10 octobre 1980. Ce vendredi restera longtemps inscrit dans la mémoire
des Asnamis en souvenir de ce terrible tremblement de terre qui avait
ébranlé toute la région de la plaine du Cheliff. Il était 13h20 passé du
côté de la banlieue de la Bocca Sahnoun. J'étais assis tranquillement
dans un coin ensoleillé de la terrasse. Branché sur ma radio, avec une
grille du PSA de cette journée du Championnat national rempli et validé
dans la poche. Dans l'attente du coup de sifflet du début de la première
rencontre. Une belle journée paisible semblait s'annoncer en
perspective. Comme celle de tous les vendredis sportifs. J'étais détendu
et accaparé par cette journée du championnat et je rêvais à un sans
faute de ma grille. Et dans ma tête, je me disais, que cette fois-ci
peut-être ce sera mon jour de chance. Et je me disais, peut-être la
chance sera de mon côté cette fois-ci et que mon pronostic, arrêté et
validé, va me rapporter un treize unique qui me rendrait millionnaire.
Déjà, je me voyais au ciel nageant dans le bonheur et la prospérité
grâce au PSA. Emporté par mon rêve, je ne m'attendais pas à un tel
réveil brusque et secoué. Soudain, je sentis que tout se mis à trembler
et à gronder autour de moi. Je n'ai pas réalisé sur le coup ce qui se
passait. Je voyais juste à mes côtés les grands arbres d'eucalyptus qui,
entouraient notre maison, se secouer comme si un engin les poussait pour
les déraciner du sol. A ce moment précis, j'entendis des cris qui
fusaient de partout, de chez moi et du voisinage : «Ezenzla ! ezenzla !
ekhourdjou !» (Le séisme ! sortez !) C'était la ruée vers la porte de
sortie ; tout le monde se précipitait vers la sortie, les gens étaient
apeurés et paniqués par le tremblement de terre. Dévalant aussitôt les
marches de la terrasse à grandes enjambées, je me suis retrouvé dans la
cour de la maison avec le reste de ma famille, qui semblait saine et
sauve. La maison avait résisté à cette première secousse. N'empêche
qu'une grande peur se lisait sur tous les visages des membres de ma
famille qui avaient encaissés le coup par surprise. Juste le temps de
les mettre à l'abri du danger dehors. D’autres petites répliques se
faisaient sentir au milieu des pleurs et des cris des plus fragiles. Des
personnes du voisinage, présentes sur les lieux, essayaient de les
rassurer. Une demi-heure après avoir mis mes proches en sécurité, dans
un grand jardin privé à côté de mon domicile, je me suis séparé d'eux
pour quelques instants. J'étais très inquiet et tendu. Je ne savais rien
du sort des autres membres de ma famille, qui résidaient dans le
centre-ville.
Des femmes dénudées échappées du hammam
Je me suis précipité alors, en courant à leur rencontre et, chemin
faisant, au cours de mon parcours vers le centre de la ville, j'ai
rencontré des gens qui erraient, hébétés et pâles de peur, et courraient
dans tous les sens, surpris par ce tremblement de terre. Devant moi, une
fourgonnette a été stoppée juste au milieu de la route par la violente
secousse qui lui avait déjanté la roue avant. Elle était abandonnée en
plein milieu de la chaussée. Le canal suspendu, qui traverse le quartier
Chara avait perdu deux buses et l'eau s'écoulait en grande quantité,
inondant ainsi tout le tunnel, le rendant impraticable. Alors,
contournant le double tunnel, j'ai traversé la ligne de chemin de fer et
je me suis retrouvé aux portes de la ville. Là, j'ai rencontré des
femmes dénudées échappées du hammam, portant seulement des foutas. Elles
pleuraient et gesticulaient en se frappant la tête des deux mains et
criaient et suppliaient les passants et les automobilistes de les aider
à rentrer chez elles. Une vraie scène de désastre. Poursuivant ma route,
rue Emir Abdelkader, je vis le premier immeuble affalé, le «progrès »,
dit Benali. Le bâtiment s'était écroulé comme un château de cartes. Ce
n'était plus qu'un amas de pierres et de poussière, mêlé aux objets
domestiques des locataires. Les quelques rares personnes présentes à ce
moment étaient impuissantes devant l'étendue des dégâts. Elles
observaient, ahuries, ce bâtiment immense couché à terre. Les personnes
rescapées n'arrêtaient pas de psalmodier des versets du Coran devant ce
terrible drame. D'autres tentaient d'apporter leur aide aux victimes
ensevelies. Plus haut, du côté de la Cité administrative, les dégâts
étaient aussi importants. L'hôtel du Cheliff avait subi le même sort. Ce
n'était plus qu'une montagne de cloisons et de dalles pressées les unes
contre les autres. Pas un seul mur n'était resté debout. Une vingtaine
de personnes, parmi elles des blessés ensanglantés, étaient encore là,
sous le choc. Elles observaient, impuissantes, les râles des victimes,
encore vivantes, qui provenaient de dessous les décombres. Une personne
qui venait d'arriver sur les lieux, nous informa que le centre
commercial, dit le Monoprix avait subi le même sort. L’hôpital de la
ville avait perdu la moitié de son infrastructure. Et la plupart des
bâtiments HLM étaient sérieusement touchés. On dénombrait de nombreux
morts.
La mort était présente partout en ville
16 heures passées. Deux avions de chasse de l'armée effectuaient des
survols de reconnaissance dans le ciel de la ville et ses alentours. Les
médias nationaux venaient d'interrompre leurs programmes pour annoncer
la catastrophe. C'était la première fois que je voyais autant de morts
devant moi, sous les décombres. Des jambes et des bras dépassaient de
dessous les dalles. Les morts retirés des décombres étaient recouverts
de draps sur le trottoir. La mort était présente partout en ville. La
nuit commençait déjà à tomber. Le centre-ville était animé par de petits
groupes de volontaires autour des immeubles touchés. Ils essayaient de
sauver et d'assister les rescapés, en attendant l’arrivée des grands
secours. La ville était plongée dans l'obscurité totale. Abandonnée à
elle-même. Il n'y avait plus d'hôpital. La population était occupée à
chercher un gîte sûr pour la nuit. C’est dans l'obscurité totale que je
fais le chemin inverse pour retrouver les miens. Nous avions pris place,
moi et ma famille, dans un jardin proche de notre demeure pour passer la
nuit. Notre domicile avait résisté à ces deux grandes secousses. C'était
une construction légère. Mais nous ne pouvions y rentrer de peur qu’une
nouvelle secousse l’achève totalement. Par contre, la maison mitoyenne
avec la notre, construite avec des matériaux de terre et de pierres,
était tombée sans faire de victimes. Toute la nuit, les grondements
suivis de secousses se sont multipliés et n'ont cessé qu'au petit jour.
Plus de peur que de mal. Allongés sur des nattes et bien couverts sous
des abris de fortune, nous sommes restés toute la nuit éveillés dans
l'attente de la levée du jour. Le lendemain matin, les nouvelles de la
ville étaient là. Elles s’étaient répandues grâce au téléphone arabe. On
savait que flen avait perdu toute sa famille la veille dans le Monoprix.
Et que d'autres avaient eu plus de chance et ont survécu miraculeusement
dans l'hôtel du Cheliff. Cette première journée, passée en dehors de nos
toits, annonçait le commencement d'un grand deuil pour la ville et le
pays. Et le début de grandes souffrances pour les jours à venir. La
population allait affronter des étapes incertaines. Et qui allaient
durer longtemps pour les sinistrés asnamis. Non loin de moi, une radio
rediffusait pour la circonstance la chanson hazni alik ya lesnamia comme
en 1954. 26 ans après.
Hamid Dahmani
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