Chronique du jour : LETTRE DE PROVINCE
Bronzés des marigots et mer-mirage


Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr
Ils ont entre 8 et 12 ans et comme de juste ils ne sont pas plus hauts que l’inutile rambarde ceinturant les rares plans d’eau encore en fonction.
Chaque après-midi, au moment où le soleil décline et l’air se rafraîchit, ils investissent cette mer imaginaire afin de faire trempette. Ces canards barbotant au cœur de l’été font partie de la prime enfance orpheline de vacances. Des laissés-pour-compte des bains marins subventionnés parce qu’ils sont les pauvres des pauvres jamais recensés. D’une grande complicité, ils se donnent le mot afin de se retrouver chaque jour au bord de ces mares de fortune jamais nettoyées et jamais aseptisées par un quelconque service communal. Mais que leur importe le risque des maladies, ils n’en connaissent d’ailleurs, ni le sens des mots qui les désignent ni comment s’en prémunir. Chiens perdus sans collier, au cœur de la canicule, ils vont à l’instinct mais également par le bouche-à-oreille vers ces minuscules rivages pollués où les eaux sont aussi dormantes que les parents sont assoupis par l’extrême misère. Bronzés du macadam, ils connaissent tous les marigots d’une ville à la fois si proche et si lointaine de la mer. C’est dire que survivre en juillet sur ce rocher d’enfer n’est jamais simple. Ici l’appel à l’évasion n’a jamais eu le sens que lui donnent les prospectus touristiques. Il évoque plutôt le désir indicible d’échapper à cette incarcération solaire. Or, puisque tout semble fichu et sans appel pour cette enfance en rade, ne vaut-il pas mieux accompagner les privilégiés, de seconde zone, qui parviennent, en dépit de tout, à transhumer vers des rivages cléments ? Embarquons vite pour une excursion entre la fournaise constantinoise et la douceur skikdie. Voyage initiatique pour les plus petits et pèlerinage inévitable pour les aînés. Car Skikda a, de tout temps, été un refuge et une retraite contre la mortelle canicule plutôt qu’une destination élective ! Et pour cause on ne choisit pas de se rendre dans ces rivages mais de s’y retirer momentanément. À ce propos, les géographes et autres mémorialistes ont eu souvent la précision et l’évocation peu illustratives. Eux dont les savoirs consistent, soit à mesurer les distances soit à entretenir la légende, ignorent cependant l’illusion magique qui met en phase un «ici» et un «ailleurs». Ainsi en est-il de certaines villes réputées foncièrement continentales alors qu’elles ne respirent que par des bronches océanes. À l’inverse, il en est d’autres dont l’intimité marine n’a guère influé sur les extractions de sa population. En effet, qui ne connaît pas ces cités qui tendent leurs bras vers l’océan en dépit de l’obstacle qui les en sépare ? Et qui n’a pas découvert, un jour, que d’autres demeurent fâchés avec l’infini liquide malgré la proximité ? Mieux qu’un démenti à la rationalité des cartes géopolitiques, ce contraste révèle une étrange cartomancie des lieux. C’est-à-dire une aspiration secrète qui habite chaque territoire. Alors Constantine est-elle véritablement une ville terrienne ? De moins en moins la certitude étaye la géographie car rarement cette cité s’était refusée aux noces marines. Bien que toutes les cartes routières la relèguent à 80 bornes des rivages ne change rien à son goût immodéré par les étendues liquéfiées. Les chroniqueurs arabes de l’âge d’or, étonnés par sa posture aérienne, n’avaient-ils pas déjà admis qu’elle était cousine germaine de cet «ailleurs marin» ? Dans sa prose lyrique, le voyageur Al Bakri parlait d’elle en termes éthérés. «En dépit de l’imposante présence de la roche, il humait, disait-il, des effluves marins dans ses murs.» Nous voilà dans un arpentage particulier celui qui est revisité par les «sens». Cette sensibilité qui décèle le discret appel de la mer à l’approche de l’été quand le complot du soleil et de la roche rend insoutenables les jours. C’est donc un tutoiement ancien qu’elle entretient depuis avec l’océan. De fait, les Constantinois ne s’y rendent pas uniquement dans ce proche ailleurs comme l’on rend les armes et que l’on capitule devant le soleil. La mer se visite dans une sorte d’allégeance païenne encore présente dans les derniers pans d’une urbanité de plus en plus menacée. C’est dire que la mer est perçue comme le complément de leur rocher. Une sorte de prolongement mythique et mystique sans lequel les saints tutélaires ne sauraient être convenablement honorés. Par le lointain passé, les femmes «d’ici» quand elles abordaient ces rivages ne se consacraient-elles pas à des ablutions ? Dans un rituel immuable, ne ramenaient-elles pas également de ce séjour des flacons de son eau ? Talisman de jouvence et promesses d’un retour cyclique constituaient la double signification de cette révérence à la mer. Autres temps, autres mœurs, dit-on. De nos jours, cette relation cérémonieuse avec l’océan est certes tombée en désuétude et plus personne ne songe à la ressusciter. Mais la passion marine, elle, est demeurée intacte. Constantine qui s’y attache toujours en ayant fait de Skikda son bastingage initial a cependant de plus en plus de difficultés à s’y rendre en masse et pour de longs séjours. Destination, des petites gens et des modestes bourses, elle est devenue inaccessible lorsque la petite pauvreté se mue en misère. Les enfants qui peuplent les «jets d’eau» constantinois en sont la preuve. Eux qui sans amertume inventent la magie de la… mer. Et, à leurs risques et périls, témoignent de ces temps difficiles.
B. H.

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