Chronique du jour : CHRONIQUE D’UN TERRIEN
La grande harba (XXXII)
Par Maâmar FARAH
soirsat2@gmail.com


Tagouraït, Bérard, défilait sur cette route rectiligne qui longeait la mer, tantôt défiant les vagues, tantôt éloignée par quelque colline rocheuse peuplée de végétation indomptée. Il n’y a pas si longtemps, ces rivages qui semblaient à première vue inhospitaliers, accueillaient par milliers des familles fuyant le stress de la ville. Elles venaient avec toute la marmaille, les papys, les mamies et, parfois, les chiens.
On pouvait les voir attablées autour d’une bonne bouffe et les vieilles grand-mères ajoutaient au tableau une note pittoresque avec leurs tenues traditionnelles bariolées. Quant aux dames, elles portaient le haïk ou venaient en «civilisées» comme on disait à l’époque. Maintenant, les Chinoises ne portaient plus que le hidjab, un tissu importé d’Iran ou d’Arabie saoudite mais qui n’avait aucune origine chinoise ou locale. Les Algériennes de la grande harba, une fois débarquées en Sardélie, s’étaient d’ailleurs réconciliées avec les habits de leurs ancêtres. Meriem était habillée comme n’importe quelle jeune femme moderne. Elle n’avait porté le hidjab qu’une seule fois, lorsqu’elle voulait tromper la vigilance de l’émir terroriste des monts de Kabylie et organisateur, à ses heures perdues, de rencontres de football à… sens unique ! Meriem était fatiguée et le buveur de Jack Daniels proposa d’observer une halte. Nous nous isolâmes au milieu d’un fourré peuplé de pins élancés et épais. Nous nous affalâmes sur l’herbe grasse… Nous fûmes réveillés par les cris d’un groupe de Chinois qui hurlaient dans notre direction et nous menaçaient avec des gourdins et des mahchoucha. Comme ils parlaient chinois, nous fûmes dans l’incapacité de saisir la cause de cette exaspération. Voyant que nous ne les comprenions pas, ils appelèrent l’un d’eux qui avait une drôle de manière de se tenir et de marcher. Il commença à débiter machinalement des questions relatives à notre idiome. Il était capable de parler 131 langues et 255 dialectes ! Le pied-noir répondit : «nous parlons français», mais Meriem rectifia : «nous parlons algérien !» Le polyglotte s’exprima en algérien et proposa au buveur de Jacks Daniel’s une traduction simultanée. Il lui tendit deux écouteurs — pour une bonne stéréo — et entama son long discours :
«Nous sommes des agents chargés de protéger les bonnes mœurs. Nous sommes dirigés par l’imam Sidi Tag Alamen Tag et nous avons pour mission de pourchasser les couples illicites, les buveurs de bière, les amateurs de zetla, les lecteurs de livres malsains comme “Faites de la gymnastique pour raffermir votre buste” et un tas d’autres éléments malades qu’il faut ramener sur le droit chemin. Celui qui vous parle est le robot de la quatrième génération, Yimchi Wahdou, traducteur officiel de la série 5A, sorti le 14 mars 2009 des laboratoires Osratoc de Sidi Abdallah. Vous devez nous suivre pour un contrôle d’identité et pour répondre de vos méfaits.
- Quels méfaits ? dit le pied-noir.
- Attendez… Traduction du français au chinois et du chinois à l’algérien… Attendez… problème de circuit… Vos méfaits sont : couple illicite dans forêt… Grave atteinte à la religion… Il est dit dans le quatrième chapitre de la «bonne conduite dans les zones isolées en Algérie» que tout couple trouvé dans un fourré doit être puni de 50 coups de cravache… Car il est dit qu’un couple qui regarde la nature ou lit des poèmes n’a pas besoin de s’isoler dans des coins déserts… s’il le fait, c’est qu’il y a anguille sous roche et même plus…
- Mais nous ne sommes pas un couple. Nous sommes trois.
- C’est plus grave. Il est dit dans l’alinéa 1 du quatrième chapitre : «Quand deux femmes et un homme ou deux hommes et une femme s’isolent, ce n’est certainement pas pour regarder la nature ou lire des poèmes. Pour cela, on n’a pas besoin de s’isoler dans des coins déserts… s’ils le font, c’est qu’il y a deux anguilles sous roche et même plus…»
- Mais ils sont malades ! Ce n’est pas possible…
- Ils ont appris cela des nôtres. Je sais que, dans l’ancienne Algérie, des couples ont été conduits au tribunal pour une simple promenade au milieu de la nature. C’était du côté d’Annaba.
- Mais ça, c’était quand les intégristes avaient le pouvoir sans l’avoir. Enfin, votre décennie noire. J’ai lu pas mal d’articles sur ce sujet. Katia, une fille tuée par les islamistes parce qu’elle refusait de porter le hidjab. Des femmes seules à Hassi Messaoud attaquées et violées par des lâches… Je sais tout cela ! Mais, bon sang, les Chinois, c’est des gens modernes…
- Taisez-vous… Surtout toi, le vieux Roumi… Paroles subversives… »
Une sirène stridente retentit et un voyant rouge commença à clignoter sur la tête du robot. La dizaine d’agents des bonnes mœurs comprirent alors qu’ils avaient affaire à de dangereux criminels… Tout cela était de la faute du buveur de Jack Daniels. Pourquoi parler de Katia et des femmes de Hassi Messoud ? Les intégristes commettaient les pires calamités mais ne voulaient pas en assumer la responsabilité… Quand vous leur rappeliez leur implication dans la tragédie qui avait secoué le pays et toutes ses séquelles, ils avaient toujours la bonne réponse pour se débiner : «Nous ne sommes pas des terroristes. Ce sont des voyous et des bandits qui font ça !» Pourtant, c’est leur discours de la haine et leur programme idéologique qui étaient à la base de toutes ces dérives. Nous fûmes conduits dans une hutte où se tenait, éparpillé sur une natte, leur fameux Sidi Tag Alamen Tag. Il avait une sale gueule et pesait, au moins, 185 kg. Ses yeux étaient rivés sur Meriem. Salaud ! Pour un chef des «bonnes mœurs», il avait une drôle de manière de reluquer le buste du peuple algérien. Le pied-noir était choqué mais moi, je les connaissais. Beaucoup, parmi eux, étaient de parfaits hypocrites. Ils prêchaient la fidélité dans le couple, les grandes valeurs morales et condamnaient avec une extrême vigueur tout comportement «illicite» en matière de rapports entre les sexes. Mais dès qu’ils en avaient l’occasion, ils sautaient sur leur proie comme des vautours, la bouche baveuse et l’œil lubrique ! D’ailleurs, nous fûmes invités à sortir, sauf Meriem ! Encore ! Cela me rappelait le comportement de l’autre BPB (Barbu Plus Barbu que les autres) de Yakouren. Nous refusâmes de quitter les lieux. L’un des agents sortit une cravache et commença à nous fouetter. Nous nous ruâmes sur lui et l’envoyâmes mordre la poussière en dehors de la cabane. Profitant de la confusion, Meriem saisit une mahchouha et la mit sous la gorge de Sidi Tag Alamen Tag. Les autres éléments furent comme médusés. Ils devaient le vénérer ce vieillard malade… Nous nous éloignâmes avec notre otage. Le robot traducteur fut chargé de prévenir le groupe qu’en cas d’attaque contre nous, Tag Alamen Tag monterait aussitôt au ciel, et pas au septième ! Une fois sur la route de Tipasa, nous le ligotâmes à un arbre avec cette pancarte : «Sidi Matag Alawalou». Quelques kilomètres plus loin, nous découvrîmes le site majestueux du village touristique de Tipasa, rebaptisé : La pagode féerique. La physionomie générale de ce qui fut, jadis, le Club Med, n’avait pas changé. Les cubes blancs, disséminés dans le vert des premières collines surplombant une mer d’un bleu limpide, donnaient au village l’allure d’un collier de perles scintillantes au milieu de leur écrin de velours, aux tons oscillant entre l’émeraude et l’azur. Le pied-noir admira ce décor de rêve et proposa un petit détour par le club, histoire de se désaltérer et de récupérer des forces, avant de reprendre la route. Plus loin, la RN 11 allait quitter la mer pour contourner le mont Chenoua…
Le pied-noir était heureux : «Ils doivent avoir du Jack Daniels ici !
- Ça m’étonnerait, répondit Meriem, avec tous ces agents des «bonnes mœurs» !
- Ils doivent être à la recherche de Sidi Machin… Ce salaud, j’aurai dû l’étrangler ! Des Chinois ! Ce n’est pas possible ! Qu’est-ce qui les a pris ?»
A suivre
M. F.

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