Vox populi : Pourquoi je doute ?!

Les querelles religieuses en Algérie ont provoqué, depuis plusieurs générations, des ruptures, des déchirements, des blessures, qu’il y a eu des dérapages dogmatiques et sectaires qui ont causé des traumatismes durables et pesé lourdement sur mon itinéraire, comme sur celui des miens.
D’où, je l’avoue, une certaine appréhension, et une tendance à ne juger la piété des êtres que cas par cas. Il y a des gens que la religion rend meilleurs et d’autres qu’elle rend bien pires. En disant cela, je pense à des personnes précises parmi les miens. C’est certainement là la raison première de mon approche prudente, et de mon doute. J’ai vu le jour dans une contrée où l’on appartient à une religion de la manière dont on appartiendrait à un clan… Des tragédies douloureuses, mais non dénuées de grandeur, car liées à une interrogation sincère, poignante, sur la condition humaine. Rien de cela dans le système confessionnel. La religion devient l’étendard de la tribu, on appartient à sa communauté dès la naissance, la foi n’est pas exigée à l’entrée, aucune véritable conviction n’est requise, on doit juste se montrer solidaires des siens et hostiles à ceux d’en face, au besoin par les armes. J’ai longtemps pensé que cette confusion malsaine entre religion et identité était une sorte d’anachronisme local qui allait se retrouver bientôt au musée de l’Histoire, pour ne pas dire dans ses rebuts. Hélas, avec le passage des ans, j’ai dû me rendre à l’évidence : les vieux démons ne sont pas sur le point de mourir, ils vivent encore au cœur de l’Histoire, ils en sont un moteur essentiel. Partout dans le monde, et pour longtemps. Ai-je vraiment besoin de décrire une fois de plus ce qui se produit autour de nous, du Nigeria aux Balkans, et du Proche-Orient à l’Afghanistan et à l’Indonésie ? Bien entendu, cette réalité calamiteuse est accompagnée, depuis toujours, au Liban comme ailleurs, d’une sorte d’avertissement imprimé en petits caractères au bas de chaque massacre. «Attention, la véritable religion n’a rien à voir avec ce que vous observez !» Cela, je le sais. Venant d’une famille où l’on parle volontiers de principes et de valeurs, je ne confonds pas la religion avec ceux qui la détournent au service de leurs ambitions. Dans le même temps, il ne m’est pas toujours facile de faire taire la petite voix qui chuchote à mon oreille que si la religion est ainsi détournée, si régulièrement et depuis si longtemps, c’est sans doute parce qu’elle est détournable, dangereusement détournable... C’est probablement pour cette raison que je pense «Lorsque la foi devient haineuse, bénis soient ceux qui doutent !»
S. Yacine

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