|
Les autorités tiennent à rassurer. Manger de la viande
indienne est hallal.
Même à midi ?
Je ne sais plus depuis combien de minutes il est là à me parler. D’ailleurs
s’agit-il encore de minutes ou plutôt d’heures ? Et est-ce bien à moi que cette
bouche arcboutée à son rictus s’adresse ? Je ne sais plus. Depuis le temps,
l’expérience aidant, les Ramadans passant, j’ai appris à me mettre en mode
«pilotage automatique» . Ainsi, par à-coups, à intervalles que l’on pourrait
croire fruits du hasard, mais qui sont en vérité judicieusement calculés, ma
tête penche en signe d’assentiment respectueux. Là, par exemple, je sais que je
dois hocher vite la tête, en fonction du degré de froncements de ses sourcils
broussailleux. De moins en moins broussailleux. Autre avantage du pilotage
automatique, ce sont mes mains. Ah ! Mes mains ! Je ne les aurais jamais crues
capables d’autant de prouesses. Tenez, là, en ce moment même, elles feuillètent
mon rapport d’activité pour s’arrêter à la page 22. Je sais que c’est de cette
page que l’Autre veut m’entretenir, parce que c’est là, dans ces paragraphes-là,
que ces postillons encore plus nombreux ont trouvé matière à m’inonder encore
plus le visage. Il veut la page 22 ? Il va l’avoir. Et là, rebelote. 10 secondes
sans bouger ma tête, à la onzième, je lui applique un mouvement bref, de haut en
bas. Mais attention, tout cela ne peut véritablement fonctionner, efficacement
marcher que si j’ouvre la bouche au bout de dix minutes. Pour en sortir un son.
Pas deux. Pas trois. Mais un seul, et balancé d’un bloc : «Naâm Sidi !» Là, je
quitte un court instant mon mode «pilotage automatique» pour vérifier que ma
phrase a tapé juste, a mis dans le mille. Oui ! Son regard semble s’être
légèrement adouci. Ouf ! Allez, je repars. Moi, dans mon pilotage automatique.
Lui, dans son matraquage et son postillonnage coléreux. Finalement, ce n’est pas
si terrible que ça les auditions pendant Ramadan. Faut juste s’y préparer
convenablement. D’ailleurs, à voir son regard fatigué, je n’en ai plus pour
longtemps avant de ressortir de son bureau et de revenir à des choses beaucoup
plus sérieuses. Comme de fumer du thé pour rester éveillé à ce cauchemar qui
continue.
H. L.
|