Culture : LA MORT DE HAMAMADE RACHID HAMDAD
Un regard lucide sur notre société


A travers le personnage principal, l’auteur nous introduit au sein d’une famille traditionnelle pour nous faire voir les relations apparentes et sous-jacentes qui se tissent au fil des jours.
«Couverture noire en signe de deuil – l’auteur est décédé tragiquement avant d’achever ce roman prometteur publié à titre posthume –, une silhouette de même ton qui observe, à partir d’une espèce de grotte plongée dans l'obscurité, d’autres silhouettes, au loin, dans la lumière du jour, format de poche de 130 pages qui aurait pu s’étaler sur plusieurs centaines de pages au vu de la densité du texte et du champ de réflexion de l’auteur ravi aux siens à l’age de 39 ans, au journalisme qu’il exerçait avec brio au sein de notre confrère El Watan, à la littérature également où il semblait vouloir s’imposer comme il le fit dans l’enseignement secondaire et dans le théâtre.» Cette présentation, austère pour ne pas dire plus, semble avoir été conçue pour suggérer le contenu, intriguer et inciter l’observateur à la découverte de l’énigme. Court dans la pagination, 130 pages, dans un format de poche, cet unique roman de Rachid Hamdad est grand dans le contenu où tout «s’enchaîne autour de la mort» comme indiqué dans la préface de Mohamed Kali. La mort est en effet omniprésente dans ce livre où, à côté du personnage de Hamama, l’auteur évoque d’autres morts. Parmi quatre décès passés en revu, Rachid Hamdad accorde au passage, par la voix de ses personnages, une place non négligeable à l’assassinat du président en direct à la télévision et quelques lignes à Slimane Amirat sous forme romantique et sans les nommer. Avant de se jeter du 5e étage de chez elle, Hamama rédige une lettre à l’homme qu’elle semble aimer en cachette, une lettre où elle avoue et proclame son amour, où elle proteste également contre son sort au sein de sa seconde famille, en tant qu’épouse et par ricochet contre celui réservé à la femme au sein de la société. Hamama occupe la place d’une boniche tout le temps en train de faire quelque chose, elle ne parle de rien, elle ne sourit même pas. Elle finit par choisir la mort réelle à celle fictive où elle est prise à la gorge comme elle l’écrit à l’homme de son ami, un cadre d’un parti anonyme qui se devine et dont elle partage les idéaux (…). «Je meurs broyée entre le rêve de ton monde et le monde de ma réalité (…). Aujourd’hui, j’ai compris que l’amour est une affirmation. Je m’affirme, donc je t’aime (…). La proximité de la mort m’aide à relever la tête et permet à mon cœur de dire ce qu’il veut… Le pas que je ferais dans quelques instants pour aller à la mort est le seul acte de vie, ma seule fierté d’être… Mon pas réconciliera l’être et le néant, et je les embrasserai tous les deux sous mes ailes d’oiseau voltigeur. De leur ancienne victime je ferai leur mère protectrice », écrit-elle, pour dire sa souffrance ici-bas, auprès de ses beaux-parents qui ne la portent pas dans leur cœur, auprès d’un mari qui a fini par la décevoir au point de préférer la compagnie de ses belles- sœurs au lit conjugal. «En me tuant, je tue l’action des autres sur moi, je tue la victime pour rendre inutile le bourreau, je tue le bourreau », déclare-t-elle expliquant son geste. A travers le personnage principal, l’auteur nous introduit au sein d’une famille traditionnelle pour nous faire voir les relations apparentes et sous- jacentes qui se tissent au fil des jours entre notamment Hamama et ses beaux-parents. En se suicidant, Hamama assouvit sa vengeance comme elle l’écrit dans sa lettre, mais elle nous permet du même coup de découvrir l’animosité apparemment injustifiée des beaux-parents à son égard. La belle-mère ne s’émeut pas le moins du monde du décès de Hamama, c’est l’honneur de la famille éclaboussé par le suicide qui la tourmente. «Non ma fille tu ne nous manqueras pas, nous ne déplorons pas ta disparition. Ce que nous déplorons c’est le spectacle avec lequel tu pars. Un spectacle infamant pour la famille du mari que tu n’as jamais mérité de ton vivant (…)», déclare la belle-mère devant la dépouille mortelle. L’honneur, voilà une vague notion extensible à toute chose de la vie qui engendra dans ce roman un autre décès, celui d’un jeune roué de coups à mort par son grand frère pour avoir volé une pastèque chez les voisins. Dans ce roman, ce sont tous les traits de la société qui sont dépeints avec un art consommé de la finesse. Le roman se présente, comme dans une pièce de théâtre, en plusieurs actes ou tableaux cohérents d’un bout à l’autre, et se lit d’un seul trait. Contrairement à ce que pourrait suggérer la première page de la couverture, il ne s’agit pas d’un polar mais d’un drame social où l’intrigue se situe dans les personnages comme souligné dans l’introduction qu’il faut lire parallèlement à l’autre page de la couverture pour saisir le thème central. Il ne s’agit pas non plus d’une réflexion sur le suicide mais d’un regard philosophique global et critique jeté sur la société.
B. T.

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