastrophe générée par une paupérisation mal maîtrisée. En effet, la visibilité de 1,2 million de ménages démunis, pour effrayant qu’elle est, ne reflète pas tout à fait l’étendue du désastre. Inquantifiable pour le moment, une autre partie de cet iceberg de la misère serait tout aussi important. Sociologiquement, certaines analyses nous expliquent qu’elle est constituée de certaines strates «frontalières » du dénuement mais qui hésitent à se manifester en tant que telles. Ce sont des miséreux discrets à la détresse tellement muette qu’ils refusent de solliciter le secours ostentatoire des institutions. Cela s’appelle chez eux la dignité dont en est dépourvu précisément un Etat qui instrumente médiatiquement une impudique sollicitude. Dans un pays sombrant chaque jour dans la spirale de la pauvreté, faire de la «chorba» du jeûne ou du couffin de la honte une parade au désespoir s’apparente à de l’obscénité politique. C'est-à-dire qu’une telle démarche ne peut se comprendre que comme une insulte dans un contexte aussi douloureux. Face aux attentes sociales de plus en plus pressantes et grandissantes, les réponses sont ailleurs que dans cet assistanat saisonnier. La charité, même bien ordonnée, n’est pourtant pas une stratégie capable de vaincre l’indigence galopante. Tout autant que le concept de solidarité n’a pas pour corollaire exclusif ce détestable secourisme alimentaire. En termes économiques, la solidarité, lorsqu’elle est affaire de l’Etat, renvoie essentiellement à un devoir de régulation. Celui qui, entre autres, consiste à imposer des seuils de tolérance entre les nantis et les défavorisés. Grâce à de multiples mécanismes juridiques, les pouvoirs publics ont toute la latitude d’effectuer, au niveau macro- financier, ce genre de transfert des plus-values scandaleuses afin de financer ailleurs des projets structurants au profit des couches sociales en question. Socialiser la richesse globale du pays au lieu de panser, à travers des aides ridicules, le malheur d’un tiers de la population n’est-il pas le seul devoir de l’Etat ? Cela dit, mais pourquoi donc ce sujet-là revient chaque fois au cœur du mois de Ramadan ? Simplement parce qu’il constitue un pic de la consommation des ménages et à ce titre se révèle comme un bon indicateur dans l’analyse des pouvoirs d’achat. Une période «parlante» pour mesurer ces fameux écarts entre les moyens de subsistance dans la population. Sauf qu’il est politiquement incorrect de la part de l’Etat de ne se manifester qu’à ce moment même lorsqu’il ne se contente que de financer les couffins. En effet, les pouvoirs publics privilégient délibérément la référence au credo religieux pour justifier une vieille politique de la solidarité qui a déjà montré et ses limites et sa démagogie dans d’autres domaines. En d’autres termes, il emprunte au discours religieux cette interprétation restrictive qui fait uniquement de ce moi Majuscule le moment des grands examens de conscience et de l’auto-amendement par l’aumône. Quitte à susciter le courroux des dévots obtus et dans le même temps disqualifier l’activisme des pouvoirs publics, il ne semble pas que Dieu et la foi tout autant que les besoins permanents des démunis ont quelque chose à faire avec ce caractère sélectif entre les jours «sans» et les jours «propices aux bonnes œuvres» ! Car pourquoi cette religiosité, exacerbée trente jours durant et dont on connaît l’origine, a-t-elle contaminé le pouvoir d’Etat au point qu’il l’imite dans sa démarche en redevenant invisible dès la fin du jeûne ? La réponse se trouve simplement dans son inclination à tout manipuler.
Friand des formules faciles et des procédés incantatoires, il n’a pas trouvé mieux que ce cautère religieux pour ferrailler sur le front de la pauvreté. Ainsi lorsqu’un régime considère que les «saisons de la foi» sont, dans ce domaine, des pistes à défricher pour son propre compte, il y a lieu de s’interroger sur sa véritable capacité à conduire les affaires de la cité en dehors de l’exorcisme que lui tend, comme perche, la religion. Pourtant, nul ne méprend sur les limites de l’entraide sanctifiée. Elle qui n’a jamais fait reculer la misère chronique et le chômage endémique ne se donne-t-elle pas pour finalité morale de ne plus exister ? Inutile donc de rappeler que seul Dieu évidemment et les Algériens en bute aux privations reconnaîtront les leurs quand il s’agira de mesurer à l’aune de la bonne foi les intentions de la mosquée et du palais.
B. H.

(1) Lire le dossier consacré à la pauvreté publié par El Watan en date du 19 août 2009.

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