Culture : Yahia pas de chance réédité par les éditions Achab

Signer d’un coup l’édition et réédition de deux ouvrages de haut niveau culturel et technique, l’acte de naissance de sa maison d’édition et par ce fait ses propres retrouvailles avec le pays, n’est-ce pas un coup de maître que vient d’accomplir Ramdane Achab, ex-prof de mathématiques à l’université de Tizi ouzou, versé dans la linguistique amazighe, exilé au Canada au début des année 1990 et actuellement installé en France ?
Yahia pas de chance, un jeune homme de Kabylie, premier roman de Nabile Fares publié aux éditions du Seuil, en France, à la fin de la guerre de Libération nationale, Lexique de la linguistique françaisanglais- tamazight précédé d’un essai de typologie des procédés néologiques de Abdelaziz Berkaï, enseignant à l’université de Béjaïa, sont, en effet, deux livres de haute facture qui viennent de sortir chez les éditions Achab à la veille de la rentrée et comme geste inaugural de la maison d’édition. Une excellente et première contribution au champ éditorial si l’on considère que Yahia pas de chance est une œuvre littéraire qui traverse sans aucune ride ni cheveu gris la cinquantaine qui sépare sa réédition en Algérie de sa sortie des éditions du seuil au début des années 1960, d’où le titre Yahia pas de chance qui fait allusion aux déceptions et désillusions nées des affrontements de l’été 1962 entre différentes tendances autour de la prise du pouvoir. Il y a, en effet, dans ce livre un jeu de mots, à bon escient, de la part de l’auteur qui est aussi un acteur de la guerre de Libération nationale, entre Yahia, prénom du personnage principal qui nous fait vivre ou revivre, pour les lecteurs des anciennes générations, les moments de peur, d’angoisse, de déchirements, de sang et de deuil qu’il a vécus en Algérie, plus précisément à Akbou, wilaya de Béjaïa, au cours d’un séjour chez son oncle Saddek ; un monde à la fois profondément intime et étrange, et le slogan clamé par les foules «sebâa snin barakat », pour mettre un terme à la guerre des clans autour de la prise de pouvoir, qui a suggéré, à l’auteur, le surtitre de l’ouvrage Yahia pas de chance surmontant, au lendemain de l’indépendance, le titre initial Un jeune homme de Kabylie. C’est un ouvrage qui nous promène, dans un aller-retour, à travers Akbou, Paris, Alger, Versailles à la faveur des déplacements/séjours plus ou moins longs de Yahia, personnage principal du roman, pour nous faire partager avec une profusion de détails, d’observations et de profondes réflexions les conditions de vie, les us et coutumes, les inquiétudes et les motivations des gens d’Akbou qui, pris dans un engrenage infernal, s’engagent parfois malgré eux dans le combat contre l’occupant. Le personnage principal nous fait partager dans les mêmes circonstances ses interrogations, ses appréhensions devant les incertitudes et les inconnues qui l’attendent à chaque déplacement et changement de lieu, en Algérie et en France, décrivant même les conditions de chaque voyage et les sentiments qu’il en tire ainsi que ses désagréments et ses mésaventures au bout de chaque voyage. A Akbou, ce sont les soldats qui arrêtent le taxi, questionnent le chauffeur sur ses clients alors que l’un d’entre eux était prêt à dégainer son arme dissimulée sous le burnous ; c’est l’attentat à la bombe contre le tribunal et le branle-bas de combat de l’armée coloniale ; c’est aussi Si Mokhtar, moudjahed, venu chez l’oncle Saddek, préparer un autre attentat pour les jours suivants ; c’est l’incursion des militaires français chez son oncle Saddek qui sera arrêté quelques instants après le départ de Si Mokhtar. A Paris, à la sortie du métro, ce sont les policiers qui ont failli l’embarquer avec son cousin Mokrane, étudiant en médecine, leur faciès et leurs bagages paraissaient coupables. Il évoquera la vie d’un lycéen déraciné dans une ville, Versailles, totalement fermée sur l’extérieur, ses rêveries, ses années de bonheur avec Claudine et son engagement discret, progressif au sein de l’organisation FLN de France, qui assombrira quelque peu son amour. Tout cela raconté d’une «façon poétique, fictionnelle et romanesque» en liaison très étroite avec le réel et dans une langue pure qui sait faire parler les choses, même les plus inertes. L’ouvrage de Abdelaziz Berkaï de 204 pages, reprise d’une première édition chez L’Harmattan en 2007, est du genre technique qui s’adresse aux spécialistes et aux étudiants en linguistique. Il s’agit d’un travail qui reprend en partie celui d’un magister du même auteur préparé sous la direction du professeur Salem Chaker. C’est un lexique trilingue qui constitue un outil original et nécessaire de décodage de textes linguistiques pour francophones, anglophones et berbérophones. Il est indispensable à l’enseignement de tamazight qui ne dispose pas encore d’une terminologie exhaustive de la linguistique, et à l’établissement de passerelles de communication entre le berbère, le français et l’anglais. De maquettes sobres, les deux ouvrages sont techniquement bien faits et d’une lecture facile et agréable.
B. T.

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