Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Wallace et Léonidas avec nous !
Par Ahmed HALLI
halliahmed@hotmail.com


Il n'en faut pas beaucoup pour que les Algériens prennent la mouche, surtout lorsqu'il y a du football en jeu. Lorsqu'un joueur égyptien traite ses adversaires algériens du jour de «Haramias»(1), nous saisissons la balle au bond, au risque de commettre une faute de main.
Vous nous voyez comme des «Haramias» ? Qu'à cela ne tienne, «Haramias» nous serons, s'il n'y a que ça pour vous plaire. Nous avons bien été «Chnaouas» pour montrer notre force du nombre et rassurer les vrais Chinois sur notre sens légendaire de l'hospitalité. Depuis, les «Chnaouas» et les Chinois vivent en bonne entente, du moins tant que les seconds respectent nos dix-huit mètres. Nous avons donc repris le jargon de l'adversaire à notre compte et nous nous sommes baptisés«Haramias», comme le proclame le dernier clip en vogue. Le nouveau chant de guerre des supporters algériens, «Les Haramias arrivent», devrait suffire à décourager les velléités offensives égyptiennes le 14 novembre prochain. Et si «Ham jaw al-haramia» ne suffit pas à calmer la furie des 80 000 spectateurs égyptiens du stade du Caire, nous avons d'autres armes. Aux autorités égyptiennes qui veulent limiter le nombre de nos supporters et restreindre leurs déplacements, nous répliquons par l'utilisation appropriée de l'image. Notre cinéma est certes moribond, mais nous avons été les premiers à mettre la vidéo au service de notre cause. Grâce aux supporters algériens, et aux «trailers» du cinéma occidental, on parle arabe dialectal dans le défilé des Thermopyles. Grâce aux logiciels de montage et de mixage accessibles à tous les amateurs, Léonidas et ses guerriers spartiates, algérianisés, donnent une leçon de bravoure aux envahisseurs perses, c'est-à-dire les Egyptiens. Qu'importe si les héros meurent à la fin et que les spartiates algériens succombent sous le nombre, les Perses-égyptiens auront compris. Et si cela n'est pas suffisamment impressionnant, voilà William Wallace dit «Braveheart», le héros écossais qui combattit les envahisseurs anglais. Entendre l'acteur australien Mel Gibson haranguer ses troupes en arabe algérien est un vrai régal, même si les paroles ne sont pas de haute facture. Il est évidemment question de se battre à mort jusqu'à la victoire, c'est-à-dire la qualification pour la Coupe du monde. Il y a même le «M'hibla» kabyle qui est vite remis en place par le chef : «Souvenez-vous de vos parents qui ont battu l'Allemagne !» C'est, en effet, un sacré exercice de mémoire, car les faits remontent très loin dans l'histoire. Bref, grâce à Léonidas et à William Wallace(2), les Algériens semblent avoir remporté la bataille psychologique, prélude au match proprement dit. Seulement, j'ai comme une appréhension : je sais bien que les «réalisateurs» de ces clips se fichent comme de l'an 62 de la vérité historique. Mais, tant qu'à faire la guerre, pourquoi ne pas choisir le camp du vainqueur ? On sait pourtant que Léonidas, le roi de Sparte, est mort en défendant sa ville contre l'armée perse(3). Quant à William Wallace, c'était un brave, mais ça ne l'a pas empêché de finir sur l'échafaud, écartelé puis décapité par un bourreau anglais. Aujourd'hui, l'Ecosse n'est pas indépendante, mais elle a une équipe nationale de football, ce qui est un moindre mal. Vous me direz : «Que font alors les Egyptiens ?». Eh bien, ils s'entraînent à marquer cinq buts avec un sparring-partner de choix, la Tanzanie. Pour éviter les observateurs trop curieux, les Egyptiens ont fait jouer leur match de préparation à Assouan, en Haute-Egypte. Une équipe de journalistes algériens a réussi quand même à se rendre sur place, mais elle a été interceptée et accusée d'espionnage par les officiels Egyptiens. Finalement, l'incident diplomatique a été évité et les envoyés spéciaux de la presse algérienne ont échappé au cachot et aux interrogatoires. Ils ont pu noter au passage des slogans comme «Bye bye Algérie», «2010, c'est pour l'Egypte, tentez votre chance en 2014». Quant aux médias égyptiens, ils sont partagés entre l'hostilité ouverte et les déclarations d'amitié condescendante. Le pire a été atteint avec ce titre d'un journal sportif : «Le 14 novembre, l'Algérie aura 11 martyrs de plus». Mais la majorité des journaux du Caire tente d'apaiser les rancœurs et de circonscrire l'évènement dans le cadre d'une rencontre sportive. Ainsi, le quotidien Al-Fedjr, dirigé par Adel Hamouda, a lancé un forum visant à atténuer les tensions, et c'est son chroniqueur sportif, l'ancien gardien de but Ahmed Choubeir, qui en est le modérateur. L'ancien international égyptien condamne les outrances commises par certains médias algériens et égyptiens et appelle ses compatriotes à faire preuve de fair-play. J'ai apprécié encore l'initiative du rédacteur en chef du quotidien Al-Destour, Ibrahim Aïssa, qui a invité Djamal Abdenasser à assister à la rencontre du 14 novembre. Ceci, sachant la place qu'occupe Nasser dans le cœur des Algériens. Cette période nassérienne est d'ailleurs l'argument essentiel des éditorialistes qui mettent en avant le soutien de l'Egypte à la guerre de Libération en Algérie. Parfois, il y en a qui en font trop comme l'un des animateurs du site Internet dédié au football «Yalla-Kora». On revient abondamment sur la contribution de l'Algérie aux conflits de 1967 et 1973, aux côtés de l'Egypte. On y donne force détails sur les effectifs algériens engagés (chars, aviation, infanterie) en 1967. On rappelle même que des dizaines d'Algériens sont morts sur le canal de Suez lors des duels d'artillerie des 14 et 15 juillet 1967. Tout cela aurait été fort sympathique s'il n'y avait eu cette affirmation péremptoire lancée en préambule : «Sans l'Egypte, il n'y aurait jamais eu de guerre de Libération en Algérie». Voilà comment on peut pervertir les objectifs les plus louables avec des accès d'orgueil mal contrôlés ! Merci aux dirigeants et au peuple égyptiens qui nous ont aidés à nous libérer de l'occupation coloniale ! Merci à Ihssane Abd-el-Qodous pour ses textes sur la révolution algérienne ! Merci à Omar Sharif d'avoir démontré qu'un arabe pouvait changer de religion pour l'amour d'une femme ! Merci à Naguib Mahfouz et à Ala Aswani de nous redonner confiance en l'Egypte ! Mais ne comptez pas sur nous pour vous céder le passage pour la phase finale de la Coupe du monde. Et si on vous bat encore au Caire, n'en tirez pas prétexte pour nous renvoyer notre ambassadeur.
A. H.
(1) Dans les feuilletons égyptiens où il est très utilisé, ce mot sert à désigner à la fois les bandits, les voleurs, et les politiciens corrompus. On utilise aussi le mot au singulier, «Harami» pour traiter son meilleur ami de chenapan ou de filou.
(2) Ces vidéos, ainsi que d'autres, sont évidemment disponibles sur le site de «You Tube».
(3) Les Perses sont partout : après le Liban, ils se sont attaqués au Yémen. Les insurgés «Houttistes», ne pas confondre avec «hittistes», ont même occupé une bande de territoire saoudien. Mais attention, les Perses vont avoir la bombe atomique et vont détruire Israël, ils sont donc nos amis et Belkhadem est avec eux. Amen !

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