Législatives. Les mosquées du pays ont reçu instruction de lancer
des appels contre l’abstention.Vive le double-vitrage !
L’opération a été officiellement lancée ce matin. L’effacement systématique
du mot «abstention» de chaque discussion, de chaque intervention parlée ou
écrite, publique ou privée. Le régime, décidé à mener cette campagne de manière
ferme et résolue, a mis le paquet. Des manuels de synonymes du mot «abstention»
ont ainsi été distribués à grande échelle. Dans les administrations. Dans les
usines. Dans les institutions. Dans les lycées. Dans les universités. Dans les
tramways. Sur les 9 kilomètres que compte le trajet de métro. Et même dans les
crèches, au cas où votre petit dernier serait pris de l’envie de vagir le mot
«abstention». Partout où les Algériennes et les Algériens risquent de faire
usage de leur bouche, un petit livret leur est offert qui leur permet de
remplacer le mot «abstention» par un autre, cousin et de même sens. Ainsi, ce
matin, mon fils a méchamment répondu à sa sœur qui l’accusait d’avoir vidé son
pot de gel à cheveux. En temps normal, j’aurais lancé de ma voix de stentor :
«Je te demande de t’abstenir de ce genre de remarques à ta sœur !» Mais là,
circonstances obligent, à l’aide du précieux manuel, je me suis entendu dire à
mon garçon : «A l’avenir, évite ce genre de mots désobligeants et ne t’avise
plus de hausser le ton contre ta sœur !» Ça n’a pas rempli plus que cela le pot
de gel, ma fifille est arrivée en classe avec une mèche encore plus rebelle que
les autres jours, mais au bout du compte, j’avais respecté la consigne. Chez
moi, le mot «abstention» n’avait pas été prononcé, en total respect avec la
directive du pouvoir. Je m’absti… enfin… je veux dire… j’éviterai de vous narrer
toutes les fois où, dans le courant de la journée, j’ai eu besoin de recourir au
manuel. Des tas de fois, vous devez vous en douter. Eh oui, forcément ! Nous
vivons dans une société où l’on nous a obligés tout le temps, depuis notre
naissance, à nous abste… heu… à nous priver d’un tas de choses. L’abstine… la
privation a toujours fait partie de notre univers. Et puis, là, hop ! On nous
demande de nous passer de prononcer le mot fatidique. C’est dur ! Il nous faut
une période d’adaptation. Exactement de la même manière que lors des précédentes
législatives. Vous vous en souvenez ? Bien sûr que vous vous en souvenez ! Vous
ne pouvez que vous en souvenir, n’est-ce pas ? A l’époque, c’est un autre mot
qu’il nous avait été demandé de bannir de notre langage. Le régime ne voulait
plus entendre «Boycott» Et déjà, de ce temps-là, des manuels semblables à celui
distribué aujourd’hui nous avaient été offerts. Avec dedans les synonymes de
«boycott». C’est bien simple, depuis l’indépendance et la succession de scrutins
«libres et transparents», ma bibliothèque regorge de ce genre de manuels des
synonymes. Tiens ! Là, en farfouillant dans les rayonnages, je tombe sur un
vieux manuel usé et poussiéreux. Celui des synonymes du mot «pluralisme». Il
était coincé entre les manuels consacrés aux synonymes de «démocratie» et
d’«alternance». Je vois bien à votre bouche en coin que vous vous apprêtez à
sourire. Non ! S’il vous plaît, abstenez- vous ! Et contentez-vous juste de
fumer du thé pour rester éveillés à ce cauchemar qui continue.
H. L. |