Lundi 13 août 2012
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Contribution : Évocation
BOUGUERA EL OUAFI
Médaillé d’or, mais oublié de tous


Par Mhand Kasmi
Que de ressemblances entre le tout nouveau médaillé d’or des Jeux olympiques version 2012 de Londres, le désormais héros national Taoufik Makhloufi, et le premier médaillé du genre aux Jeux olympiques d’Amsterdam de 1928 : Ahmed Bouguera El Ouafi, le vainqueur inattendu de l’épreuve reine du marathon ! Même coup de tonnerre et surprise générale à l’arrivée, tous les deux victimes de sanctions des instances olympiques (avant la victoire pour Makhloufi et après pour Bouguera), un même patrimoine génétique commun de rusés fennecs bien de chez nous sachant instinctivement négocier de bout en bout leur course, et surtout un identique sourire narquois et malicieux au fond des yeux pour faire face à toutes les adversités que leur succès surprenant a provoquées.
Au-delà des fortes affinités, une différence quand même et elle est de taille : à Amsterdam, c’est la Marseillaise qui a retenti pour saluer l’exploit solitaire de l’indigène des contreforts de l’Atlas saharien, alors qu’à Londres, c’est un Kassamen symphonisé par la garde royale de Sa Majesté qui a crépité dans les immenses sonos du stade olympique, histoire de prendre sa revanche sur ses détracteurs anglais qui l’ont décrété hymne aux relents racistes ! Racistes vous-mêmes !

De Ouled Djellal à l’Olympe d’Amsterdam
Ahmed Bouguera El Ouafi est né, selon les services de l’état civil, à Ouled-Djellal, dans la wilaya de Biskra, entre 1898 et 1903. La maman d’El Ouafi racontait que son enfant était très chétif, car sa famille était très pauvre comme celle de tous les Algériens de ce début du XXe siècle. Les enfants toujours nombreux se nourrissaient le plus souvent de dattes, de galette d'orge et de lait de chèvre. Les légumes frais ou secs étaient un luxe pour la familles. Mais Bouguera El Ouafi avait une préférence pour le lait de chèvre, le «borré» : un mélange de farine de dattes de la variété «mech-degla», de farine de blé et parfois un peu de son avec. Ce régime, très riche en calcium vitamines, donna beaucoup de force à notre bonhomme. Cette force étonnait plus d'un, car on raconte que Bouguera parcourait déjà et pieds nus à la manière d’Abebe Bikila, l’autre champion olympique éthiopien des années soixante, quotidiennement malgré son jeune âge. Il n'avait que 14 années, et se présentait déjà comme un futur grand marathonien. C’est durant son service militaire en Allemagne, au 25e régiment de tirailleurs algériens, qu’un officier, Vaquier, remarqua les dispositions athlétiques du jeune homme. En 1923, il l’envoie en France pour participer à des championnats militaires d’athlétisme. Les qualités du jeune Ahmed sont telles qu’il est retenu par la Fédération française d’athlétisme, pour participer aux sélections des 1924 qui sont organisées à Paris. Le grand garçon prit ainsi goût à l’athlétisme et à sa discipline fétiche : le marathon. Ses qualités certaines d’endurance lui permirent, lors du marathon olympique de Paris en 1924, de une belle 7e place en 2h 54’19’’. Une performance qui ne le sort pourtant pas ni de l’anonymat ni de sa misère matérielle d’indigène. Comme il faut bien vivre, Ahmed se fait embaucher à l’usine automobile Renault de commence en tant que manœuvre, puis décolleteur, comme des centaines d’autres salariés «indigènes» de métropole, et déjà comme de nombreux émigrés. Malek, son fils lui aussi employé plus tard à la régie, se souvient de l’histoire père : «Après ceux venus d’Italie, ce sont ceux d’Afrique du Nord qui commencent à arriver à cette époque. Des hommes, chassés par la misère qui règne en Algérie. Ils montent à Paris, s’installent du côté de la porte de Bastille. Ils ne savent ni lire ni écrire. Ils s’emploient aux tâches les plus rudes, les plus ingrates, et vendent leur sueur au capitalisme en plein essor.» Une fois ses heures de travail terminées chez Renault, c’est sur les pistes Ouafi offre, lui, en prime, sa sueur à la France coloniale métropolitaine. Il devient sociétaire du CO Billancourt, le club de l’usine. Pour lui, les déplacements sont autant d’instants de bonheur, de prétexte à découvrir le pays. La ouvrit tout d’abord le chemin de Paris, puis elle le mit en contact avec des camarades dont il appréciait la compagnie, au cours des déplacements sportifs du dimanche. Il savourait le bonheur de redevenir un être humain. Il son visage un légendaire sourire qui ne le quittera plus jamais, sauf à la fin douloureuse de sa triste vie. Ce sourire et son indéniable talent le projetèrent de l’ombre et de l’enfer des chaînes de montage des ateliers de Billancourt radieuse du podium olympique. Ahmed El Ouafi devint très vite champion de France du marathon en 1927. Préparé par un ancien crossman, Louis Corlet, il se qualifie pour la seconde fois pour les Jeux olympiques d’Amsterdam de 1928.

De l’Olympe d’Amsterdam à l’enfer de la plaine Saint-Denis
En ce matin du 5 août 1928, l’athlète frappé du dossard n°71 ne fait pas partie des favoris. Prudent et pointé à mi-parcours vers la vingtième place, il compte 2’30’’ de retard sur les hommes de tête qui se livrent une épique bataille. Les favoris sont pendant ces jeux de 1928 les Finlandais, les Kenyans de l’athlétisme de l’époque présents en force dans la course. Une lutte qui joue en faveur du fennec de Ouled Djellal. Faisant preuve d’une grande régularité, il refait son handicap pour franchir la ligne d’arrivée en vainqueur. A l’issue d’une chevauchée de 2 h 32’ 57’’, il coupe le ruban de la ligne d’arrivée, comme à l’accoutumée, un large sourire aux lèvres. ll devance Miguel Plaza (Chili) 2 h 33’23’’ et Martti Marttelin (Finlande) 2 h 35’2’’. Au sommet de l’Olympe, c’est curieusement le plus souvent sous le patronyme raccourci d’El Ouafi, qu’il prend place dans la légende du sport français. Une légende qu’on prend soin de ne pas trop afficher. La raison : El Ouafi reste un «Arabe». Qu’on en juge ! Le Dictionnaire des médaillés olympiques françaisde Stéphane Gachet lui consacre une dizaine de lignes et trouve les mots justes qui trahissent l’embarras d’un monde sportif français fondamentalement raciste : «Ahmed Bouguera Ben Abdelbaki : un des plus grands athlètes français de la première moitié du XXe siècle est aussi l’un des moins connus.» Dans son édition du 6 août 1928, même le journal l’Humanité d’obédience pourtant progressiste titrait sa colonne de résultats consacrée aux jeux d’Amsterdam : «Enfin une victoire française ! C’est… ô ironie !… celle de l’Arabe El Ouafi dans le marathon.» Pas une ligne de plus, ni sur l’athlète ni sur sa performance. Dans le journal l ’Auto (devenu par la suite l’Equipe) du même jour, les photos sont consacrées (ô ironie !) à quatre médaillés allemands (ennemis héréditaires pourtant) et le titre du papier clame : «El Ouafi (France) enlève de haute lutte le marathon olympique devant le chilien Plaza.» Mais seules quelques lignes sont consacrées à la course. Ce dont s’excuse au demeurant le journaliste. «La presse sportive française m’ayant fait le grand honneur de me désigner pour suivre cette importante épreuve de grand fond, je me promettais de vous en conter tous les détails. Mais il faut aujourd’hui faire vite et court !...» Décidément !… Pourtant, cette médaille d’or ne fit pas le bonheur de Bouguera El Ouafi lui-même, ou du moins ne l’extirpe pas de sa misère ! Mal entouré, mal conseillé, abandonné à lui-même, le nouveau champion olympique n’est pas préparé à cette gloire toute relative et soudaine. Il cède quelques mois plus tard aux offres d’un patron de cirque américain. El Ouafi franchit l’Atlantique à la veille de la grande dépression de 1929 et participe à des exhibitions face à des athlètes locaux dans des courses de foires, mais aussi face à des chevaux et d’autres animaux. Il y fait des rencontres mémorables, s’en souvient sa fille : «Son voyage en Amérique demeurait l’aventure de sa vie et il racontait qu’il avait rencontré Chaplin, Mistinguett, Maurice Chevalier.» Mais le rêve américain ne dure guère. Rémunéré au rabais pour ses prestations, ce qui est interdit par le comité olympique, il est radié à vie, et la compétition lui est proscrite. A jamais. La punition est lourde et injuste. Elle laisse beaucoup d’amertume au jeune sportif qui redevient anonyme. Privé des joies de la course à pied, il achète, grâce à ses maigres économies, un café dans le quartier de la gare d’Austerlitz. Mais il est vite rattrapé par le mauvais sort ; il se fait détrousser par ses «associés». Dès lors et pendant près de vingt-cinq ans, ce sera l’inexorable descente aux enfers. Il faudra attendre 1956 et la victoire d’un autre Français d’origine algérienne, Okacha Alain Mimoun lors du marathon des Jeux de Melbourne, pour que Bouguera El Ouafi revienne sous les projecteurs de l’actualité. Son frère de sang naturalisé français jouit, quant à lui, des faveurs des médias français de l’époque. Originaire de Sidi Bel Abbès, Alain Mimoun s’est en effet pleinement assumé en se convertissant au catholicisme et en clamant publiquement à qui voulait bien l’entendre qu’il devait sa victoire au marathon de 1956 à l’intercession favorable de Sainte Thérèse du Petit Jésus. Fort de sa notoriété et de ses entrées dans le sérail, il invite même El Ouafi à une réception à l’Elysée ! Sur les écrans de la télévision, la France «olympique» découvrit alors, toute honte bue, un vieillard «finissant» de cinquante-sept ans, chauve, édenté, un visage de bouffon bouffi, qui avait remisé définitivement de sourire. Donné pour mort deux mois plus tôt, il ne dût sa survie qu’à la pitance que lui accorda une sœur charitable et ressassait pitoyablement le souvenir de sa victoire olympique. Même la fin pitoyable de notre médaillé olympique est entourée d’un halo de brouillard olympien : la thèse la plus répandue parle d’une mort accidentelle due aux dégâts collatéraux d’une descente d’un commando FLN sur un bar fréquenté par des activistes contre-révolutionnaires. Bouguera El Ouafi y aurait trouvé la mort avec sa sœur. Une autre thèse soutient que ce seraient ces retrouvailles avec sa sœur, dont le fils était propriétaire de trois petits hôtels à Saint-Denis, qui vont être à l’origine de sa fin tragique. Les détails sont plus précis. Au début de l’année 1959, son neveu décède. Le 18 octobre, dans une chambre du 10, rue du Landis, à la Plaine-Saint- Denis, une querelle de famille éclate à propos du partage du modeste héritage. Trois personnes sont tuées, dont Ahmed Bouguera El Ouafi et sa sœur. En raison de l’enquête de police, la dépouille du médaillé d’or d’Amsterdam est conduite à l’institut médico-légal, avant d’être enterrée furtivement et précipitamment au cimetière musulman de Bobigny dans l’anonymat le plus complet.

Que reste-t-il du lièvre-fennec d’Ouled Djellal ?
Entre gloire et tragédie, l'homme que pensait être finalement devenu Bouguera El Ouafi avec son titre olympique arraché de haute lutte et seul, souriait toujours ! Sauf quand il apparut à la fin de sa vie aux Français en cette année 1956, exhibé à la télévision par un ex-compatriote à l’Olympe de la gloire… olympique ! Il avait, contrairement à Alain Mimoun, réintégré le statut infra-humain qui était fait par la France coloniale à tout Arabe, fut-il momentanément de service. Sinon, comment expliquer que pendant une colonisation de peuplement de près d’un siècle et demi, seuls deux athlètes indigènes ont atteint les plus hautes marches du podium olympique : Alain ex-Okacha Mimoun et Bouguera El Ouafi. Le premier exhibé comme modèle de réussite et le second voué aux gémonies. Qui se souvient aujourd’hui du destin olympique d’Ahmed Bouguera El Ouafi ? Certainement pas les instances olympiques françaises toutes fébrilement occupées à faire la comptabilité des médailles qui la séparent de la moisson des grandes et vraies nations, obtenues pour la plupart par des athlètes «français» fraîchement «francisés» portant des noms «arabes» ou ceux de ressortissants de ses anciennes colonies. Et l’Algérie ? Quel statut pour un athlète victime et jusqu’au bout du code de l’indigénat le plus abject, y compris quand il est hypocritement assaisonné à des valeurs olympiennes remises au gout du XXe siècle par un aristocrate français : le baron de Coubertin. Sa mort dans des conditions non élucidées à un tournant décisif de la guerre d’indépendance est bien évidemment sujette à tous les étiquetages défavorables sur sa conduite révolutionnaire, lui l’ancien tirailleur. En France, le nom de Bouguera El Ouafi a finalement fini par être tardivement apposé à un bout de rue conduisant au stade France de Saint-Denis et à un gymnase à la Courneuve, par des municipalités communistes, suite à un émouvant article qu’a consacré en 1997 à El Ouafi un journaliste de l’Humanité, Patrick Pierquet. Ce sont aujourd’hui les rares et uniques traces de cette personnalité au destin olympique exceptionnel et peu commun, qui traversa toutes les épreuves du siècle dernier avec son légendaire et attachant sourire. Son engagement, il le paya au prix fort. Verdun, Amsterdam, New York ? Sa première transhumance, lui le vrai nomade de Oued Djellal, il l’a faite, contraint, dans une tenue militaire plus ample que son corps squelettique sous-alimenté. Sa découverte de la France correspondit à la fin des combats de la Première Guerre mondiale, particulièrement vorace en hommes, toujours en première ligne comme tous les tirailleurs venus des colonies françaises et qui furent de véritables réserves stratégiques de chair à canon. Charleroi, Verdun, l’Artois, voici les premières pages de géographie que découvre en direct le jeune indigène algérien. Si des centaines de milliers de ses frères sont sacrifiés, Ahmed Bouguera El Ouafi s’en sort toujours miraculeusement. Son deuxième voyage le conduisit dans les armées d’occupation en Allemagne. De Verdun à l’Allemagne, de Paris à New York, de Chicago à Saint-Ouen, le jeune natif d’Ouled Djellal, au sourire légendaire, aura en tout connu un conflit mondial, le colonialisme, l’usine, les lauriers évanescents, la gloire fugitive, la solitude meurtrière, la pauvreté permanente et l’hypocrisie d’un monde olympique qui daigna quand même payer au moins ses obsèques, bien longtemps après l’avoir interdit de compétition. C’est au bout de l’allée principale, au carré n°5 bis du cimetière musulman de Bobigny que repose depuis la fin de l’année 1959 Ahmed Bouguera El Ouafi, un authentique lièvre doublé d’un fennec bien de chez nous, qui a créé la plus énorme surprise des Jeux olympiques d’Amsterdam en 1928, exactement comme Taoufik Makhloufi aujourd’hui. C’était le premier médaillé vermeil «pur sang» algérien. Nous espérons que Makhloufi ne sera pas le dernier et qu’il fera des petits, à la vitesse de procréation des lièvres croisés bien sûr à des fennecs… bien de chez nous ! Mais là est une autre affaire !
M. K.

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