Dimanche 29 juin 2014
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Chronique du jour : Ici mieux que là-bas
Balade dans le Mentir/vrai(21)
Dda Vinci Claude


Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr

Nous devions être en 1999. Le téléphone sonna au bureau que j’occupais à la rédaction de Politis.
- Un certain Claude Vinci veut te parler, me dit la standardiste.
Je ne savais pas grand-chose sur lui, sinon qu’il était chanteur, de la trempe de Marc Ogeret, interprète de chansons à texte de sensibilité libertaire qui reprit notamment les chansons d’Aragon.
-Bonjour, je suis Claude Vinci
- Oui, je vois bien qui vous êtes, répondis-je chaleureusement.
S’ensuivit un monologue de sa part au cours duquel il m’avoua :
- J’ai transporté clandestinement de Rome à Paris, pour le compte du FLN, les enregistrements de Kassaman.
Je saurai plus tard, après l’avoir mieux connu, qu’en juin 1960, la Fédération de France l’avait, depuis Paris, envoyé chercher à Milan 3 000 exemplaires du 30 cm «Canti della Rivoluzione Algerina» (Chants de la révolution algérienne) dont le premier titre était Kassaman. Cette mission au profit du FLN, au cours de laquelle il risquait sa liberté, était dans le droit fil de sa désertion et même de son ralliement, lors de la Seconde Guerre mondiale, à la résistance française dès l’âge de 12 ans dans son Berry natal. Il menait le même combat : la liberté des peuples !
Nous dûmes nous rencontrer quelque temps après à la fête de l’Huma où il signait une compilation de ses CD. Il me promit de m’envoyer sitôt paru Les Portes de fer, un récit de son rappel au service militaire en 1956, et de sa désertion.
Par la suite, le hasard étant un comploteur émérite, je devais consacrer un article au témoignage de Nadia Matoub, «Pour l’amour d’un rebelle» (Robert Laffont), dans la revue de l’Association de Culture Berbère que je dirigeais. Le titre de cet article, «Du témoignage comme genre littéraire», n’avait pas manqué d’attirer l’attention de Claude qui y retrouvait, me dira-t-il, les deux termes de son équation personnelle. Bientôt, il me téléphona pour me remettre Les Portes de fer, enfin paru aux éditions Le Temps des cerises. J’avoue avoir lu ce livre avec beaucoup de délectation. J’aimais cette légèreté avec laquelle il pouvait raconter des faits dramatiques, et en particulier l’épisode où, rappelé pour une guerre qui n’était pas le sienne, il avait stationné dans une ferme y faisant main basse sur la cave à vins du colon.
La parution de ce livre eut trois conséquences immédiates. La première, c’est que je l’ai invité avec Jean Galland, un instituteur communiste et anticolonialiste, à une soirée de présentation de son livre à l’ACB. Ensuite nous lui avons consacré un article dans Actualités et culture berbères. Et enfin, j’avais demandé à Marie-Joëlle Rupp, qui collaborait à notre revue, de réaliser une interview de Claude. Le courant passa si bien entre eux qu’elle s’attela à sa biographie, Vinci soit-il, préfacée par Gilles Perrault, et qu’elle demeura une amie fidèle jusqu’au décès du chanteur, le 7 mars 2012.
En revenant sur ma rencontre avec Claude Vinci, je m’aperçois que jamais un personnage de cette «Balade dans le mentir-vrai» n’a été de façon aussi équivoque entre la fiction et la réalité. Aucun finalement n’a été aussi littéraire dans son essentialité. Cette impression ne provient pas uniquement du fait que l’une de ses chansons identitaires soit «L’Affiche rouge», ce qui nous renvoie presto à Aragon, le père du mentir-vrai. C’est aussi et surtout à cause de l’art avec lequel il composait ses souvenirs comme s’il s’était agi d’une œuvre musicale ou poétique. Peut-on reprocher à un créateur de concevoir du souvenir à partir, ou non, de la réalité ? Chez Claude Vinci, le récit est toujours à la limite de la vérité.
A propos de «l’Affiche rouge», titre de la chanson mise en musique par Léo Ferré, à partir du poème d’Aragon «Strophes pour se souvenir», un hymne à la mémoire de la section arménienne FTP MOI (Francs Tireurs Partisans-Main-d’œuvre Immigrée) dirigée par Missak (dit Michel) Manouchian, fusillés par les nazis le 21 février 1944, Claude Vinci racontait cette curieuse coïncidence :
- C’était à Reims en 1964. Je venais de chanter «L’Affiche rouge». Je vois une femme bouleversée monter sur scène. Elle me serre dans ses bras en pleurant. C’était Mélinée, l’épouse de Manouchian.
Résistant, Manouchian était aussi et surtout un poète d’origine arménienne, chantre de l’amour. Juste avant d’être exécuté, il laissa à sa femme une lettre dans laquelle il lui demandait de continuer à vivre. C’est cette lettre qui inspira son poème à Aragon : «Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline/ Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant.»
Le travail sur cette chanson et sur quelques autres avait rapproché Claude d’Aragon avec qui il partageait l’idéal communiste. Cependant ses amis durables et tutélaires étaient des communistes défroqués qui, sans doute comme lui, se considéraient plutôt comme des «anarcocos».
Celui dont il parlera toute sa vie avec affection et reconnaissance, c’est son mentor et parrain de scène, Yves Montand, sans oublier Simone Signoret à qui il vouait une profonde tendresse. C’était chez eux, racontait-il, que jeune chanteur sans le sou, il trouvait gîte, couvert et un souffle nouveau pour poursuivre sa carrière. Lorsque la chanson à texte du courant progressiste Rive gauche auquel il appartenait en même temps que Ferré, Ferrat, Anne Sylvestre, Catherine Sauvage, et bien d’autres, se fut dispersé, de nouvelles modes musicales engloutirent les plus vulnérables. Lucide, Claude Vinci vécut sa marginalité comme une fierté.
Je ne le vis qu’une seule fois sur scène. C’était lors d’un concert d’adieu pour ses amis, au début des années 2000. Pourtant jamais il n’abandonna l’espoir de remonter sur scène. Il avait toujours un ou plusieurs projets sur le feu. L’un des derniers, sinon le dernier, puisqu’interrompu par son décès, fut la préparation d’un album pour lequel il m’avait fait l’honneur de me solliciter pour l’écriture de textes. Je demandai à Oriane Peignelin, une amie musicienne de la Nièvre, d’en composer les musiques. A cette occasion, Claude nous fit rencontrer son ami Jean-Claude Petit. La maladie qui le rongeait depuis de nombreuses années l’emporta au moment où ce projet pouvait se concrétiser.
Dans nos rencontres, je demeurais toujours fasciné par l’humour quasi kafkaïen avec lequel il racontait sa mobilisation pour la guerre d’Algérie. Lorsqu’il reçut son avis de rappel pour le 2 mai 1956, sa pensée immédiate fut l’insoumission : «Je ne vais pas aller combattre un peuple qui se bat pour son indépendance.» Mais le PCF venait de voter les pleins pouvoirs au gouvernement Guy Mollet . En militant discipliné de la cellule du PC de Levallois Perret, Claude soumit son cas à ses camarades : «J’y va-t’y ? J’y va-t’y pas ? ». La majorité de la cellule se prononça pour l’application du principe léniniste de la propagande au sein de l’armée. Conséquence, il partira le 6 mai pour l’Algérie.
Sa guerre durera 3 mois. Après avoir refusé de tirer sur des femmes et des enfants dans un douar près du barrage de Ksob, il désertera le 13 août. Marie-Joëlle Rupp écrit dans sa biographie : «Pour Claude, c’est Oradour-sur-Glane, ce village martyr (…) où, en 1944, les nazis ont exterminé la population. Ce sont encore les pages noires de la colonisation. Bugeaud et sa politique de la terre brûlée. Saint-Arnaud, Pélissier et les enfumades.»
Cette désertion le rapprochera du FLN. Il nouera une amitié avec Mohamed Boudia, son contact à la Fédération de France, dans le sillage duquel il continuera à militer, cette fois pour la Palestine, dans les années 1970. Lorsque Mohamed Benchicou fut emprisonné en 2004, nous avions pris l’initiative avec quelques amis, de constituer un collectif pour la liberté de la presse en Algérie, afin de porter à la connaissance de l’opinion internationale l’injustice de cette sanction à l’égard d’un confrère. Claude accepta avec empressement d’en faire partie. Nous nous sommes alors retrouvés régulièrement. Nous organisâmes une rencontre au Sénat. Comme il était le plus connu d’entre nous, il fut chargé de représenter la parole du collectif à la tribune. C’est d’ailleurs au cours des réunions de ce collectif que se forma l’idée de faire ensemble un album.
Au fond, pour tout dire, étant moi-même un amateur de foot quoique de façon platonique, autant que son combat et son courage militant, autant que le prestige d’une carrière d’artiste, autant que sa disponibilité jusqu’à son dernier souffle pour toute juste cause, ce qui m’a le plus impressionné chez Claude Vinci, c’est qu’il fut gardien de but de l’équipe nationale de France junior…
A. M.

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