Mercredi 15 août 2012
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Contribution : Monsieur Onfray, fumez votre joint sans baver SVP !

Par Badre’eddine Mili
Ecrivain

Alors là, si je m’y attendais ! Je n’en reviens pas ! C’est vous qui avez dit ça ? Le philosophe nietzschéen, le libertaire, le militant de l’alternative unitaire à gauche. Je lis et relis l’interview que vous avez accordée le 10 août dernier à El Watan-Week-End et je n’en crois pas mes yeux, moi l’indolent samaritain, la garde baissée d’un cran, qui vous créditait, il y a si peu, d’un bon classement parmi les intellectuels français qui ont sauvé l’honneur de leur pays dans la bataille contre les idées du Front national.
Je dois avouer que personne, avant vous, ne s’est aventuré, aussi loin, dans la négation du martyre algérien. Pas même les généraux de la conquête, de l’occupation et de la guerre de 1954, qui ont laissé derrière eux des témoignages matériels et écrits accablants sur les crimes contre l’humanité qu’ils ont délibérément commis en Algérie. Goebbels, dans sa furie extatique de propagandiste hitlérien zélé, n’avait pas osé dire ce que vous avez dit. Je ne savais pas que l’hédonisme pouvait provoquer un état de dégénérescence mentale aussi avancé qui vous fait tenir, dans une démence d’une agressivité inouïe, des propos aussi violents, hostiles, insensés et fantasques à l’encontre des Algériens que vous accusez d’avoir été «les premiers à avoir choisi la violence et d’être à l’origine du plus grand nombre de morts du côté… algérien» ! Comparé à vous, Benjamin Stora passerait pour une innocente Sylphide, égarée dans le Jardin des Hespérides. Monsieur Onfray, quand on fume un joint, on prend la précaution de ne pas baver sur le col de sa chemise, et quand on s’oublie, il ne faut pas s’étonner qu’une âme charitable, de passage, vous mouche proprement. Qu’est-ce qui vous a pris d’insulter, frontalement, dans le jargon des charretiers, les élites algériennes que vous logez, indistinctement, à l’enseigne de «la cour des plumitifs», des «supposés» et prétendus» intellectuels prisonniers de l’esclavage mental qui est encore le leur» ? Quelle mouche néocolonialiste vous a piqué pour vous en aller attaquer l’Algérie et son Etat, vous permettant de traiter les Algériens «d’indigènes» qu’un demi- siècle d’indépendance» n’a pas réussi à libérer «d’une servitude contemporaine » d’où sont bannis «l’intelligence et l’esprit critique» osant déclarer que l’indépendance en Algérie est un combat qui reste à mener…»? Quelle prétentieuse impudence pour un philosophe que j’avais cru, un moment — hâtivement et à tort —, bien parti pour donner un coup de jeune à la philosophie, de la sortir du ghetto bourgeois de la grande loge, de la jeter dans la rue et de l’enseigner dans les universités populaires dans le but de la délivrer de l’aveuglement des préjugés raciaux, idéologiques et religieux ! Je vous considérais comme un philosophe neuf et audacieux qui proposait une alternative plus crédible que la fausse philosophie du marigot fangeux et putride dans lequel s’ébrouent, depuis 20 ans, les BHL, les Gluksman, les Finkelkrault, héritiers des intellectuels français qui ont cautionné la collaboration avec l’Allemagne nazie et les dérives colonialistes des deux siècles derniers. Mieux encore, il m’avait semblé que vous avez emprunté une voie originale pour renouer avec la pensée progressiste, dans une France qui a oublié Poulantzas, Ellenstein, Althusser, Garaudy, Balibar et Labica. Bien qu’opposé à votre vision sur la gestion libertaire du capitalisme», j’avais misé sur votre capacité de conférer à la philosophie et à l’intelligence, d’une manière générale, le pouvoir d’anticipation qui lui manque aujourd’hui, là où Edgar Morin a échoué en se faisant surprendre par la révolte de Mai 1968, là où Régis Debray a fait fausse route en suivant les «focos» guévaristes et là où Minc et Atalli se sont fait pièger par la crise mondiale du capitalisme financier. Finalement, j’ai dû descendre de mon nuage pour constater que la montagne n’a accouché que d’une souris, et que vous, comme beaucoup d’icônes de l’élite française d’aujourd’hui, à quelques exceptions près, comme l’inusable indigné Stéphane Hessel ou le lucide Olivier Le Cour Grand-maison, ressemblez beaucoup plus à «un ramassis de trotsko-balladuriens» et de «soixante-huitards alignés sur l’ultra- libéralisme» qui vivent entre eux, dans des cercles fermés, déconnectés des réalités du monde et des peuples ainsi que Jean-François Kahn vous a dépeints dans un de ses derniers ouvrages. Docteur Jekkyl et Mister Hyde ! quel mauvais ressort vous a réveillé du pied gauche pour vous faire dire, sans avoir vérifié vos sources ni relu les écrits des intellectuels algériens dans les revues Esprit et La Pensée, que «depuis le 8 Mai 1945 et la répression de Sétif et de Guelma, il est prouvé que les militants de l’indépendance nationale ont souhaité tout s’interdire qui soit du côté de la paix, de la négociation, de la diplomatie, de l’intelligence, de la raison. Ce sont les Algériens qui ont choisi la voie de la violence et sont à l’origine du plus grand nombre de morts du côté… algérien». BHL, Zemmour, Menard n’auraient pas mieux plaidé en faveur des Laquierre, Borgeaud, Blachére, Schiaffino, Salan, Degueldre, Tomazo et Lagaillarde ! Alors, convenez qu’après que vous nous ayez fait essuyer ce fatras d’immondices, nous nous employions, à notre tour, à décaper l’épaisse couche d’arrogance dont vous habillez vos fragiles certitudes. 1- Passe que vous fassiez l’article pour le compte d’Albert Camus à l’endroit duquel les Algériens ne nourrissent aucune animosité particulière pour avoir rejoint son camp naturel, au moment où il fallait, illuminé de l’aura de la reconnaissance internationale, qu’il se prononce, clairement, sur le combat anti-colonial de son pays natal. 2- Passe, encore, que vous demandiez que nous lui reconnaissions le droit de choisir ses sujets et de ne pas être obligé de faire la sociologie de son pays. Sauf qu’un écrivain est le miroir de son époque et de sa société comme le furent Neruda pour le Chili, Hikmet pour la Turquie et Neguib Mahfoud pour l’Egypte. L’acte d’écrire d’un romancier n’est pas gratuit, il revêt un sens et, dans cet ordre d’idées, l’œuvre prolixe et variée de Camus n’a pas livré des clefs de lecture suffisamment convaincantes pour dire, sans risque de mentir, qu’il avait opté pour la défense de la cause nationale du peuple algérien. Vous sentez bien que la faille est là et vous nous renvoyez, le rouge au front, à son roman inachevé, Le premier homme, pour prendre connaissance du message final qu’il aurait pu nous délivrer à ce sujet. Drôle de philosophe qui nous incite à juger à partir de pièces qui n’ont jamais existé et qui n’existeront jamais ! Sachez, de toutes façons, que les Algériens ont réglé leurs comptes politiques avec Camus, en pleine guerre de Libération. Ils n’ont pas attendu vos tardives justifications pour le faire. Le des camusiens, français comme leurs relais algériens, est de continuer à ramer à contre-courant de la vérité historique pour chercher dans les positions ambiguës de l’auteur de La Peste de quoi lui tisser les lauriers du révolutionnaire qui s’ignore alors qu’il était un communiste velléitaire, tout juste séduit par l’utopie de «la nation algérienne en construction» dans laquelle Maurice Thorez, l’ancien secrétaire général du PCF, invitait les Arabes, les juifs et les Européens à se fondre. 3- Il est de votre droit de traiter comme il vous plaît de la querelle entre Sartre et Camus. Il s’est écrit tant de choses sur cette rivalité entre la philosophie de la liberté et la philosophie de l’absurde que nous n’allons pas en rajouter dans un texte dont la vocation n’est pas d’aller dans l’exégèse. Il suffit de rappeler que Sartre, le philosophe de la responsabilité qui avait dit, reprenant Auguste Comte, «qu’on ne peut pas être à la fenêtre et se regarder passer dans la rue» a évolué et qu’il est passé de la neutralité du clerc des «mains sales» à l’engagement militant et à l’appui actif de la lutte de libération algérienne. Camus, non ! Il en était resté au mythe de Sisyphe, prisonnier d’une conception de la vie dénuée de sens. Coincé entre les Antiques et Alain, se privant d’oser aller plus loin. Que vous chargez aujourd’hui Sartre de tous les maux, c’est votre liberté, mais tolérez que nous vous disions que nous préférons largement le Sartre qui soutenait le principe de l’autodétermination du peuple algérien, dénonçait la torture et l’assassinat de centaines de milliers de nos compatriotes au Camus, dépassé par la dynamique de l’histoire, qui proposait des «solutions indigènes, la fédération des douars sans oublier la célébration du génie dionysiaque de ce pays…» qui faisaient rire les Algériens. Camus avait eu, quelque part, il faut avoir le courage de le reconnaître, de la difficulté à transcender les intérêts du colonat alors qu’il avait sur sa table de chevet les œuvres de Marx, le meilleur lecteur du capitalisme et le penseur le plus imposant de la révolution sociétale ainsi que celles de Rousseau, le philosophe de la volonté générale et du peuple souverain et il était passé à côté sans y jeter un coup d’œil. Et pourtant, son enfance difficile, «les petites gens» de Belcourt, son instituteur, ses amis «arabes», tout l’y poussait. Il a «bêtement » laissé échapper cette opportunité historique d’entrer, non pas tant à l’Académie Nobel mais au panthéon des justes. 4- La violence «première» est devenue l’obsession des sophistes français comme vous. Pourtant, vous n’avez pas connu la guerre d’Algérie et vous vous empressez d’hériter, sans faire le tri, de cette version-refuge que vous brandissez, à votre tour, pour soustraire votre pays à l’accusation de génocide qui lui pend au nez. Avec quel culot vous faites porter le chapeau aux militants de l’indépendance en leur reprochant d’avoir, délibérément, «souhaité tout s’interdire qui soit du côté de la paix, de l’intelligence et de la raison» ! Mais avez-vous conscience de l’énormité de votre raisonnement primaire ? Pour s’interdire quoi que ce soit, il aurait fallu que ces militants vivent dans un pays où rien ne leur était interdit. Or, tout leur était interdit ainsi qu’à leur peuple : l’exploitation de leurs terres, le fruit de leur travail, leur langue, leur religion, leur identité. A l’usage de quelle négociation, de quelle diplomatie, de quelle paix, de quelle raison avaient-ils droit dans un pays où Naegelen trafiquait les élections et où l’Assemblée de Laquierre réservait, uniquement, des strapontins au deuxième collège ? Et vous prétendez que vous avez des preuves pour corroborer vos assertions. Connaissez-vous l’Emir Khaled, Ferhat Abbes, Bendjelloun, Belhadj Saïd, Abdelhamid Ben Badis et bien d’autres représentants de l’intelligentsia algérienne qui avaient prospecté du côté de la raison et de la paix en faisant preuve d’une grande patience. Et qu’ont-ils obtenu en échange ? La brutalité et la sauvagerie de l’ordre colonial. Partis en délégation auprès de différents présidents français pour faire valoir les doléances de leur peuple, il leur fut répondu qu’ils devaient aller les chercher dans la bouche du canon ! Avez-vous entendu dire que le PPAMTLD avait opté, sous le mandat de Messali El Hadj, pour le légalisme et qu’il avait envoyé dans les conseils municipaux plusieurs de ses militants et que d’autres ont écumé les champs de bataille de l’Europe pour vous défendre contre la solution finale, dans l’espoir d’un retour d’écoute. En vain? Que pouvait-il leur rester, en désespoir de cause, comme ultime recours, que la violence que les peuples asservis dans le monde ont commencé à utiliser en Indochine pour saper les bases d’un système condamné par l’histoire? Fallait-il qu’ils tendent la joue gauche après s’être fait souffleter la droite ? 5- En fait, il ne faut pas aller chercher très loin, en tous les cas pas dans les limbes fumeuses de votre pensée hermétique, pour comprendre les véritables raisons de cette sortie du bois, car celles-ci sont, simplement, terre à terre et bassement alimentaires. Pour quelqu’un qui est passé à la gamme du «rose» et qui vient d’être nommé par le président François Hollande en qualité de Commissaire chargé de la commémoration du cinquantenaire de la mort d’Albert Camus, à quelques semaines de l’hommage rendu à Jules Ferry, un des apôtres du colonialisme, il n’a pas fallu attendre trop longtemps pour que vous manifestiez, d’une façon aussi grotesque, la reconnaissance du ventre, celle d’un intellectuel organique qui vient de découvrir les charmes du râtelier dans lequel il a plongé, la tête la première. Et ça vient donner des leçons aux «plumitifs qui n’ont pas la capacité de résistance aux mythes et aux légendes édictés par le pouvoir» ! Venant d’un «philosophe» qui a troqué la toge de l’humilité et du doute pour les ors de la corruption intellectuelle, une telle mauvaise foi est, proprement, inqualifiable. Je ne dis pas qu’en Algérie, il n’existe pas de fonctionnaires de la culture et de laudateurs de cour ; mais, pour être juste, je me dois de faire la distinction entre les pensionnaires de l’auge et les intellectuels libres et patriotes qui défendent, en toutes circonstances, l’honneur de leur pays. En fin de compte, vous auriez mieux fait, Monsieur Onfray, de continuer à essuyer les plâtres chez Laurent Ruquier et Frederic Taddei, dans les émissions de France-Télévisions, et de vous esquinter à sortir Camus des cours de terminale, en le vendant aux gens du troisième âge auxquels vous destinez vos leçons de vulgarisation de la philosophie. Tout le monde aurait gagné au change. Encore que cela n’aurait pas été, tout à fait, à votre avantage, car il circule, depuis deux ans, dans les bacs de la Fnac, des manuels qui font fureur et qui ont pour titre Spinosa en s’amusant, La philosophie par les blagues, La planète des sages qui renseignent sur Thurycide, Démocrite, Schopenhauer et Nietzsche beaucoup plus que vos ouvrages qui sentent, sous leur vernis neuf, l’odeur de la naphtaline des vieilles reliques.Et pour conclure, je vous recommande de consulter le psychanalyste slovène Slavo Zlizak qui avait eu raison de dire dans un récent débat que «vous autres intellectuels européens populistes, pro-sionistes qui remettent au goût du jour les idéologies xénophobes, vous ne voulez que d’une seule chose : arriver à faire revivre la vieille Europe dont vous rêvez, chrétienne, celtique, villageoise, rentière, anti-musulmane et anti-émigrés». Voilà le terme de votre histoire, mais pas le fin mot de la vraie, celle du nouveau monde qui émerge sous vos yeux frappés par la dégénérescence maculaire liée à l’âge. Vous dites, à la fin de votre interview, que «l’indépendance en Algérie est un combat qui reste à mener». Sans doute l’avez-vous déjà confié aux «francophiles » que vous dites avoir rencontrés dans les rues d’Alger et que vous avez, vraisemblablement, mandatés, pour mener la besogne pour votre compte. Je ne savais pas que BHL avait fait des petits. Je sais, par contre, quelle herbe vous broutez et qui vous donne ces hallucinations. Après cela, ne venez surtout pas nous seriner vos couplets d’«engagé» sur le nouvel humanisme, Mélenchon, Bové, Besancenot et Marie-George Buffet. Gare ! ça ne prendra plus.
B. M.
P.S :
J’entends, d’ici, le silence assourdissant des intellectuels algériens et autres hybrides installés en France. Y a-t-il quelqu’un au bout du fil ?

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