Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Turpitudes et scoops footballistiques
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


C'est trop fort ! Où est-ce qu'ils vont chercher tout ça ? Au lieu de se pencher sérieusement sur les causes de la défaite, certains de nos médias cherchent par quel orifice urinent les petits poissons. C'est tellement plus confortable de vitupérer contre la perfidie égyptienne et de flageller l'arbitre béninois. Il aurait, sans doute, été plus profitable de s'interroger sur les mystères de la survivance d'une certaine candeur algérienne, ou de s'étaler — quelle tentation dans ce verbe ! — sur nos propres turpitudes.
On se risquerait même à s'en prévaloir, puisque les politiciens continuent à faire tourner le ballon pour faire chavirer les foules. S'il y a bien une chose que nous partageons, en effet, avec les Égyptiens, c'est l'art de capter, et de récupérer la sueur des autres. Nos hypnotiseurs nationaux ont réussi à nous convaincre que la défaite contre l'Égypte n'était qu'une simple péripétie, ce qui nous fait craindre le pire en Afrique du Sud. On récupère à tous crins, puisque le gouvernement Ouyahia avait même mobilisé les tièdes du football de son cabinet pour l'accueil officiel. Les joueurs n'ont vu et perçu que l'enthousiasme des fans agglutinés derrière les barrières, mais ce n'est pas pour rebuter des politiciens aguerris comme les nôtres. Nous voilà donc, tous unis, à décliner dans un bel ensemble les mêmes thèmes qui nous rassurent, et sur notre grandeur et sur la misérable condition des gens d'en face. Petit tour d'horizon de quelques-unes des sorties médiatiques les plus remarquables de la semaine. Dans cette série, la palme de la sagacité et du flair revient au quotidien Al-Nahar. Il nous apprend, ô surprise, que l'arbitre béninois, le mal-nommé, a touché un pot-de-vin algérien versé par un Égyptien. Pour faire perdre l'Algérie, en déstabilisant son système de défense, l'arbitre honni a été payé avec l'argent des Algériens, via une société égyptienne opérant en Algérie, selon Al-Nahar. On pense tout de suite à Orascom, mais le quotidien précise qu'il s'agit d'une société de fournitures de matériel logistique. Le comble, ajoute-t-il, est que cette entreprise a bénéficié de largesses fiscales dans le cadre du marché commun arabe. Le transfert de ces fonds vers les poches de Koffi Codjia est donc un crime grave commis avec l'argent des Algériens. Ainsi, nous aurions nous-mêmes payé l'arbitre pour qu'il expulse trois de nos joueurs et nous fasse perdre un match que nous n'étions pas obligés de gagner d'ailleurs. C'est Saâdane qui le dit : nous sommes arrivés aux demi-finales par accident, car notre objectif était seulement de participer. Après le calme olympien, apprenons à nous familiariser avec les objectifs olympiques de Saâdane ! Faisons en sorte de figurer honorablement face à la Slovénie en juin prochain. Quant à l'Angleterre, affaiblie par les démêlés extra-conjugaux de son capitaine, elle sera à notre portée. Il suffit que nos fins limiers déterrent quelques bonnes histoires d'alcôves sur les cadres de l'équipe anglaise. Pour le travail de coulisses, il suffira de conclure une trêve avec les Égyptiens et d'envoyer en formation au Caire quelques comploteurs de notre réserve. On devrait en trouver, en regardant où il faut dans les milieux du football national. J'ai ouï dire que certains clubs possédaient des dirigeants chevronnés et experts dans ce type d'action. Et puis, je crois savoir, comme mes vigilants confrères, que les Égyptiens souffrent aujourd'hui d'un grave complexe de culpabilité, à cause de ce qu'ils nous ont fait. Ils seront d'autant plus disposés à nous aider qu'ils ne risqueront rien puisqu'ils ne seront pas présents en Afrique du Sud. Cela dit, cet arbitre béninois m'a l'air de constituer un réel danger pour ses proches. Sans nous donner le temps de souffler, Al-Naharnous assène cette étonnante nouvelle : l'arbitre Koffi Codjia a un cousin, et ledit cousin est actuellement détenu en Algérie pour immigration clandestine. Non content de nous voler la victoire, il envoie un de ses cousins pour manger notre pain, ce pain qui fait la gloire de nos boulangers dans le monde entier. C'est du moins ce qu'affirme le titre à la «Une» du quotidien, mais en parcourant l'article visé, on apprend qu'il s'agit simplement d'un harraga béninois, tombé au mauvais moment. Encore un dégât collatéral à mettre au compte de cet arbitre décrié, suppôt du diable et de l'Égypte ! Quant au quotidien Echourouk, confronté à une saine rivalité avec le premier nommé, il est arrivé en retard à la chasse aux scoops, mais il nous a ramené quelque chose dans sa besace. Selon lui, le milliardaire égyptien Hichem Talaât, condamné à mort pour le meurtre, à Dubaï, de la starlette libanaise Suzanne Temim, a été victime d'un complot ourdi par Djamel Moubarek. Ce dernier était en affaires avec Hichem Talaât, ainsi qu'avec un autre Saoudien fortuné et influent en Égypte. C'est à la suite d'un différend financier avec ses deux partenaires que ceux-ci auraient décidé de lui mettre sur le dos l'assassinat de Suzanne Temim. Ceci était d'autant plus aisé que Hichem Talaât avait eu une liaison prolongée et tumultueuse avec la victime. L'exécuteur supposé du meurtre, l'ancien policier Mohsen Sukkari, faisait partie de la garde rapprochée, et devait lui aussi être sacrifié. C'est lui qui a acheté le couteau du crime avec sa carte de sécurité sociale, mais le meurtre aurait été commis par un troisième larron, non identifié à ce jour. Hichem Talaât avait bénéficié de l'appui de Djamel Moubarek pour obtenir les terrains nécessaires à la construction de ses hôtels et villes touristiques, note encore Echourouk. Ce que ne dit pas le quotidien, c'est que Hichem Talaât continue de jouir de faveurs exceptionnelles, jusque dans sa cellule de condamné à mort. Secrétaires personnelles, ordinateurs et matériels vidéo divers, repas somptueux servis par d'accortes soubrettes, et j'en passe. C'est le 4 mars prochain que la cour devra décider de la date de son exécution, mais ses avocats sont optimistes, selon la presse égyptienne. Le plus à plaindre est l'homme de main Mohsen Sukkari qui pourrait bien être envoyé en éclaireur dans l'autre monde, pour donner un nouveau sursis à Hichem Talaât. Quant à son supposé associé, Djamel Moubarek, il est au cœur d'une violente polémique, à cause des dividendes qu'il essaie de retirer de la victoire de l'Égypte à la CAN. «C'est l'équipe nationale ou l'équipe de Djamal et de Ala», titrait le quotidien cairote Echourouk. Le journal dénonce violemment la récupération organisée au profit des deux fils de Moubarek et du régime. «C'est la seule victoire remportée par la seule équipe d'Égypte qui est réellement élue (sélection se dit mountakhab, qui veut dire aussi élu), et ils veulent confisquer cette victoire à leur profit.» De fait, le courant religieux est le plus acharné à attribuer la victoire égyptienne à une intervention divine. Les islamistes s'emploient notamment à coller à l'équipe le nom de Sadjidines (qui se prosternent). Ils récusent l'appellation de Pharaons qui renvoie, selon eux, aux temps impies où l'Islam n'avait pas encore éclairé le ciel d'Égypte. Le chroniqueur d' Al- Ahram, Imad Al'Ariane, s'insurge ouvertement contre le fait que des joueurs se prosternent sur le terrain. «Comment peuton se prosterner, dit-il, sur un terrain piétiné de long en large par les pieds des joueurs, et donc non propice à cet effet ? Ajoutez les centaines de crachats et de morves qui polluent la pelouse et la rendent impropre à la prière. Sans compter cet autre problème de droit (fiqh) : est-il permis de se prosterner devant des millions de spectateurs, alors qu'on porte un short, qui n'est pas une tenue appropriée ?» interroge notre confrère.
A. H.

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