Le Soir d’Algérie : A quels besoins répond votre livre sur 50 Ans de cinéma maghrébin (Ed. Minerve) ?
Denise Brahimi : Ce besoin me semble évident car les cinémas du
Maghreb sont encore trop peu connus. Le travail principal auquel il faut
rendre hommage est celui de tous les organisateurs de festivals,
rencontres, journées ou semaines qui sont consacrés à des films
maghrébins, et il y en a un certain nombre en France, pas seulement à
Paris ou en banlieue, sans parler de ce qui se fait au Maghreb, au prix
d'un dévouement incroyable car les difficultés sont énormes. J'ai pensé
compléter le travail de ces organisateurs, dans la mesure de mes moyens,
en apportant au public l'appui d'un livre, dont le but, que j'espère
évident, est de montrer le grand intérêt des films maghrébins.
Vous présentez les cinémas et les films maghrébins par pays. Quels sont
les éléments communs et les différences entre les pays en matière de
production et de contenu des films ?
Il y a, en effet, une première partie du livre où je présente les
films par pays pour les mettre en rapport avec l'histoire de chacun
d'eux, qui a des aspects différents. En particulier, des trois pays
concernés, l'Algérie est le seul qui ait dû mener une longue guerre pour
son indépendance, ce qui ne peut manquer d'avoir des conséquences sur le
cinéma. Mais toutes les autres parties du livre abordent les problèmes
autrement, par thème ou par genre cinématographique, et là, je prends
des exemples dans les trois pays. En réalité, s'agissant de création
artistique, c'est chaque film qui est différent et qui donc doit être
analysé pour lui-même avant toute autre considération. Mais si l'on
compare le cinéma maghrébin avec le cinéma français ou américain ou tout
autre, alors il est évident qu'il y a un certain nombre de
caractéristiques communes à la filmographie des trois pays, et j'ai pris
plusieurs occasions au cours de mon livre d'insister sur ce point.
S'agissant d'un cinéma qui a toujours eu une ambition sociologique voire
politique, observez-vous une évolution des thématiques en cinquante ans.
Comment se décrit cette évolution ?
Oui, incontestablement, il y a une évolution, et même rapide, ce qui est
bien la preuve que la création est vivante et qu'elle colle au plus près
des préoccupations ou des angoisses que le public peut reconnaître à
chaque moment. Cinquante ans, c'est long dans des pays où la natalité
est forte, où le temps des indépendances ne correspond plus à
l'expérience personnelle des nouvelles générations. Pour ne prendre
qu'un exemple des préoccupations contemporaines, on sait à que point le
problème des harraga a pris une place prépondérante dans les sociétés du
Maghreb, et il est évident que cette importance se retrouve dans
beaucoup de films récents. Cependant, il faut peut-être y voir la forme
la plus actuelle de ce qui a toujours été un thème fondamental dans ces
cinémas, c'est-à-dire les problèmes de société et le dénuement total
avec lequel les citoyens sont obligés de les aborder, ce qui évidemment
peut donner aux films des tons très différents, tantôt tragiques, tantôt
marqués par l'humour noir et la dérision.
Vous présentez aussi les films par thème. Quels sont les thèmes les plus
marquants de votre recherche ?
J'espère ne pas céder à une tendance féministe en vous disant qu'à
mon avis, au sein de ce que je viens d'appeler les problèmes sociaux,
c'est tout ce qui touche à la condition féminine qui est la
préoccupation majeure des cinéastes maghrébins, mais en fait, ce terme
de «condition féminine » est un peu trop abstrait pour désigner ce qui
prend, dans les films, la forme de femmes toujours riches de vie et de
personnalité et souvent incarnées par des actrices si remarquables qu'on
préfère n'en citer aucune dans cet article car il faudrait les citer
toutes !
Le niveau de protestation est-il égal dans tous les pays ?
Il me semble que oui, ce qui est forcément une appréciation personnelle
car il s'agit d'un niveau qui ne se mesure pas. Mais il faut ajouter que
les manières sont variables selon les pays — étant entendu que de toute
façon, les cinéastes sont obligés de tenir compte plus ou moins de la
censure —, ce qui se traduit souvent par une autocensure préalable car
le cinéma est un art fort coûteux où l'on ne peut risquer impunément
beaucoup d'argent si le film n'a aucune chance d'être montré.
Quelle est la nature de l'évolution qu'on peut observer sur cinquante
ans ?
Je ne saurai dire qu'on s'est éloigné de l'époque des luttes pour
l'indépendance puisqu'un film algérien qui vient précisément de sortir
prouve le contraire. Mais beaucoup d'autres luttes ont dû être menées
depuis lors. Le cinéma marocain fait des efforts admirables pour revenir
sur les séquelles de la politique répressive menée par le régime
précédent à l'époque du roi Hassan II, et le cinéma algérien ne peut
faire comme s'il n'y avait pas eu les dix années terribles de terrorisme
qui ont installé une forme de guerre civile meurtrière, y compris dans
les esprits.
Vous abordez le cinéma amazigh. Son émergence correspond à quelles
réalités politiques et culturelles et, en dehors de la langue, a-t-il
selon vous des spécificités ?
Je serais tentée de rattacher l'essor pris par ce cinéma au
terrorisme que je viens justement d'évoquer, ou pour le dire plus
précisément, à la volonté de contrer ce terrorisme islamique. Rappeler
la personnalité amazigh de l’Algérie, c'est pour le moins insister sur
la diversité de ses origines humaines et culturelles, en insistant sur
celle de ses composantes qu'on a le plus cherchée à faire oublier.
L'intérêt de ce cinéma est de montrer que la religion (les rituels par
exemple), est englobée dans des manières de vivre qui la débordent, et
non l'inverse. Ce cinéma peut aussi être interprété comme l'affirmation
d'un espoir car si la culture amazigh a résisté à tant d'assauts de
toutes sortes, on peut espérer qu'elle survivra aussi aux plus récents.
En tout cas, l'existence même de ce cinéma prouve qu'il y a eu des
progrès à cet égard, dans la politique officiellement menée à l'égard de
l'amazighité.
Dans le cinéma mondialisé, à quoi reconnaît-on le cinéma maghrébin ?
A mon avis, et c'est un point extrêmement positif, il n'y a rien à
craindre de ce côté-là et le cinéma maghrébin résiste admirablement à ce
qu'on pourrait appeler les tendances hollywoodiennes pour faire vite. Il
y a à cela des raisons matérielles, peut-être, puisque beaucoup de films
sont faits avec des moyens très limités. Mais cela me paraît beaucoup
plus profond. C'est un cinéma qui est né, au moment des indépendances,
du désir d'exprimer une personnalité méconnue et bafouée. Ce trait
caractéristique me semble encore profondément ancré dans les cinémas
maghrébins, qui comme tous les autres, aujourd'hui, ont certes besoin de
coopération internationale mais qui me paraissent beaucoup moins que
d'autres susceptibles d'y perdre leur âme ; et c'est encore une raison
de les faire connaître, à une époque où dans d'autres domaines, celui de
la consommation matérielle par exemple, les spécificités sont menacées.
Que pèse le cinéma féminin au Maghreb ?
J'insisterai surtout sur un point qui me paraît tout à fait intéressant
et qu'il faudrait d'ailleurs analyser davantage. Il y a, de plus en
plus, de femmes, et parfois de très jeunes femmes, qui se lancent dans
la réalisation de documentaires; et elles y réussissent admirablement,
alors qu'un cliché répandu sur les femmes fait qu'on les imagine plutôt
réalisant des films sentimentaux ou des films de revendication
féministe. Pour ce qui est de ce dernier point (sur ce point du moins,
je ne prétends pas parler au-delà), les hommes maghrébins ont pris
admirablement en main la revendication concernant les femmes : alors,
pour une fois, ne lésinons pas sur le compliment!
Que peut-on dire de la critique au Maghreb ?
Pour ce qui est des journaux que je connais (en partie grâce à Internet)
c’est-à-dire les journaux en français, je trouve qu'ils font une place
tout à fait convenable à la rubrique cinéma. Mais le problème est en
amont, c'est-à-dire dans la possibilité pour leurs lecteurs de voir les
films dont on leur parle. On peut penser que la critique a un rôle
formateur de toute façon, mais certainement beaucoup moins pour des
lecteurs qui n'ont pas la possibilité de voir les films ! C'est un peu,
si j'ose dire, mettre la charrue avant les bœufs (je ne sais si c'est un
proverbe kabyle aussi bien que français...) Mais n'est-ce pas typique
aussi du monde d'aujourd'hui qui fait coexister d'immenses et béantes
lacunes avec des secteurs où la réflexion est très avancée.
On vous connaissait pour vos travaux sur les textes. Aborder le cinéma
est-il un prolongement de ce travail ?
J'aurai plutôt tendance à dire qu'il faut aborder chaque art et chaque
forme de création à partir de ce qui lui est propre, à la fois dans
l'esprit, dans les possibilités et dans les procédés. Il est vrai que
certains films sont des adaptations de romans mais plutôt moins au
Maghreb qu'ailleurs. En fait, ce livre de 2009 : 50 Ans de cinéma
maghrébin est une reprise beaucoup plus développée d'un livre que
j'avais écrit en 1996 dans le cadre universitaire pour les étudiants et
leurs enseignants et qui s'intitulait : Cinémas d'Afrique francophone et
du Maghreb. Depuis cette époque, il me semble devenu impossible de
traiter dans un même livre les cinémas d'Afrique subsaharienne et ceux
du Maghreb. Et même en consacrant tout un livre de quelque importance à
ceux du Maghreb, on est obligé d'omettre beaucoup de films et beaucoup
de réalisateurs dont il serait intéressant de parler. J'avoue que j'ai
préféré développer le plus possible les analyses de films (dans l'espoir
de donner aux gens envie de les voir !) plutôt que de chercher à faire
des énumérations exhaustives. Il fallait faire un choix.
Propos recueillis par Bachir Agour
Biobibliographie de Denise Brahimi
Denise Brahimi a enseigné, pendant dix ans, à l’Université d’Alger
(1962-1972) avant de devenir spécialiste de la littérature francophone
et du cinéma maghrébin à l’Université Paris 7e (Sciences des textes et
documents). Ses premiers ouvrages portent sur les récits des voyageurs
européens au Maghreb, pour étudier leurs représentations de ce qu’ils
appelaient l’Orient, dans la littérature et dans la peinture. Dans le
cinéma, elle étudie les représentations que les Maghrébins donnent
d’eux-mêmes. Ce livre, 50 Ans de cinéma maghrébin, est le deuxième
ouvrage qu’elle leur a consacré, en plus de nombreux articles parus dans
les dix dernières années.
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