Dimanche 28 Octobre 2012
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M’as-tu-vu en Hadj ?

Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr
De mon temps — celui de Sidna Nouh, le Noé des autres —, Aâmi l’Hadj, c'était vraiment quelqu'un. Mieux, c'était même quelque chose. Une rareté. Rare pour une foule de raisons. Des Hadj, il y en avait, quoi ? Allez, deux max par circonscription électorale du deuxième collège. Autant dire un pourcentage statistiquement insignifiant qui génère la rareté. Rare aussi parce que ce qu'on pourrait appeler le profil du Hadj n'était pas monnaie courante. Le pèlerinage était la consécration d'un chemin de piété, d'une vie de spiritualité exemplaire de moralité, ou du moins était-elle censée l'être. Rare encore parce qu'il fallait avoir les moyens d'accomplir ce pèlerinage, et que très peu les possédaient. Le résultat est que dans notre société, traditionnellement, quel que soit le degré de religiosité que l'on observe, Aâmi Hadj inspirait le respect. Pas seulement pour son âge vénérable — le pèlerinage s'effectuant alors à un âge canonique —, mais aussi pour le mystère charrié par l'immersion dans l'univers spirituel de l'islam. Quel que soit le degré d'incrédulité que l'on peut éprouver vis-à-vis des religions, peu nombreux sont les hommes qui demeurent insensibles à la puissance d'une démarche spirituelle. Voilà pourquoi, même si nos rêves de gosse n'étaient pas articulés autour de l'obsession du pèlerinage, du temps de mon enfance, on éprouvait plus que de l'admiration pour Aâmi Hadj supposé détenteur d'un pouvoir quasi surnaturel. C'était un temps où le pèlerinage se faisait à l'échelle artisanale. Aujourd'hui, on atteint l'échelle industrielle. Le nombre, non seulement annule la magie, mais il engendre la banalisation. Pour moi, le Hadj d'aujourd'hui ne dégage rien de spirituel, de profondément indicible, et même de cette pureté attribuée au Hadj d'autrefois. Bien sûr, chaque époque, celle de mon enfance pas moins que d'autres, a connu ses faux dévots, ses jouisseurs sans freins qui lavent leurs os à l'eau de zem-zem une fois venue la vieillesse, ses noceurs incorrigibles devant l'Eternel qui, à l'orée de l'ultime voyage, s'achètent une place au paradis. Mais là encore, c'est une question de proportions et, de même qu'il y avait peu de vrais Hadj, il y avait aussi très peu d'aspirants à La Mecque comme à une machine à laver de tous les péchés. Actuellement, ça n'a plus de sens. Le pèlerinage est souvent, non pas l'accomplissement spirituel auquel il est destiné, mais un simple ajout à l'attirail du nouveau riche ou de l'ancien — ou pas — pistonné. Une fois qu’on a construit son R+2, coulé sa dalle de sol, ajusté son lustre stambouliote, agrandi son garage à la hauteur de la 4X4 à 200 patates et des poussières, on peut ajouter au pack du parfait algérien intégré au miracle bouteflikien la frime du titre de Hadj. C’est le plastron des temps tartuffes ! Le Hadj d’aujourd’hui dépasse à peine la quarantaine contre le double jadis, et se prélasse souvent dans des professions matelassées, entrepreneur, banquier, gros commerçant, ou dans des positions de bénéficiaire de la rente, fonctionnaire de l’Etat ou d’un parti propriétaire de l’Etat, membre d’une clientèle politique ou tribale. Il ira de préférence accomplir de multiples pèlerinages de sorte à être plusieurs fois Hadj, ce qui augmente d’autant un faux prestige symétrique à la fausse admiration qui lui est dévolue dans un jeu de trompe- l’œil où chacun trouve son compte. Mais le Hadj bafoue les règles d’éthique et de justice censées être contenues dans l’islam s’il se laissait privilégier pour acquérir un passeport, s’il payait parfois la dîme qui n’est rien d’autre que de la corruption ou s’il achetait très cher le précieux sésame pour être dans le quota, ce qui revient à profaner par l’argent ce qui relève du domaine du cœur, la religion. Mais tu parles, l’essentiel, c’est de se pavaner avec le titre. L’aspirant au Hadj d’aujourd’hui est donc un friqué à ras-bord ou un pistonné plein pot, ou les deux si possible, et souvent. S’il n’est ni l’un ni l’autre, il est certainement ancien moudjahid ou fils de chahid, ce qui pose la question de la relation biscornue qu’on entrevoit entre le pèlerinage et l’histoire nationale. En quoi ceci a-t-il à voir avec cela ? Enfin, et dans la plupart des cas, le Hadj new look ne connaît ni ne s’intéresse vraiment à l’islam comme histoire, spiritualité, géopolitique. Il estimera qu’en dehors de trois ou quatre affirmations, éculées et plus que banales, archaïques, qui permettent de ramener dans le droit chemin des égarés qui questionnent, il est contreproductif de s’encombrer de connaissances forcément inutiles, le tout étant dans… l’apparence. Enfin, le Hadj d’aujourd’hui reviendra du pèlerinage léger spirituellement, puisque son expérience aura consisté à se mouvoir dans la multitude, mais sûrement lourd de présents terrestres qui connaîtront moins les chemins de l’offrande que ceux du troc : bijoux en or de faible densité, eau de zem-zem, foulards et j’en passe. Contrairement à celui d’hier tout de discrétion et d’humilité, le Hadj d’aujourd’hui est gonflé d’ostentation et de m’as-tu-vu, théâtralisant son pèlerinage au mieux. Il parle haut et fort, et si, à la rigueur on peut ignorer la loi, nul n’est censé ne pas savoir qui il est. Cette théâtralisation donne lieu à tout un folklore consistant en de véritables fêtes quasiment avec concert de youyous en stéréo dès l’aéroport, des cortèges dignes des processions de voitures officielles en dictature puis enfin, une fois arrivé, à des agapes à répétition. Décidément, les temps ont changé et le Hadj avec. Mais cela non plus n’est pas nouveau. Heureusement que le Hadj d’hier existe aussi aujourd’hui même s’il est débordé par le nombre. Il y a encore, heureusement, et c’est peut-être même la majorité, des hommes qui accomplissent le pèlerinage pour la foi et dans la simplicité. De retour chez eux, ils montent dans une voiture discrètement, et leur chemin d’initiation continuera à prospérer dans leur cœur.
P. S. : «Un bon Indien est un indien mort». J’ai attribué cette citation au général Lee. Il n’en a jamais été l’auteur. Puis, rectifiant, je l’ai donné au général Curtis. Il en existe un, de général Curtis, mais il est notre contemporain et il n’a rien à voir avec les Indiens de l’époque. Le véritable auteur de cette phrase célèbre serait le général Custer. Néanmoins, je suis presque tenté de commettre une autre imprécision pour recevoir un rectificatif du lecteur vigilant, — il se reconnaîtra,— qui m’a signalé les deux erreurs. Deux fois merci.
A. M.

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