Dimanche 15 février 2015
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Chronique du jour : Ici mieux que là-bas
Balade dans le mentir/vrai (44)
La coiffeuse d’Assia Djebar


Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr

Du coup, le hasard ou plutôt une succession de hasards semblables dans la même histoire – ce qui ressemble vraiment à une métaphore filée –, a un talent certain pour rassembler autour d'Assia Djebar autant de personnages disparates.
C’était il y a trois-quatre ans. Invité plutôt malmené – bouquins non disponibles en librairie, etc. – au salon du livre de L’Hay-les-Roses, ville fleurie de la banlieue sud de Paris, comme son nom le suggère, je fis la connaissance d’Anne d’Hervé, adjointe au maire et initiatrice de l’événement. Il faut dire que, malgré les conditions pas très top de l’accueil qui m’avait été réservé, le contact avec Anne, en revanche, ne fut pas désagréable. Tout au contraire, j’allais découvrir une élue intéressante, et attachante. Je la revis l’année suivante au Maghreb des livres où nous prîmes le temps de discuter. Elle me confia avoir été la coiffeuse d’Assia Djebar. Je crus d’abord qu’un hasard – encore un, de la série – les avait fait se rencontrer quelque part dans Paris. Elle m’apprit alors qu’Assia Djebar avait vécu pendant dix-huit ans à L’Hay-les-Roses où elle avait eu l’occasion, et l’honneur disait-elle, de la coiffer.
Telle était la première phase de cette chaîne de hasards.
La seconde phase s’est jouée au Salon du livre d’Alger. Me voilà côte à côte avec Malek Alloula, pour une lecture commune dans une tribune à laquelle participait Nourredine Saâdi. Pour ma part, j’avais lu un extrait de ma pièce inédite La Fenêtre du vent. Après quoi, attablés à cette terrasse qui fait face à la Cité olympique, je racontai à Malek la suite de la pièce dont je n’avais dévoilé qu’un bref tableau. Il fut particulièrement intéressé par celui consacré à Elissa Rhaïs et me demanda de lui faire connaître in petto. Ce que je fis volontiers.
Il m’apprit qu’avec Assia Djebar, ils avaient habité à L’Hay-les-Roses, et, de plus, la maison de… Elissa Rhaïs, rue Eugène-Varlin. Quand on connaît l’histoire de cette dernière, on se dit que le hasard a de la suite dans les idées.
Avant de poursuivre sur Elissa Rhaïs, je voudrais revenir un instant à Anne d’Hervé. Je l’ai contactée dès l’annonce du décès d’Assia Djebar pour rafraîchir ce qu’elle m’avait dit à son propos. Elle confirma que, coiffeuse dans un salon de L’Hay-les-Roses dans les années 1970-1980, elle eut l’occasion de la coiffer : «De là à dire que je fus sa coiffeuse, je n’irai pas jusque-là ! Bien qu’alors habitant L’Hay-les-Roses, elle avait je présume un coiffeur à Paris.»
Mais Anne d’Hervé, qui était aussi sa voisine, m’avoua sa fascination pour l’écrivaine, pour son élégance morale et sa simplicité. «Je trouvais Assia très belle pas forcément élégante au sens vestimentaire du terme, en revanche dans le verbe et dans le geste bien évidemment, royale, racée ! J’étais une toute jeune coiffeuse débutante, et elle une écrivaine déjà reconnue et admirée, et malgré cet écart entre nous, elle prenait la peine d’écouter mes chagrins d’amour avec un jeune Algérien. Sa connaissance de l’âme humaine m’a beaucoup aidée dans ma voie ultérieure.»
Voilà une illustration du charisme et de la générosité dont Assia Djebar pouvait naturellement faire preuve dans sa vie quotidienne.
J’ignore pourquoi Assia Djebar et Malek Alloula avaient repris la maison où avait vécu Elissa Rhaïs. J’apprendrai plus tard que c’est le fils d’Elissa Rhaïs, Roland Rhaïs, militant communiste du PCA puis du PAGS, et néanmoins homme de lettres, auteur lui-même de nombreux ouvrages dont un excellent Massinissa, qui céda la maison de L’Hay-les-Roses au couple d’écrivains, Assia Djebar et Malek Alloula.
J’ai bien parlé au téléphone avec Malek Alloula le jour de l’annonce du décès d’Assia Djebar et il me dit : «J’espère que tu vas écrire quelque chose sur elle.» Oui, bien sûr, lui répondis-je, mais je ne savais pas que le papier allait prendre cette tournure. Auquel cas j’aurais évidemment cherché à comprendre si le fait de reprendre la maison d’Elissa Rhaïs était un acte délibéré ou le fruit d’un hasard.
Ah ce sacré hasard ! C’est encore lui qui fit que, parlant à Anne d’Hervé d’Elissa Rhaïs qui vécut donc à L’Hay-les-Roses dans les années 1930 où elle reçut Paul Morand, Colette, Sarah Bernhard, Gide et d’autres, elle me dit qu’elle ne la connaissait pas. Je lui résumai brièvement l’histoire d’Elissa Rhaïs et conclut sur Paul Tabet, le fils de Raoul Tabet, cousin et plume présumée d’Elissa Rhaïs. Anne d’Hervé m’apprit que Paul Tabet avait, lui aussi, énième hasard, habité L’Hay-les-Roses dont il avait été l’une des figures du salon des livres.
L’histoire d’Elissa Rhaïs qui se dénoua à L’Hay-les-Roses avait débuté à Blida. Mais peut-être faut-il commencer par la fin. Ecrivaine célèbre et célébrée par l’élite parisienne, on songea, dit-on, à lui décerner la Légion d’honneur. Dans l’enquête préliminaire à l’octroi de cette distinction, on se serait aperçu qu’elle était quasiment… analphabète, ce qui paraît peu probable, ayant fréquenté l’école à Blida jusqu’à l’âge de 12 ans. C’était comme si on découvrait subitement que Simone de Beauvoir ou Marguerite Duras, dont Elissa Rhaïs avait nettement l’envergure, ne savaient ni lire ni écrire. On jeta ses best-sellers au pilon, elle retourna à Blida où elle mourut en 1940. C’est, semble-t-il, le début de la Seconde Guerre mondiale qui étouffa l’affaire.
En 1982, Paul Tabet jeta un pavé dans la mare. Le livre s’intitulait simplement Elissa Rhaïs et paraissait chez Grasset. Il rapportait les confidences de son père, Raoul Tabet, jeune cousin du second mari de celle qui prendra le pseudonyme d’Elissa Rhaïs. Ce jeune cousin aurait été son intime et sa plume. Après avoir confié son secret à son fils Paul Tabet, Raoul se suicida. Beaucoup de critiques et de chercheurs, ainsi que l’entourage d’Elissa Rhaïs, contestent, bien entendu, les allégations de Paul Tabet. On ne sait quelle est la bonne version. Mais qu’importe, les livres existent, et c’est l’essentiel.
Bien entendu, cette tragédie n’a rien à voir avec Assia Djebar hormis le fait d’avoir partagé la même demeure à quelques décennies d’intervalle. Et peut-être aussi d’être parvenues, chacune à sa manière, à aider à l’émancipation de la femme par les histoires qu’elles nous ont racontées, et qu’elles ont donné aussi bien du bonheur aux lecteurs que nous sommes. Et peut-être aussi qu’Elissa Rhaïs, ou plutôt Rosine Boumendil, de son nom, aurait pu être un personnage d’un des romans d’Assia Djebar.
A. M.

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