Hommage : AU REVOIR SLIMANE…
Hommage au colonel Slimane Bouchouareb
Par Mohamed-Chafik Mesbah


Le colonel Slimane Bouchouareb, qui compte d’innombrables amis dans l’ANP et au sein de l’élite nationale, vient de nous quitter à l’âge de 72 ans. Ce n’est sans doute pas une notice nécrologique conventionnelle que je risque de produire pour évoquer cet ami très cher. Tant d’amitié chaleureuse me rattache entretenue par une multitude d’émouvants souvenirs communs pour que je coure le ridicule de tenter de masquer la charge d’affliction qui me terrasse au tréfonds de mon être.
Et pour cause ! Le colonel Slimane Bouchouareb fût, à tous égards, un homme exceptionnel capable d’attirer les amitiés les plus durables comme de susciter les inimitiés les plus féroces. Inimitiés provenant, le plus souvent, de personnes ignorantes des valeurs qui fondent le sacerdoce militaire et réfractaires, dans tous les cas, à l’intelligence de l’esprit et à la générosité du cœur. Natif d’Aïn-Kercha, un 17 avril 1937, en plein cœur des Aurès, le Colonel Slimane Bouchouareb, qui est issu d’une famille de propriétaires terriens, porte, incontestablement, la marque de cette origine rurale. D‘apparence réservée et distante, il est, en réalité, imbibé de sentiments, exultant de chaleur humaine et capable, intuitivement, de choix d’honneurs audacieux et d’engagements affectifs résolus. Quel fut le cheminement du colonel Slimane Bouchouareb ? Est-ce l’exemple de proches, à l’image de son oncle paternel, Hamou Bouchouareb, plus connu sous le sobriquet de «Bouneffa», figure pittoresque en Wilaya I puis au Commandement opérationnel Est, qui provoqua chez lui le déclic de l’engagement patriotique ? Le voilà, en tout état de cause, qui déserte les rangs de l’armée française en Allemagne, en 1961 et à l’âge de 24 ans pour rejoindre les unités de l’Armée de libération nationale stationnées aux frontières orientales du pays. Le jeune officier est aussitôt affecté à des tâches d’instruction militaire — à Mellegue notamment — où il initie les combattants africains accueillis par l’ALN, aux techniques de la guerre. Il est, facilement, adopté par ses nouveaux compagnons venus du maquis et, eux-mêmes, issus, pour la plupart, de la campagne algérienne. Au lendemain de l’indépendance, il est en charge de la première école de défense anti-aérienne de l’ANP implantée à Réghaïa. Il en fait une véritable école qui forme les premières promotions de cadres affectés à l’armée et dont la tâche devait consister en l’emploi des premières batteries de SAM mises à disposition par l’ex-Union Soviétique. Etait-ce la curiosité, observer de visu et toucher les prototypes de SAM exposés à l’école qui conduisit le Colonel Houari Boumediène, alors ministre de la Défense national, à visiter, inopinément l’établissement ? Ou, alors, un souci d’information sur certains aspects de la vie en collectivité militaire, puisqu’il est arrivé au ministre de la Défense nationale d’assister, assis sur le dernier banc de la classe, sans dire mot, à un cours sur la solde, avant de s’éclipser subrepticement ? La question a longtemps taraudé l’esprit du colonel Slimane Bouchouareb. Après cet intermède consacré à la formation, le colonel Slimane Bouchouareb est en charge de fonctions supérieures au sein des commandements régionaux. Il est, tour à tour, chef du bureau instruction et opérations à la 2e Région militaire puis chef d’état-major, successivement de la 4e et de la 7e Région militaire. A ce titre, il a pu disposer d’un poste d’observation privilégié pour affiner sa connaissance de la société militaire et approfondir ses liens avec l’essentiel des chefs et cadres militaires en activité. C’est, cependant, l’intermède de Tindouf qui lui permet d’atteindre la plénitude de ses connaissances militaires, au plan technique comme au plan humain. Ces connaissances qui lui seront d’un grand profit lorsqu’il officiera dans l’administration centrale, au ministère de la Défense nationale. Le secteur opérationnel sud de Tindouf, familièrement appelé SOST, est le lieu de concentration de l’essentiel du dispositif de combat de l’ANP pour faire face à une menace potentielle à partir des frontières occidentales. C’est dans le contexte hostile de Tindouf que pouvait se vérifier l’aptitude des chefs militaires à commander un corps de bataille. Conditions de vie épouvantables, proximité immédiate de la menace et tension chronique au sein de la troupe exigeaient de l’endurance physique, de la vigilance psychologique et du tact dans l’exercice du commandement. Le Colonel Slimane Bouchouareb s’acquitta avec succès de cette épreuve probatoire qui permettait de choisir les futurs hauts responsables militaires. Sa cohabitation avec le colonel Khaled Nezzar, qui commandait, alors le SOST, fut parfaite et il en retient bien des enseignements qu’il tentera de mettre en application. De retour à Alger, il est déchargé des contraintes de vie opérationnelles mais il ne baissa jamais la garde, préservant le même niveau de mobilisation et de rigueur dans le travail. Successivement directeur de l’IMDEP (Institut militaire de documentation, d’évaluation et de prospective, instrument de réflexion du ministère de la Défense nationale), directeur des sports militaires puis directeur des personnels et de la justice militaire, il entame une nouvelle phase de sa carrière qui lui permet, cette fois, d’approfondir sa connaissance de l’élite intellectuelle du pays avec laquelle il tisse des relations de collaboration confiantes et fructueuses. C’est sans surprise que le colonel Slimane Bouchouareb apporte sa contribution à la création de l’Institut national des études de stratégie globale. Sans illusion aussi tant il était avisé de la rigidité du système algérien réfractaire au génie de la raison. Son bilan, alors, est digne d’attention. Il est, pourtant, brusquement limogé de ses fonctions et désigné, éloigné devrions-nous dire, en qualité d’attaché de défense en Yougoslavie. Il ne rejoindra jamais son poste car, dans des conditions à ce jour obscures, sa nomination est, brutalement, reporté. Il apprend la nouvelle de manière fortuite, presque par effraction. Cet épisode laissera chez lui une marque indélébile, une douloureuse blessure dont il ne se relèvera jamais. Il ne s’en ouvrait, jamais, publiquement, mais il lui arrivait, par contre, de réveiller, intempestivement, ses amis les plus proches par un appel téléphonique de nuit pour leur faire partager son immense amertume. Il leur égrenait, alors, des chants chaouias à vous glacer le corps qu’il faisait suivre par des grommellements qu’il voulait inintelligibles et que ses amis parvenaient toujours à décrypter… Je ne pouvais passer sous silence ces séquences dramatiques car j’entends donner mauvaise conscience à ceux qui ont brisé le destin du Colonel Slimane Bouchouareb. C’est au summum de son potentiel d’énergie, avec une somme de connaissances accumulées, que le colonel Slimane Bouchouareb avait été amené à quitter les rangs de l’ANP. Outre les commandements sensibles exercés et les fonctions éminentes occupées, le Colonel Slimane Bouchouareb avait, en effet, suivi de prestigieuses formations militaires. En premier lieu, le cours d’état-major au sein de la première promotion d’officiers dépêchés à Moscou en Russie et qui comptait les principaux futurs chefs de l’ANP. En second lieu, un cours d’état-major, également, à l’Ecole de guerre à Paris. A Moscou, le colonel Slimane Bouchouareb s’était lié d’amitié avec l’officier aviateur Hosni Moubarak, futur président de la République arabe d’Egypte. A Paris, il entreprit de «déniaiser», dans les quartiers de Barbès, le commandant Seyne Kountche, futur président de la République du Niger. Le colonel Slimane Bouchouareb me racontera bien des détails truculents sur ces amitiés dont il tournera, pudiquement, la page lorsque ses compagnons accéderont à la fonction présidentielle. Tout le tempérament de mon ami Slimane Bouchouareb ! Il faut mentionner, utilement, que le défunt avait tenu à élargir l’horizon de ses connaissances en s’inscrivant à l’Institut d’études politiques d’Alger dont il sortit diplômé, parchemin conquis à la force du poignet. Ce contact direct avec la communauté universitaire constituera, propablement, un tournant dans sa vie professionnelle car il n’aura plus de cesse, chaque fois que l’opportunité lui était offerte, à vouloir privilégier le savoir sur l’ignorance dans la désignation des nouveaux responsables militaires. En retournant à la vie civile, le colonel Slimane Bouchouareb choisit, dignement, de rester en retrait par rapport à l’agitation politicienne et autres sollicitations mercantiles de la vie quotidienne. Au demeurant, le défunt, si peu porté sur l’agitation politicienne, était, par fierté, peu enclin à céder à la pratique du mercantilisme. Dans l’exercice de ses responsabilités militaires, le colonel Slimane Bouchouareb faisait preuve d’un rigorisme poussé à l’extrême, parfois dans des proportions insupportables. Il veillait, néanmoins, à respecter, scrupuleusement, les droits statutaires des uns et des autres. C’est lui qui entreprit, par exemple, d’appliquer, à la lettre, le statut de la fonction militaire en refusant, notamment, d’entériner les innombrables demandes de radiation de cadres valeureux que des chefs militaires introduisaient la précipitation, sous l’effet de l’impulsivité. Il n’est pas faux, tout aussi bien, de souligner que le colonel Slimane Bouchouareb manifestait, parfois, de la défiance vis-à-vis de l’autorité hiérarchique confinant à l’insubordination ! Je me dois d’évoquer, pour l’exemple, le risque qu’il accepta de courir — au moins être relevé de ses fonctions de directeur des personnels et de la justice militaire — en me prêtant main forte face à un chef militaire tout puissant à l’époque qui, manu militari, pour un motif fallacieux, voulait interrompre le stage que j’effectuais au Royal College of Defence Studies. C’est au colonel Slimane Bouchouareb que je dois d’avoir pu terminer ma formation en Grande- Bretagne. Parfois, cette défiance s’accompagnait d’un sens de la dérision entendu. Avec le général Mohamed Atailia, lorsque celui-ci commandait la 4e Région militaire, le colonel Slimane Bouchouareb eut des passes d’armes mémorables et des échanges de mots désopilants. Il ne faut pas y voir de l’animosité primaire ou une impertinence gratuite. Le commandant de la 4e Région militaire, parfaitement avisé de l’esprit rebelle de son chef d’état-major, voulait, vraisemblablement, tester sa capacité de résistance. Il en eut pour ses frais. Mais le défunt gardera de cet épisode un souvenir amusé et plutôt chaleureux évoquant bien plus, chez son ancien chef, «un sens aigu des réalités et une aptitude pragmatique au commandement des hommes». D’ailleurs, il ne faut pas se tromper sur le véritable état d’esprit du colonel Slimane Bouchouareb qui était capable de grande admiration pour les chefs militaires de l’ANP. C’est, à titre d’exemple, avec beaucoup de déférence qu’il louait les qualités du défunt colonel Kasdi Merbah dont il soulignait «l’abnégation au travail, la rigueur professionnelle ainsi que la forte conviction patriotique». Pourtant, mon ami Slimane Bouchouareb eut a être confronté à bien des mésaventures avec nos services de renseignement dont certaines se dénouèrent, précisément, dans le bureau même de l’ancien directeur de la Sécurité militaire. Telle cette péripétie savoureuse dont le protagoniste fut mon ami le colonel Rachid Bahloul qui seul pourra la restituer, fidèlement et, sans doute, avec amusement. Le colonel Slimane Bouchouareb était lié d’amitié, également, avec le général Liamine Zeroual, une amitié dictée par une similitude de tempérament forgé, vraisemblablement, par une commune origine auressienne. Est-il besoin de souligner qu’il ne fit jamais appel aux services de son ami président de la République ? Le colonel Slimane Bouchouareb, qui s’est distingué par des qualités de chef militaire éprouvé, a joué un rôle considérable dans l’impulsion de l’esprit de défense, ce ciment qui fonde la cohésion nationale avec toute la société qui adhère aux impératifs de la défense de la patrie. Au cœur du dispositif opérationnel, le colonel Slimane Bouchouareb a exercé son commandement avec rigueur et efficacité, sans jamais commettre d’injustice. Il avait fini par acquérir une maîtrise parfaite de la société militaire et il pouvait identifier les situations de tensions, prévenir les états de crise et même réguler les itinéraires individuels contrariés. Au sein de l’administration centrale du ministère de la Défense nationale, il a développé, en sus, une capacité d’écoute exceptionnelle en direction de l’élite intellectuelle. Il a pu établir des ponts solides de coopération avec, d’une part, les universitaires dont il facilita, commodément, l’accomplissement des obligations du service national et, d’autre part, les experts auxquels il permit l’accès, dans la dignité, aux activités de réflexion stratégique au sein de l’ANP. Ceux qui ont eu la chance de le connaître dans l’intimité savent que c’était un homme chaleureux. Pour les autres, il donnait, en effet, l’image d’un être fermé. Derrière sa carapace d’apparence rebutante, se cachait une âme émotive, tourmentée et chaleureuse. Cette ambivalence se retrouvait jusque dans les rapports du défunt à sa famille. Autant il paraissait, publiquement, tyrannique avec les siens, autant il pouvait, à l’abri des regards, leur manifester des marques infinies de tendresse et d’affection. J’ai évoqué le sens de la dérision chez le colonel Slimane Bouchouareb. Faut-il voir dans son lieu de sépulture «un pied de nez» à ceux que le défunt n’aimait guère, ceux chez qui il raillait «la médiocrité, la servilité et, naturellement, la cupidité » ? Être enseveli à Poitiers, ville symbole où Charles Martel stoppa l’avancée victorieuse des Arabes, n’est ce pas un geste de dérision ? Nonobstant les considérations familiales particulières qui ont conduit à cette inhumation au cimetière musulman de Poitiers, le défunt n’a-t-il pas voulu délivrer un message? «Tout est à reconstruire dans le monde arabe, notamment en Algérie. Pour que les Arabes renouent avec leur marche victorieuse, Il faut absolument qu’ils permettent à la probité et à l’intelligence de s’accaparer du pouvoir !» C’était le leitmotiv chez Slimane Bouchouareb … Grand adepte de Bacchus, le Colonel Bouchouareb versait, volontiers, dans la spiritualité les derniers moments de sa vie. Si, autrefois, il grommelait lorsque j’évoquais devant lui les obligations de l’Islam, il finit, progressivement, pressentant, sans doute, la dernière heure par convenir du message divin : «Au terme de ma vie, disait-il, je comprends qu’il n’y ait de vérité que celle de Dieu.» Le cœur gros, le regard embué et l’âme triste, je ne dis pas adieu à mon ami Slimane Bouchouareb, tout juste au revoir.
M.-C. M.

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