Chronique du jour : LETTRE DE PROVINCE
«L’inventaire à la Prévert» d’un certain Ouyahia
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


Rarement une épreuve de force déclenchée dans la légalité n’a eu, par le passé, un aussi juste retentissement dans l’opinion comme celle que vient d’engager le corps enseignant. Partie d’une modeste revendication de certains droits, d’ailleurs reconnus et admis par le passé récent, elle est en passe de mobiliser autour d’elle la totalité des agents de la Fonction publique.
Bientôt l’on verra se multiplier les débrayages dans les secteurs de celle-ci et il ne sera alors pas exclu que l’on s’achemina vite vers la grève générale. Face à l’impuissance de l’Etat d’encourager le dialogue, de convaincre du bien-fondé de ses résolutions ou même de renoncer à certaines d’entre elles l’arme de la grève devient inévitablement appropriée. Et c’est précisément au moment où celle qui affecte l’école se durcit et s’engouffre dans l’impasse que le Premier ministre se rappelle au souvenir de l’opinion du pays en diffusant un drôle de communiqué. Une notification quasi officielle significative de la nouvelle «méthode» qu’il s’est choisi pour se défendre. Désormais monsieur Ouyahia, refusant de débattre devant les micros, s’exprime par la plume. Il ne cause plus, il écrit. Sauf que sa copie est trop obscure ou alors trop codée pour la comprendre au pied de la lettre. En effet, il vient de s’inventer une singulière opportunité pour s’auto-encenser en l’intitulant : «Bilan semestriel des réalisations du gouvernement». «Bizarre… Bizarre !... Vous avez dit bizarre ?» Cette célèbre répartie d’acteurs ne s’appliquerait-elle pas parfaitement à son innovation dans les us politiques ? Car il n’est pas dans les traditions gouvernementales de se laisser juger sur son action tous les six mois et de surcroît plaider par le canal d’un simple courrier d’agence de presse. Pour cela, il y a habituellement une échéance rigoureusement datée et une tribune (le Parlement) pour convaincre après débat contradictoire. Or, s’il a choisi de le faire de cette manière, c’est qu’il a sûrement senti le vent du boulet siffler sur son poste. Plus que par le passé, son action (ou plutôt sa résignation actuelle) serait fortement contestée lui que l’on donnait, il n’y a pas si longtemps, pour un incontestable commis de la gouvernance. Le fait d’avoir opté pour une pareille riposte qui rompt avec la norme et les règles ne visait-il pas finalement à couvrir ses arrières ? Mais de qui et de quoi ? De ceux, et ils sont nombreux, qui lui imputent seul le formidable gaspillage du potentiel de l’Etat. De fait, cela renseigne globalement sur le climat délétère qui règne au sein de l’Exécutif. Hélas pour sa gouverne, il semble s’y être mal pris en recourant à l’audit par l’inventaire. Car non seulement celui-ci est truffé de contrevérités facilement vérifiables, mais encore, il est incohérent dans sa forme. En clair, son document ressemble à un «inventaire à la Prévert» : celui que qualifient les dictionnaires comme une «énumération burlesque d’éléments sans rapport entre eux». Un pathétique procédé d’auto-défense qui ne peut que le rabaisser un peu plus dans la rare estime que lui vouent encore ses collègues ministres. De moins un moins sujet à considération de la part des subalternes du gouvernement ne vient-il pas de s’illustrer du plus détestable silence face à la grève scolaire ? Ayant été le rédacteur de la circulaire à l’origine de la colère des enseignants, il aurait été plus conséquent avec ses convictions de gestionnaire d’en assumer sa part de responsabilité sur la question en se mettant en première ligne. Il ne l’a pas fait en s’abstenant même de s’exprimer sur le sujet livrant ainsi en pâture à la critique le ministre concerné. Pour n’avoir pas été exemplaire en termes de solidarité gouvernementale l’on peut finalement imaginer que tout, un chacun dans l’Exécutif se méfiera dorénavant de ses directives et de ses ordres. C’est peut-être l’oubli de la vieille sagesse qui met en garde contre l’usage abusif de la ruse («l’on ne peut tromper tout le monde tout le temps») qui lui coûte, de nos jours, cette panne d’intelligence politique. Honteusement, ce premier des ministres est dramatiquement nu. Pas la moindre feuille de vigne ne pourra encore cacher les errements de sa mauvaise gestion. Rattrapé chaque fois par les retombées négatives de ses approximations dans la décision de quoi pourra-t-il arguer, à l’avenir, afin de convaincre le premier cercle qu’il est toujours en mesure de bien superviser les affaires publiques ? L’aplomb et l’assurance que ce ministre mettait à nier les inquiétudes qui enflaient dans le pays arrangeaient l’establishment tant que la soupape sociale tenait bon. Mais quand l’exaspération se propagea à toutes les strates et qu’il se révéla sous les traits d’un commis sans grande imagination et notamment dénué de remords politiques pour admettre le bien-fondé des critiques qui lui sont adressées. Car rien dans les fondamentaux de sa démarche n’a été exempt de morgue et de mépris des conséquences à tel point qu’il en devint un interlocuteur non grata auprès de bons nombres de partenaires sociaux. Parmi ceux-là, il y a les syndicats autonomes, partageant unitairement le mot d’ordre de la grève, qui le disent clairement. Ne souhaitant que l’arbitrage exclusif du président de la République pour dénouer la situation de blocage dans l’enseignement, ils le désignent implicitement comme l’auteur de ce conflit. A travers ses foucades du passé, quand il avait le statut de chef du gouvernement, et son mutisme actuel que lui impose le rétrécissement de ses prérogatives, Ouyahia donne une image désastreuse de l’autorité et de la rectitude de l’Etat. Et ce sont, précisément, les délégués de nos «marchands d’alphabets» qui aujourd’hui, insistent sur cette perversion. «Lorsque, disent-ils en substance, la haute administration renie ses engagements et ignore sa propre signature n’engage-t-elle pas l’Etat sur la pente du non-droit et par voie de conséquence alimente à ses dépens la contestation ?» Coupable et responsable à la fois, c’est donc le gouvernement qui est à l’origine de ce huis clos dans les écoles et lycées. Or, pour les rouvrir à nouveau, n’est-il pas temps de désigner à celui-ci la porte de sortie ?
B. H.

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