
Soirmagazine : ATTITUDES Désillusion
Par Naïma Yachir
naiyach@yahoo.fr
Sorti frais émoulu de l’université de Bab-Ezzouar, Samir, un master en
mathématiques financières en poche, obtenu avec 17, mention très bien, a
franchi une étape de sa vie pour passer à une autre, celle du monde du
travail. Il était loin d’imaginer qu’un véritable parcours du combattant
l’attendait. Il fallait décrocher une place dans une banque pour son
stage de fin de cycle. Pour cela, il fallait faire appel à toutes les
connaissances, fouiller dans son carnet d’adresses, remuer sa mémoire
pour y trouver un ancien camarade de classe devenu directeur de banque,
ou y dénicher un cousin éloigné, haut responsable au ministère des
Finances. La tâche fut ardue pour ses parents, qui, en fin de compte,
ont réussi le challenge. Samir, grâce à son excellent travail, a passé
l’épreuve avec les félicitations du jury. «Un petit génie dans son
genre», il est donc recruté d’office dans la même banque. Fier, il
l’était de son nouveau poste. Mais il déchantera un mois plus tard
lorsqu’il percevra sa fiche de paye. Pour tous les efforts qu’il aura
fournis durant toutes les années où il a usé ses pantalons sur les bancs
de l’école et de l’université, tous ces mois où il a passé des nuits
blanches, où il a hyberné pour potasser son mémoire de fin de licence en
jurant de se classer major de promo, et bien, pour tout cela il méritera
tout juste 30 000 DA. Il fera contre mauvaise fortune, bon cœur. Il
bossera, conscient que, quelque part, il est exploité sous prétexte
qu’il n’a pas encore acquis l’expérience. Notre banquier, heureux
d’avoir décroché un job, surmontera tous les écueils pour arriver à son
poste de travail à l’heure. Un défi ! À 26 ans, il n’a pas cette chance
d’avoir un papa qui lui a offert une voiture pour son master. Il
n’espère pas l’acquérir de sitôt, vu sa modique paye. Et la chance n’est
pas de son côté depuis que nos gouvernants ont décidé de mettre fin au
crédit à la consommation. Il prendra son mal en patience et parcourra
des kilomètres pour se rendre à son lieu de travail. Il fera la navette
Boumerdès-Dély-Ibrahim, deux fois par jour, en usant de différents
moyens de transport : bus, train, taxi, auto-stop, clandestin. Et,
j’avais oublié «train onze». Il arrivera au boulot par ces chaleurs, en
nage. Sa chemise auréolée de sueur, sa cravate en soie froissée, son
visage rouge, haletant, la gorge sèche. Résultats des courses : ses
dépenses mensuelles dépassent son salaire et son allure est pitoyable !
Il s’entêtera à faire le nègre, sûr, qu’après un an, et après sa
confirmation, l’augmentation sera assurée, d’autant que sa fiche de
notation est excellente. Désillusion ! On continuera à l’exploiter, en
ressassant qu’il lui faudra acquérir de l'expérience, et son salaire
n’augmentera pas d’un iota.
- «Mais bonté divine ! comment avoir de l’expérience si je ne peux
bénéficier de formation interne, si je dois passer ma vie à
comptabiliser des années d’ancienneté sans rien apprendre, et que mon
salaire stagne pendant que le fossé entre moi et mes responsables se
creuse de plus en plus et que leurs salaires ne cessent de grimper ?» Il
descendra alors de son nuage, et ne se fera plus aucune illusion.
Pragmatique qu’il est, il décidera de prendre son avenir en main. Pris
au piège, il est convaincu que changer de boulot ne servirait à rien. On
lui chantera la même chanson. Partir pour d’autres cieux, faire ses
preuves ailleurs, c’est sa nouvelle résolution. Il perfectionnera alors
son anglais. Il ajoutera pour ce faire, un nouvel itinéraire à son long
parcours. Deux fois par semaine, il se rendra après ses horaires de
travail à Hydra pour suivre ses cours. Samir végétera encore deux ans
dans cette banque et prendra le large, mûri et mieux armé.
- «Et que l’on ne vienne pas me faire une leçon de patriotisme, en
évoquant lamentablement la fuite des cerveaux.»
|