Chronique du jour : CHRONIQUE D’UN TERRIEN
La grande harba(XXV)
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@ymail.com


Parti de Tizi Ouzou, notre train traversait l’interminable banlieue d’une capitale qui n’avait plus rien d’algérien… Les couleurs de la Chine y avaient installé une note bigarrée et insolite… Après Oued S’mar, la rame filait à toute vitesse vers le terminus…
Le train attaquait maintenant la proche banlieue d’Alger. La ville avait totalement changé de visage. Tout au long du front de mer, d’imposants gratte-ciels brillaient de mille éclats, au milieu d’inextricables boucles d’autoroutes empruntant des centaines de ponts pour s’entrecroiser sans se toucher. Le chemin de fer était surélevé par rapport au niveau de la mer. La nouvelle ligne aérienne avait de l’allure. Elle ressemblait à un interminable pont dont les piliers parcouraient toute la zone allant de Hussein Dey au port. Le pied-noir tentait de protéger la vitre contre les lumières intérieures du train pour mieux voir cet ouvrage titanesque : «Ils sont forts, ces Chinois !» commenta-t-il… L’émir s’en offusqua : «Les hommes ne sont qu’un simple moyen de réalisation de l’œuvre divine…» Quant à Meriem, elle semblait désemparée : Cessez de philosopher et remettez les pieds sur terre. Les gendarmes sont très nombreux à la gare. Il nous faut une astuce pour échapper aux mailles du filet.» Le pied-noir proposa de refaire le coup de la grippe porcine. Tout le monde trouva que c’était démodé. On décida de se séparer. Ainsi, nous avions plus de chance de passer inaperçus. Une fois en dehors de la gare centrale, nous nous dirigerions vers la gargote de Zoubida Lmewchma, une Chinoise reconvertie dans la gastronomie algérienne. Elle tenait un restaurant rue de la Lyre où l’on dégustait une succulente «m’hajeb» dont on disait qu’elle était la meilleure d’Alger. Alors que le train ralentissait, l’émir sauta le premier et fut aussitôt remarqué par un groupe de gendarmes qui l’attrapèrent sans difficulté. Meriem pleura à chaudes larmes mais le buveur de Jack Daniel’s exprima plutôt sa satisfaction : «Bon débarras ! Au diable les intégristes armés ! Pauvre Meriem, tu ne sais pas ce qu’il t’aurait fait ce barbu s’il t’avait attrapée toute seule sur une route de montagne…» Désormais, nous n’étions plus que trois. Les gendarmes, alertés par la présence de l’émir, allaient se montrer vigilants et nous avions une chance sur mille de leur échapper. Ils avaient formé une très longue chaîne devant la rame qui parcourait ses derniers mètres. Le buveur de Jack Daniel’s pensa s’échapper du côté du port, mais là aussi, il y avait des centaines de gendarmes. Comme je ne voulais pas tomber entre leurs mains, je corrompus un contrôleur qui me vendit sa tenue pour quelques dinars-yuens. Meriem emprunta une burqua et le pied-noir mit une djellaba et une chéchia rouge et se fit passer pour un vendeur ambulant de thé. Les représentants de l’ordre ne virent que du feu ! L’ascenseur qui montait vers l’ex square Port-Saïd était bondé de Chinois de tous âges et de toutes conditions. Ils étaient silencieux et portaient tous des masques. La grippe porcine a dû faire des ravages dans les rangs des habitants d’Alger-Peking. Ils étaient disciplinés et s’échangeaient des salamalecs et des sourires pour se céder le passage. Ah, le square ! Il n’y avait plus rien de l’ancienne placette coloniale. C’était un parc où roucoulaient de limpides ruisseaux peuplés de poissons rouges et traversés de petits ponts chinois au charme baroque. Des espèces végétales diverses aux formes les plus variées avaient prospéré partout, égayant ce coin du paradis de leurs couleurs chamarrées. Une multitude d’oiseaux gazouillaient dans une formidable aubade à l’air libre… J’étais subjugué par cet éden qui se prolongeait vers l’Opéra par une immense fresque dédiée au quatrième art. Tous les grands hommes de théâtre de l’ancienne Algérie étaient immortalisés : de Kateb Yacine à Azzedine Medjoubi et de Mustapha Kateb à Abderrahmane Kaki… Les Chinois étaient reconnaissants à ces grandes figures de la culture algérienne… Le Tontonville était toujours là, avec son imposante terrasse et sa grande salle rescapée de la belle époque. L’établissement s’appelait désormais «Tonton Saâdane». Enfin, la rue de la Lyre ! Mille fresques et mille senteurs, tout l’Orient semblait s’être déversé ici dans une inégalable débauche de lumières et de couleurs… La gargote de Zoubida Lmwechma ne payait pas de mine. Coincée entre deux restaurants aux devantures démesurées, l’un spécialisé dans la paella aux serpents et l’autre dans le ragoût de pommes de terre aux côtes de porcs-épics, la petite salle ne contenait que trois tables, mais une longue file de clients s’était déjà formée. Comme nous n’étions pas des Chinois disciplinés, nous brûlâmes la queue et nous nous présentâmes à Zoubida qui, surprise et reconnaissant Meriem, laissa tomber un bol de velouté très chaud sur les pieds d’un pauvre diable qui hurla de toute la force de ses cordes vocales, au point d’attirer tout ce que le quartier comptait comme gendarmes, policiers et indics. Nous fûmes reconnus tout de suite ! Philosophe comme à ses habitudes, le buveur de Jack Daniel’s ne s’empêcha pas de commenter l’événement : «Elle est bien belle, celle-là ! Echapper aux mailles des gendarmes de la gare pour nous retrouver en lieu sûr ! Oh que oui ! Il n’y a pas d’endroit plus sûr que la gargote de cette mégère tatouée ! Je n’ai jamais vu une maladroite comme ça ! Et puis, ce Chinois, mon Dieu, c’est un ténor ! Vite, à l’Opéra toute proche. Qu’est-ce que tu fous dans cette gargote sinistre ? Va chanter làbas et tu ne mangeras plus que du caviar et du saumon fumé… Meriem, ma fille, je ne vais pas te complimenter pour ton idée catastrophique !» Nous fûmes encerclés par une véritable armée. Nous avions l’air drôle avec nos tenues de cirque, surtout le pied-noir qui, devant l’hilarité générale, se débarrassa de sa chéchia rouge et de sa djellaba. Meriem sortit de sa burqua. Quant à moi, je restai dans la tenue du contrôleur de train car je ne voulais pas alourdir les charges qui pesaient contre moi avec un… attentat à la pudeur. Nous fûmes conduits à la villa de l’officier chef responsable Futé, sise à Kouba. On l’appelait ainsi car dans l’ancien temps, un officier y stockait d’énormes quantités de cigarettes à chaque fois qu’une augmentation des prix du tabac était en vue. Le gradé devant lequel nous fûmes présentés était un capitaine. Il nous lit un acte d’accusation qui racontait des choses ahurissantes. La pauvre Meriem était accusée de haute trahison. «Alors que la nation reconnaissante et clémente envers ses enfants et notamment les troupeaux égarés par la faute d’une erreur de signalisation ; alors que cette nation avait élevé Meriem au rang d’unique votante et de seule candidate, immense honneur jamais porté par les frêles épaules d’un être humain, cette dernière avait fui ses responsabilités et s’était alliée à un groupe de bandits chinois visant à déstabiliser le système et à provoquer des troubles. Bien plus, Meriem avait formé un groupe terroriste très dangereux en recrutant un pied-noir et un journaliste sardèle. Nos enquêtes ont démontré que ces deux derniers étaient des espions à la solde de la main de l’étranger.» Le capitaine prononça la sentence : deux années de prison ferme. Le pied-noir leva la main et la parole lui fut accordée : «Monsieur, ce n’est pas un tribunal. Il n’y a que des militaires ici. En plus, nous avons droit à un avocat !
- OK ! répondit le capitaine.» Un type d’une soixante d’années, élégant dans sa robe noire, fut introduit. Il se présenta : «Je suis maître BB (Bogato Bogarantita), avocat à la cour de Bains Romains. Je jure que je défendrai mes trois clients selon les principes d’honneur de la justice de nuit et de l’aube, selon les lois du bakchich et de Azzouz Lgazouz, grand maître dans l’art de recevoir des dinars-yuens contre des baisses de peine. Pour commencer, je trouve injuste la sentence !
Monsieur le capitaine et juge suprême, deux années pour ces trois pauvres voyageurs de l’impossible qui ont tant sué sur les routes inhospitalières, c’est peu ! Je demande quatre années de repos à El-Harrach ! »
- C’est le pays de Mickey… » Le buveur de Jack Daniel’s en avait marre ! Moi aussi ! Je pris le pistolet d’un des gardes et fis feu sur l’ordinateur de l’officier chef responsable Futé…
A suivre
M. F.

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