jeudi 11 mars 2010
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Le Soir des Livres : DENISE BRAHIMI AU SOIR D’ALGÉRIE :
«Il existe un cinéma maghrébin»


Le Soir d’Algérie : A quels besoins répond votre livre sur 50 Ans de cinéma maghrébin (Ed. Minerve) ?

Denise Brahimi : Ce besoin me semble évident car les cinémas du Maghreb sont encore trop peu connus. Le travail principal auquel il faut rendre hommage est celui de tous les organisateurs de festivals, rencontres, journées ou semaines qui sont consacrés à des films maghrébins, et il y en a un certain nombre en France, pas seulement à Paris ou en banlieue, sans parler de ce qui se fait au Maghreb, au prix d'un dévouement incroyable car les difficultés sont énormes. J'ai pensé compléter le travail de ces organisateurs, dans la mesure de mes moyens, en apportant au public l'appui d'un livre, dont le but, que j'espère évident, est de montrer le grand intérêt des films maghrébins.
Vous présentez les cinémas et les films maghrébins par pays. Quels sont les éléments communs et les différences entre les pays en matière de production et de contenu des films ?
Il y a, en effet, une première partie du livre où je présente les films par pays pour les mettre en rapport avec l'histoire de chacun d'eux, qui a des aspects différents. En particulier, des trois pays concernés, l'Algérie est le seul qui ait dû mener une longue guerre pour son indépendance, ce qui ne peut manquer d'avoir des conséquences sur le cinéma. Mais toutes les autres parties du livre abordent les problèmes autrement, par thème ou par genre cinématographique, et là, je prends des exemples dans les trois pays. En réalité, s'agissant de création artistique, c'est chaque film qui est différent et qui donc doit être analysé pour lui-même avant toute autre considération. Mais si l'on compare le cinéma maghrébin avec le cinéma français ou américain ou tout autre, alors il est évident qu'il y a un certain nombre de caractéristiques communes à la filmographie des trois pays, et j'ai pris plusieurs occasions au cours de mon livre d'insister sur ce point.
S'agissant d'un cinéma qui a toujours eu une ambition sociologique voire politique, observez-vous une évolution des thématiques en cinquante ans. Comment se décrit cette évolution ?

Oui, incontestablement, il y a une évolution, et même rapide, ce qui est bien la preuve que la création est vivante et qu'elle colle au plus près des préoccupations ou des angoisses que le public peut reconnaître à chaque moment. Cinquante ans, c'est long dans des pays où la natalité est forte, où le temps des indépendances ne correspond plus à l'expérience personnelle des nouvelles générations. Pour ne prendre qu'un exemple des préoccupations contemporaines, on sait à que point le problème des harraga a pris une place prépondérante dans les sociétés du Maghreb, et il est évident que cette importance se retrouve dans beaucoup de films récents. Cependant, il faut peut-être y voir la forme la plus actuelle de ce qui a toujours été un thème fondamental dans ces cinémas, c'est-à-dire les problèmes de société et le dénuement total avec lequel les citoyens sont obligés de les aborder, ce qui évidemment peut donner aux films des tons très différents, tantôt tragiques, tantôt marqués par l'humour noir et la dérision.
Vous présentez aussi les films par thème. Quels sont les thèmes les plus marquants de votre recherche ?
J'espère ne pas céder à une tendance féministe en vous disant qu'à mon avis, au sein de ce que je viens d'appeler les problèmes sociaux, c'est tout ce qui touche à la condition féminine qui est la préoccupation majeure des cinéastes maghrébins, mais en fait, ce terme de «condition féminine » est un peu trop abstrait pour désigner ce qui prend, dans les films, la forme de femmes toujours riches de vie et de personnalité et souvent incarnées par des actrices si remarquables qu'on préfère n'en citer aucune dans cet article car il faudrait les citer toutes !
Le niveau de protestation est-il égal dans tous les pays ?

Il me semble que oui, ce qui est forcément une appréciation personnelle car il s'agit d'un niveau qui ne se mesure pas. Mais il faut ajouter que les manières sont variables selon les pays — étant entendu que de toute façon, les cinéastes sont obligés de tenir compte plus ou moins de la censure —, ce qui se traduit souvent par une autocensure préalable car le cinéma est un art fort coûteux où l'on ne peut risquer impunément beaucoup d'argent si le film n'a aucune chance d'être montré.
Quelle est la nature de l'évolution qu'on peut observer sur cinquante ans ?
Je ne saurai dire qu'on s'est éloigné de l'époque des luttes pour l'indépendance puisqu'un film algérien qui vient précisément de sortir prouve le contraire. Mais beaucoup d'autres luttes ont dû être menées depuis lors. Le cinéma marocain fait des efforts admirables pour revenir sur les séquelles de la politique répressive menée par le régime précédent à l'époque du roi Hassan II, et le cinéma algérien ne peut faire comme s'il n'y avait pas eu les dix années terribles de terrorisme qui ont installé une forme de guerre civile meurtrière, y compris dans les esprits.
Vous abordez le cinéma amazigh. Son émergence correspond à quelles réalités politiques et culturelles et, en dehors de la langue, a-t-il selon vous des spécificités ?
 Je serais tentée de rattacher l'essor pris par ce cinéma au terrorisme que je viens justement d'évoquer, ou pour le dire plus précisément, à la volonté de contrer ce terrorisme islamique. Rappeler la personnalité amazigh de l’Algérie, c'est pour le moins insister sur la diversité de ses origines humaines et culturelles, en insistant sur celle de ses composantes qu'on a le plus cherchée à faire oublier. L'intérêt de ce cinéma est de montrer que la religion (les rituels par exemple), est englobée dans des manières de vivre qui la débordent, et non l'inverse. Ce cinéma peut aussi être interprété comme l'affirmation d'un espoir car si la culture amazigh a résisté à tant d'assauts de toutes sortes, on peut espérer qu'elle survivra aussi aux plus récents. En tout cas, l'existence même de ce cinéma prouve qu'il y a eu des progrès à cet égard, dans la politique officiellement menée à l'égard de l'amazighité.
Dans le cinéma mondialisé, à quoi reconnaît-on le cinéma maghrébin ?
A mon avis, et c'est un point extrêmement positif, il n'y a rien à craindre de ce côté-là et le cinéma maghrébin résiste admirablement à ce qu'on pourrait appeler les tendances hollywoodiennes pour faire vite. Il y a à cela des raisons matérielles, peut-être, puisque beaucoup de films sont faits avec des moyens très limités. Mais cela me paraît beaucoup plus profond. C'est un cinéma qui est né, au moment des indépendances, du désir d'exprimer une personnalité méconnue et bafouée. Ce trait caractéristique me semble encore profondément ancré dans les cinémas maghrébins, qui comme tous les autres, aujourd'hui, ont certes besoin de coopération internationale mais qui me paraissent beaucoup moins que d'autres susceptibles d'y perdre leur âme ; et c'est encore une raison de les faire connaître, à une époque où dans d'autres domaines, celui de la consommation matérielle par exemple, les spécificités sont menacées.
Que pèse le cinéma féminin au Maghreb ?

J'insisterai surtout sur un point qui me paraît tout à fait intéressant et qu'il faudrait d'ailleurs analyser davantage. Il y a, de plus en plus, de femmes, et parfois de très jeunes femmes, qui se lancent dans la réalisation de documentaires; et elles y réussissent admirablement, alors qu'un cliché répandu sur les femmes fait qu'on les imagine plutôt réalisant des films sentimentaux ou des films de revendication féministe. Pour ce qui est de ce dernier point (sur ce point du moins, je ne prétends pas parler au-delà), les hommes maghrébins ont pris admirablement en main la revendication concernant les femmes : alors, pour une fois, ne lésinons pas sur le compliment!
Que peut-on dire de la critique au Maghreb ?

Pour ce qui est des journaux que je connais (en partie grâce à Internet) c’est-à-dire les journaux en français, je trouve qu'ils font une place tout à fait convenable à la rubrique cinéma. Mais le problème est en amont, c'est-à-dire dans la possibilité pour leurs lecteurs de voir les films dont on leur parle. On peut penser que la critique a un rôle formateur de toute façon, mais certainement beaucoup moins pour des lecteurs qui n'ont pas la possibilité de voir les films ! C'est un peu, si j'ose dire, mettre la charrue avant les bœufs (je ne sais si c'est un proverbe kabyle aussi bien que français...) Mais n'est-ce pas typique aussi du monde d'aujourd'hui qui fait coexister d'immenses et béantes lacunes avec des secteurs où la réflexion est très avancée.
On vous connaissait pour vos travaux sur les textes. Aborder le cinéma est-il un prolongement de ce travail ?

J'aurai plutôt tendance à dire qu'il faut aborder chaque art et chaque forme de création à partir de ce qui lui est propre, à la fois dans l'esprit, dans les possibilités et dans les procédés. Il est vrai que certains films sont des adaptations de romans mais plutôt moins au Maghreb qu'ailleurs. En fait, ce livre de 2009 : 50 Ans de cinéma maghrébin est une reprise beaucoup plus développée d'un livre que j'avais écrit en 1996 dans le cadre universitaire pour les étudiants et leurs enseignants et qui s'intitulait : Cinémas d'Afrique francophone et du Maghreb. Depuis cette époque, il me semble devenu impossible de traiter dans un même livre les cinémas d'Afrique subsaharienne et ceux du Maghreb. Et même en consacrant tout un livre de quelque importance à ceux du Maghreb, on est obligé d'omettre beaucoup de films et beaucoup de réalisateurs dont il serait intéressant de parler. J'avoue que j'ai préféré développer le plus possible les analyses de films (dans l'espoir de donner aux gens envie de les voir !) plutôt que de chercher à faire des énumérations exhaustives. Il fallait faire un choix.
Propos recueillis par Bachir Agour

Biobibliographie de Denise Brahimi
Denise Brahimi a enseigné, pendant dix ans, à l’Université d’Alger (1962-1972) avant de devenir spécialiste de la littérature francophone et du cinéma maghrébin à l’Université Paris 7e (Sciences des textes et documents). Ses premiers ouvrages portent sur les récits des voyageurs européens au Maghreb, pour étudier leurs représentations de ce qu’ils appelaient l’Orient, dans la littérature et dans la peinture. Dans le cinéma, elle étudie les représentations que les Maghrébins donnent d’eux-mêmes. Ce livre, 50 Ans de cinéma maghrébin, est le deuxième ouvrage qu’elle leur a consacré, en plus de nombreux articles parus dans les dix dernières années.

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