Chronique du jour : CHRONIQUE D’UN TERRIEN
La grande harba (XIX)
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@ymail.com


Pour pouvoir repartir sains et saufs de la forêt de Yakouren où nous sommes prisonniers des tangos, nous devons gagner le match qui nous oppose à leur équipe. Alors que la ballon se trouvait dans le rond central, l’arbitre siffle un penalty en faveur des nos adversaires. Palabres et interprétation inique des règlements
L’arbitre au pyjama rayé répondit fermement aux remarques pertinentes du buveur de Jack Daniel’s : «Peu importe ! Dans les règlements, il n’est pas dit que le gars en possession du ballon “sente l’ail”. Il est écrit : “-si l’arbitre sent l’ail, c’est penalty !”
- Mais peut-être que c’est un joueur adverse qui a mangé cette saloperie !
- As-tu lu l’alinéa 6 de l’article 14 ? S’il y a un doute quant à l’origine de l’odeur de l’ail, l’arbitre doit prendre rapidement une décision, en se mettant bien dans la tête que dans la tribune officielle, une “mahchoucha” peut lui ôter la vie en cas d’hésitation… »
Nous avions compris. Première catastrophe : ce penalty injuste. Deuxième catastrophe : ce maudit Mouh Dribble Tout m’avait désigné au poste de gardien de but. Le gars qui se présenta pour tirer le penalty me montra un long couteau en me précisant qu’il s’agit de l’arme qui nous égorgera après le match. Je me mis derrière les buts, comme un ramasseur de balles. Je tremblais de tout mon corps. Le tireur tira et mit la balle dehors. Il faut le faire ! Devant des bois vides ! Il fut fusillé et remplacé sur-le-champ. L’arbitre désigna un nouveau penalty en nous racontant d’autres histoires qui convoquaient des alinéas sortis de sa tête : «En cas de décès subit du tireur de penalty, celui-ci est tiré de nouveau par le remplaçant.» Un à zéro. Les tangos menaient. Nous jouions admirablement bien depuis quelques minutes et l’égalisation était au bout de nos souliers. Mais les bois adverses étaient pleins de monde. Il y avait au moins une trentaine de barbus qui les gardaient : une tête, un pied, un ventre, une barbe, empêchaient nos balles d’aller au fond des filets. Nous fîmes remarquer à l’arbitre que les tangos jouaient à 41. Il nous recommanda d’aller voir un ophtalmo ou un taleb qui soignait très bien les visions hallucinantes. A la 35e minute, Mama Grilou descendit de la moissonneuse et exigea de shooter un penalty, en tirant sa «mahchoucha» de sous un gilet qui dessinait de pauvres seins tombant comme des figues pendantes de fin d’automne. Comme il n’y avait aucune action nécessitent un penalty, elle s’affala dans notre surface de réparation. L’arbitre désigna le point de penalty. Le pied-noir n’en revenait pas : «Mais cette mégère ne joue avec aucune équipe ! Il faut arrêter la partie et la faire sortir !
- C’est un penalty selon le dernier règlement voté à Alexandrie. Il dit clairement que si, par hasard, un spectateur pénètre sur le terrain et s’évanouit, un penalty est sifflé en faveur de l’équipe qui dispose d’armes à feu et d’armes blanches.» La mamie se présenta face à moi. Je fis semblant de dominer la situation, allant et venant, sautant, grimpant sur les bois, rugissant, marmonnant des insultes du style : «Mamie, t’es une horreur !», «halloufa de Tala Guilef, tu ne m’auras pas !», «Gueule de guenon ! Vendue aux tangos !» Mama Grilou ne m’écoutait pas. Elle avait reculé de trois ou quatre mètres. Puis elle fonça comme un bolide sur le ballon qu’elle envoya dans les décors. Je jubilais. Mes amis me félicitaient… Mais notre joie fut de courte durée. L’arbitre au pyjama rayé siffla un but en faveur de la Mamie, donc pour les tangos. En guise de réponse, il nous lança : «Il n’y avait pas d’horsjeu !» Toute fière, la vieille dame regagna la tribune d’honneur. Pas de doute : cet arbitre venait de Guinée ! Deux à zéro. Quelques minutes plus tard, nous fûmes intrigués de voir le BPB bondir de la veille moissonneuse rouillée, sa «mahchoucha» toujours à la main. Il arrêta la partie et demanda à l’arbitre de lui accorder un penalty : « Cette vieille Mutsi Bouchi m’a mis l’eau à la bouche !» L’arbitre obtempéra et se dirigea vers nos 18 mètres où je ne me trouvais plus ! J’avais pris la clef des champs. J’avais les jambes de Morcelli ! Je filais comme un lièvre à travers la forêt ! «Non, mais ils sont cinglés ces tangos, leur arbitre et leur chef ! Si, par malchance, j’arrête le penalty, il va m’achever sur le coup, ce dingue à la barbe plus longue que les autres» me disais-je, sans voir les tangos qui couraient plus vite que moi. Le BPB m’attendait de pied ferme : «Ecoute, toi le rigolo, ce match est réglo ! Je ne vais pas te tuer. Je n’ai qu’une parole moi, si vous gagnez, vous serez libres !
- Oui, mais comment gagner avec un arbitre acheté par les …», répliqua l’un de nos joueurs, un ancien importateur d’origine taiwanaise, qui a fait des affaires du côté de Tadjenant-Hui- Kong et qui a fini par s’installer à Yakouren, car il souffrait de problèmes respiratoires et les médecins lui avaient conseillé l’air pur des montagnes de Kabylie. Ils avaient oublié de lui préciser que la zone était infestée de tangos.
Le gars s’appelait Tra Benflousse. Il venait d’être interrompu par le BPB qui semblait furieux : «Ferme-là, et sache qu’un arbitre comme celui que vous avez là est incorruptible ! La preuve, il porte un pyjama rayé ! Et puis que vient faire la corruption dans ce match entre tangos et otages sur les hauteurs de Yakouren ? Ce que tu dis est subversif !» Sur ce, le BPB pointa sa «mahchoucha» sur la tempe du pauvre Tra Benflousse et tira deux coups. Le joueur, ou ce qui en restait, fut immédiatement mis dans un cercueil qui remplaçait la civière habituelle. C’est à ce moment-là que Mouh Dribble Tout demanda un temps d’arrêt pour procéder au remplacement du pauvre gars. ` A notre surprise générale, il demanda à Meriem El Aggouna de garder les bois, m’ordonnant d’aller au centre du terrain pour «défendre et attaquer»… Décidément ! il ne changera jamais. Je fus soulagé de quitter ce poste dangereux, d’autant plus que le BPB était décidé à le tirer coûte que coûte ce penalty de malheur ! L’entrée de Meriem n’enthousiasma pas le buveur de Jack Daniel’s qui commenta : «De toute ma carrière de plongeur à la buvette du stade de Reims, je n’ai jamais vu un tel cirque.» Le BPB était heureux de tirer ce penalty. Sur la moissonneuse-batteuse, les invités officiels manifestaient leur joie et criaient : «Marquele, marque-le !» Les autres supporters, pratiquement tous gagnés à la cause des tangos, reprenaient en chœur : «Yahia le BPB ! Yahia le BPB !» Tout à fait au fond, nos admirateurs affichaient grise mine. Depuis que le chef des tangos avait refroidi un des leurs, ils se tenaient tranquilles. Meriem se débarrassa de son hidjab, ce qui provoqua un véritable tremblement de terre. Le BPB hurlait comme un fou et la colère grimpa sur la moissonneusebatteuse, à tel point que l’engin bascula et la pauvre Mitsu Bouchi fut tuée sur le coup. L’ancien maire FIS était gravement blessé. L’adjoint du BPB demanda une minute se silence. Tout le monde se mit au garde à vous. Alors que nous étions stoïquement debout dans le silence et le froid, le BPB tira son penalty. Et il marqua le troisième but ! L’arbitre siffla la fin de la première mi-temps. Comme il n’y a avait point de vestiaires, nous fûmes rassemblés sous un arbre et Mouh Dribble Tout nous reprocha d’emblée notre manque de discipline et de rigueur tactique.
- Mon plan aurait pu vous faire gagner
- Lequel ? dit l’émir.
- Attaquer tous et défendre tous !
- Ecoute, Dribble Machin, c’est fini ! La mascarade est finie». Le pied-noir était en colère : «Nous allons adopter ma méthode. Nous allons tout faire pour perdre du temps en seconde mi-temps !
- T’es plus barjot que Dribble Tout. Si on ne gagne pas, on sera égorgés ! Alors pourquoi perdre du temps alors que nous sommes menés au score ?
- C’est la méthode PG ou «Perdant-Gagnant. Elle est l’œuvre des grands spécialistes de la fameuse école de football d’Alexandrie. Lorsqu’on est mené au score, on ne doit pas jouer pour rattraper son retard ! On doit tout faire pour perdre du temps… La théorie, inventée par un certain Guenih El Masri, a été pratiquée pour la première fois dans l’ancienne Algérie par une équipe de votre continent dont j’ai oublié le nom ! C’est… Raw… Roua… Enfin, quelque chose comme ça !»
(A suivre)
M. F.

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