Lundi 20 juillet 2015
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Entretien : Chems-Eddine Chitour, professeur émérite à l’École Polytechnique d’Alger :
«Pour sauver le pays, il faut passer de l’ébriété à la sobriété énergétique»


Entretien réalisé par Cherif Bennaceur
En matière de consommation énergétique, «si nous ne faisons pas attention, nous serons déstabilisés», à terme, a indiqué le professeur émérite Chems-Eddine Chitour, docteur ingénieur, docteur ès sciences et directeur du Laboratoire de valorisation des énergies fossiles à l’Ecole polytechnique d’Alger (ENP). Estimant que le pays «manque de visibilité concernant la transition énergétique que nous devons mettre en place», le professeur Chitour plaidera dans cet entretien pour la rationalisation de la consommation énergétique, le passage d’un modèle d’«ébriété» à celui de la «sobriété». L’opportunité selon cet universitaire en thermodynamique et économie d’énergie de plaider la mise en œuvre d’une stratégie énergétique, le réajustement des tarifs et la promotion des énergies renouvelables. Cela, tout en insistant sur la nécessité de bien en expliquer les enjeux aux Algériens, de manière pédagogique, graduelle et consensuelle. Chems-Eddine Chitour explicitera à titre d’exemple l’utilité de la carte-carburant, une carte à puce qui fixe un plafond annuel de consommation des carburants sur la base d’un prix administré mais revu légèrement à la hausse.

Le Soir d’Algérie : Comment se présente la situation énergétique du pays ?
Pr Chems-Eddine Chitour : La situation est délicate. Nos dépenses sont supérieures à nos entrées en devises. Actuellement, nous sommes, à peu près, à 58 dollars le baril. Nous avons perdu l’équivalent de 60 dollars depuis un an. Ce qui veut dire que, dans le meilleur des cas, nos recettes tourneraient, à la fin de l’année, autour de 40 milliards de dollars. Donc, on ne peut pas, de cette façon, continuer à dépenser comme par le passé. Avec une facture des importations qui tourne autour de 60 milliards de dollars, il y aura forcément un déficit. Comment on compense ce déficit ? En puisant évidemment dans le Fonds spécial (Fonds de régulation des recettes). La Banque d’Algérie vient de tirer la sonnette d’alarme en nous informant que 19 milliards de dollars ont été nécessaires pour équilibrer les dépenses. C’est normal qu’on dise que si nous continuons à ce rythme, dans trois ans nous serons en butée. Avec l’arrivée d’au moins 1 million de barils/jour iranien qui vont tirer encore plus le pétrole vers le bas, ce serait un miracle si le niveau des prix se stabilise à 55-60 dollars. Est-ce la solution de pomper de façon frénétique ou faut-il prendre le risque de dire la vérité aux Algériens en leur proposant un nouveau paradigme qui nous permette de consommer beaucoup moins en consommant mieux ?

L’Algérie est dépendante des hydrocarbures à 100%. Pourra-t-elle encore en dépendre ? Justement, quelle évaluation faites-vous de la situation du marché pétrolier mondial ?
La tendance globale, historique et géologique, c’est que le pétrole est sur une tendance baissière. L’opulence actuelle et qui peut durer fait apparaître un excédent de l’offre qui est dû principalement à trois facteurs. La situation de l’énergie aux Etats-Unis, le ralentissement de la croissance même en Chine ainsi que les facteurs géopolitiques déstabilisants orchestrés par l’Arabie Saoudite qui veut régenter elle seule le marché, l’Opep étant virtuellement morte depuis qu’elle a perdu son marker crude «l’Arabian Light» au profit du Brent. Nous avons dépassé le peak-oil (pic pétrolier, le moment où la production plafonne avant de commencer à décliner du fait de l’épuisement des réserves exploitables) dans beaucoup de pays et notamment en Algérie pour les puits exploités dans le monde. Ce qui veut dire forcément que le pétrole, le gaz, les énergies fossiles vont devenir de plus en plus chers. Nous vivons, présentement, une situation spéciale. La perturbation du marché par les Etats-Unis est due à l’augmentation de la production de pétrole et de gaz de schiste. D’aucuns disent que le développement du gaz de schiste est une bulle, et qu’à un moment ou à un autre, elle va exploser. Les gisements américains aussi bien conventionnels et non-conventionnels sont sur le déclin. Ce qui signifie que dans l’attente de ce déclin, les prix vont chuter encore plus surtout avec le retour de l’Iran, peut-être de la Libye et même de l’Irak. Cette attente peut être catastrophique pour notre pays qui est mono-exportateur dépendant à 98% du pétrole. Mais que l’on ne s’y trompe pas, nous n’exportons pas de la richesse fruit de notre labeur, voire de notre intelligence. Nous exportons des minerais (phosphates, fer…), des dattes, du vin. Bref, principalement des produits du sol et du sous-sol si on excepte les exportations encourageantes.

Soit un autre choc externe pour l’Algérie comme en 1986 ?

Si on ne fait rien, c’est la situation de 1986 qui risque de se reproduire, avec toujours le même pays pour nous déstabiliser. En 1986, l’Arabie Saoudite voulait concurrencer les hors-Opep (principalement le Royaume-Uni) en noyant le marché. Résultat des courses, le pétrole est descendu au-dessous de 10 dollars le baril et un petit pays comme l’Algérie a perdu 18 milliards de dollars entre 1986 et 1990. En raison de l’augmentation de l’offre de l’Arabie Saoudite, les prix de l’or noir ont chuté. Nous avons été obligés de nous endetter pour importer de la nourriture. Mais les prêts pour «manger» sont beaucoup plus chers que ceux pour investir. Nous avons subi des plans d’ajustement plusieurs fois. Certes, avec la remontée des prix, nous avons bénéficié d’une manne inouïe depuis 2001, quelque 750 milliards de dollars. Soit au total, près de 1 000 milliards depuis l’indépendance. Mais force est de constater que ces 750 milliards de dollars, nous ne les avons pas investis. On a fait beaucoup de social (construction de 3 millions de logements, achats de véhicules… feuilleton de l’autoroute). C’est bien. Mais j’observe que l’Algérien de 2014, de 2015 croit que tout lui est dû sans effort, il pense que c’est sa part de pétrole. Or, regardez la Norvège qui dispose d’un Fonds spécial de 250 milliards de dollars et dont les exportations d’hydrocarbures ne représentent que 25% des ventes. Chez nous, les exportations représentent 98%. A part cela, nous n’exportons que 100 millions de dollars de richesses créées, comparativement à 60 milliards de dollars de ventes. Ajoutez à cela la facture alimentaire (8 milliards de dollars), le coût des services. Nous allons droit dans le mur !

C’est un scénario assez sombre que vous évoquez…
Regardez l’état de la consommation énergétique dans le pays. Dans les hydrocarbures, nous consommons 1,2 tonne de pétrole par habitant, par an. Dans ces conditions, on ne peut pas continuer comme ça. Le meilleur gisement de l’Algérie est celui des économies d’énergie que l’on peut évaluer à 25%. Concernant l’électricité, l’on observe 7 à 10% d’augmentation de la consommation, soit 1 300 kWh/h/an. Le plan de développement des énergies renouvelables de 22 000 mW projetés à l’horizon 2030 est pratiquement impossible à atteindre, parce que le rythme de construction de ces usines, le rythme de mise en place du plan solaire ne permettent pas de construire un minimum de 1 500 mW/an. On sait seulement que 500 mW de solaire vont être installés sans transfert de savoir-faire par les Chinois. Et après ? Mais il n’y a pas une industrie de création de richesses dans ce domaine. Nous faisons dans l’urgence. L’on compte construire 8 000 mW de centrales thermiques, alimentées à partir du gaz naturel. C’est une erreur de croire que le gaz naturel sera là ad vitam æternam (à jamais). La réalisation d’une telle centrale nécessite 40 ans. Qui garantit que le gaz naturel sera là d’ici 2055 ? C’est un problème de fond. J’ai bien peur que le plan énergie renouvelable n’intéresse pas les responsables de l’énergie, d’autant, et c’est ma conviction, la transition énergétique vers le développement durable est une nouvelle vision de société basée sur la sobriété en toutes choses, les économies multiformes, la nécessité de donner une seconde vie aux choses. Mais aussi en n’étant pas obnubilé par l’éphémère, telle cette incitation à bavarder dans le vent avec un budget publicitaire faramineux (2 milliards de $) tandis que l’agence chargée des économies d’énergie n’a pas de budget pour inciter les Algériens et les Algériennes à ne pas gaspiller, ceci dans l’attente de la vérité des prix de l’énergie…

Comment résoudre ce problème ? En sommes-nous conscients ?
Il serait opportun de parler alors d’une stratégie énergétique, d’une transition énergétique. Il faut passer d’une situation d’ébriété en toutes choses notamment énergétique vers une situation de sobriété énergétique. L’ébriété, c’est quand tout est gratuit et qu’il n’y a pas de garde-fous. L’aide, le soutien des prix profite aux classes aisées à 78% et à 22% aux classes démunies. Il y a là quelque chose qui ne va pas ! D’un côté, certains vous disent que c’est «la révolution» si vous agissez. Mais si l’on fait de la pédagogie, si vous expliquez de quoi il s’agit, ce sera différent. Sachez que le kWh en France, c’est l’équivalent de 60 dinars. Ici, c’est à 6 dinars ! Le mètre cube d’eau, c’est 4,5 euros, l’équivalent de 600 dinars contre 60 dinars ici, soit 100 fois plus cher. Le litre d’essence en Europe, c’est 1,6 à 1,7 euro, soit dix fois plus cher qu’en Algérie. Au Maroc et en Tunisie, c’est 0,8 euros le litre. Comment voulez-vous qu’il n’y ait pas d’hémorragie aux frontières ? Nous avons acheté pour 3,5 milliards de dollars en 2014 à l’étranger avec un gasoil à 1 dollar le litre que nous bradons, 7 fois moins cher.

Situation irrémédiable ?
Rien n’est irréversible si on s’y prend à temps ! Nos ressources ne sont pas infinies. Expliquons simplement la situation. Nous avons 12 milliards de barils de pétrole d’après BP 2014, et au rythme de consommation moyen de 1 million de barils/jour en l’absence de découvertes majeures, nous en avons pour 15 ans. Nous avons 4 000 milliards de m3 de gaz naturel dont on a consommé quelque 2 000 milliards. A la cadence actuelle, si on continue sur le même rythme, nous consommerons 100 milliards de m3 par an, sans prendre en considération ce qui peut être exporté. Nous en avons pour 20 ans. Or, le rythme de consommation est trop effréné, il n’y a pas d’efficacité énergétique. On gaspille beaucoup. Parce que c’est gratuit ! Regardez les transports, la circulation routière, les embouteillages. Nous avons noté que les bouchons dans les trois grandes villes font perdre 150 millions de dollars au pays ! Pour chaque heure passée dans les embouteillages, c’est quelque 0,5 litre d’essence qui est perdu. Soit un litre perdu en deux heures d’attente. Il y a 500 000 véhicules qui circulent de manière continue, soit 500 000 litres d’essence qui partent en fumée chaque jour. Regardez le secteur du commerce, c’est devenu par la force des choses une passoire. N’importe quoi rentre. Nous importons des climatiseurs qui consomment 3 fois plus que la norme. Au lieu d’acheter des climatiseurs de type A ou A+, nous importons des appareils de type H ou G. A la limite, c’est une question de coût. Nous achetons des fours qui consomment quatre fois plus que ceux de marques réputées. Ça ne fait rien, l’électricité est gratuite.

L’État est-il défaillant ?
Dans ce domaine, il faut des normes. Il faut que tout ce qui rentre corresponde aux normes. Le domaine des voitures aussi. En France, les véhicules qui consomment plus de 120 grammes de CO2 au kilomètre sont interdits. En Algérie, la moyenne est de 145 grammes pour les véhicules qui rentrent. C'est-à-dire qu’on perd 20% d’énergie d’essence pour rien. Qu’est-ce qui empêche l’Etat de dire aux concessionnaires dans le cadre d’une concertation qu’à partir de 2016, ne seront admis que les véhicules consommant moins de 120 grammes ? Ce qui permettra de réduire la pollution et de répondre aux normes internationales.

L’institution de la carte-carburant est justement évoquée pour une meilleure maîtrise de la consommation, la lutte contre la contrebande.
On n’innove pas concernant la carte-carburant. Les Égyptiens l’ont déjà mise en place. En Égypte, la carte à puce sert à se nourrir, à l’énergie, à faire des achats. Elle indique ce à quoi vous avez droit pour le mois. Si vous ne le consommez pas, vous pouvez en faire ce que vous voulez. A titre d’exemple, nous avons voulu aller plus loin. Le modèle élaboré par des élèves ingénieurs de l’Ecole polytechnique prend en charge l’analyse historique et établit différents scénarios. C’est de dire quelle est la consommation moyenne de chacun, ce que l’Etat peut lui donner en termes de subventions. On a noté que l’Algérien consomme en moyenne 20 000 km par an en carburant. Avec 7 litres aux 100 km, pour une voiture qui roule normalement, cela représente une consommation de 1 200 litres d’essence (1 tonne d’essence), soit une tonne de pétrole. Vos 1 200 litres, l’Etat vous les fait payer à un prix administré qui est dérisoire, 25 à 30 dinars.

Mais si l’automobiliste dépasse ce niveau de consommation ?
L’Etat vous garantit environ cette tonne d’essence à un prix administré avec la carte-carburant. Elle équivaut à 30 000 dinars ou 36 000 dinars pour une consommation de 1 200 litres dans l’année. Cette somme représente environ 5% du budget. Comme une carte bancaire, elle déterminera le niveau de consommation et sera octroyée pour une année. Si vous ne le dépassez pas, vous pourrez reporter le restant. Mais si vous le dépassez, si vous épuisez votre quota, vous payerez l’essence à un prix différent, de 20 à 30% plus élevé au départ. Toutefois, certaines niches (taxis, transporteurs en commun…) doivent être protégées et ne seront concernées par la carte-carburant que pour 100 000 km.

Un premier pas vers le prix réel du carburant ?
Pour un parc de 6 millions de véhicules, et donc 6 millions de tonnes à un prix subventionné, le reste de la consommation sera au prix réel. Dans la mesure où l’Algérie consomme quelque 14 millions de tonnes d’essence, les 8 millions restants seront distribués à un prix qui se rapprochera, graduellement, du prix réel. Il faudra commencer par mettre en place une politique progressive qui s’étale sur 15 ans, de telle façon à arriver au prix réel (80 dinars le litre). Nous pourrions commencer dans un premier temps à nous aligner sur la tarification de nos voisins qui n’ont pas les mêmes moyens que nous mais qui payent les carburants 4 à 7 fois plus cher que nous. Notez qu’en 2013, nous avons importé pour 3,5 milliards de dollars de carburant dont une grande partie a servi à «aider» nos voisins. Avec un prix à la pompe de 80 dinars, la fuite sera minime ou nulle.

Serait-ce suffisant ?
La transition énergétique, c’est en gros la rationalisation de la consommation pour arriver encore une fois à consommer d’une façon optimale une ressource de plus en plus rare. Il n’y a pas que la mise en place de la carte. Il y a aussi la question des vignettes automobiles. Actuellement, nous observons que le différentiel entre les vignettes est assez faible, variant de 1 à 4 selon le type de véhicules alors que c’est un rapport de 1 à 20 en fonction du coût de l’automobile. A ce titre, il va falloir arriver à trouver une indexation de la vignette sur le coût du véhicule. Nous devons peut-être, dans le même ordre, octroyer une vignette verte gratuite pour les véhicules roulant au sirghaz. La question concerne également le diesel. C’est une horreur du point de vue santé. En Algérie, le diesel algérien est très polluant (800 ppm de particules dangereuses) alors qu’en Europe, la norme Euro 5 est de 5 ppm. Les Algériens par la force des choses peuvent être malades. Il y a un coût réel pour la santé (asthmes, maladies cardiovasculaires, problèmes respiratoires). Pour inverser graduellement la tendance, le parc automobile qui est diésélisé à 78%, il est nécessaire de diminuer la consommation de carburant gasoil. Il s’agira de même d’aligner le prix du diesel sur celui de l’essence à un niveau que l’Etat décidera, de l’ordre de 30 dinars par exemple, et continuera à supporter, et de faire en sorte de rendre le sirghaz attractif à 10 dinars et permettre au citoyen aidé par l’Etat d’installer un dispositif de sirghaz à un prix raisonnable. L’Etat aura de ce fait à économiser de l’essence ou du gasoil qui sera disponible pour l’exportation ou encore mieux, à laisser dans le sous-sol, tant il est vrai, comme je n’arrête pas de le marteler aux élèves ingénieurs de l’Ecole, «notre meilleure banque est notre sous-sol».

Mais le citoyen risque d’être réfractaire à ces ajustements…
Le citoyen adhérera si nous lui expliquons que l’Etat ne peut aider tout le monde mais continuera de soutenir les citoyens à faible pouvoir d’achat. Il faut y aller graduellement au prix réel, ne pas brusquer mais il faut expliquer. Il faut de la pédagogie. Si vous expliquez bien, posément, que le prix de l’essence ne restera pas à 25 dinars mais rejoindra le prix réel, et que la protection des classes laborieuses sera maintenue, il n’y aura pas de risque. Ça marchera. C’est la même chose pour l’électricité et l’eau, il faut revoir les tarifs mais avec pédagogie. Il faut éduquer notre nation, en matière de développement durable, et ça commence à l’école. Il faut former l’éco-citoyen de demain. Revoir les tarifs, avec préparation. Celui qui veut consommer davantage, on ne le lui interdit pas. Ce n’est pas du rationnement mais de la rationalisation. La rationalisation, c’est consommer mieux en consommant moins. Vous consommez plus, soit, mais il faudra payer. Il s’agit également d’acheter des véhicules qui consomment moins d’énergie, de favoriser les transports en commun, le covoiturage. C’est une stratégie d’ensemble.

Faudrait-il alors revoir la politique de soutien ?
Ne pas maintenir les prix administrés ? Oui. Il y aura un moment où les prix administrés rejoindront le prix réel. Mais il ne faut pas attendre qu’il ne reste plus de pétrole ! Rappelons que les carburants sont subventionnés à hauteur de 10 milliards de dollars. Décider l’arrêt de la politique de subventions ? C’est une question de pédagogie. Le meilleur gisement d’énergie réside dans l’économie d’énergie, dans la rationalisation de la consommation. Sur 40 millions de tonnes de pétrole qu’on consomme annuellement, une moyenne de 10 millions de tonnes sous différentes formes (essence, gasoil, électricité, gaz naturel...) est gâchée. C’est ce qu’il faut expliquer aux Algériens. On va demander à chacun de la sobriété. Nous lui demandons de ne pas gaspiller, de consommer de manière rationnelle.

Un plan de développement des énergies renouvelables a été lancé ?
Le problème est qu’on ne parle pas de développement durable, on ne parle que de ce qu’on va manger. Je plains les futures générations. En 2030, le paysage énergétique de l’Algérie va changer. L’énergie ne sera plus le facteur déterminant. Or, la transition, c’est faire durer, développer les énergies renouvelables à marche forcée. Au-delà du solaire, de l’éolien, nous avons 250 sources d’énergie géothermique recensées mais on ne fait rien ou si peu ! Or, il serait opportun de valoriser ces sources. Ce qui permettra de ne plus avoir besoin d’utiliser le gaz naturel pour la génération d’énergie. Mais aussi créer des niches d’activité pour les jeunes. Autre opportunité, l’installation de chauffe-eaux solaires (CES). Dans la mesure où un appartement consomme une tonne de pétrole, l’implantation de CES permettra un gain d’énergie fossile. Alors que plus de 100 000 chauffe-eaux solaires sont installés en Tunisie, il n’y en a pas une centaine ici en Algérie. Or, l’utilisation des CES peut contribuer au développement d’une industrie du chauffage thermique, l’Etat pouvant aider les promoteurs. Nonobstant le problème du coût, il faut créer de la richesse, voire créer une Ansej de l’intelligence. Certes, des dispositifs d’encouragement à l’utilisation du GPL, de Sirghaz ont été initiés mais ils manquent, cependant, de souffle. L’Etat devrait donner l’exemple, concernant la gestion de son parc véhicules. C’est toute une vision. Mais à chaque fois, il y a un problème de pédagogie. Quand vous expliquez de cette manière aux Algériens, le peuple va adhérer, il sera même imaginatif.

Comment mettre en œuvre cette stratégie ?
La stratégie énergétique, voire la transition énergétique vers un développement durable n’est pas l’affaire du ministère de l’Energie. C’est l’affaire de tout le monde. Chaque département ministériel est concerné. Chacun doit se sentir concerné. Même les partis politiques doivent aussi s’emparer de cette cause nationale qui concerne l’avenir du pays. La société civile aussi. Il faut, à vrai dire, un consensus dans le pays sur les grands problèmes, et donc il eût été normal que l’on consulte. Il va falloir mettre tout le monde autour d’une table pour leur expliquer la stratégie énergétique. C’est une vision nouvelle qui, si elle est bien expliquée, sera féconde. Cela permettra de créer un lien entre les pouvoirs publics et la société civile. Mais il faut informer. Expliquer, de manière pédagogique. Il faudra faire de la publicité dans les médias, expliquer par des spots bien faits. Faire comprendre la nature de l’enjeu : la situation actuelle et le risque que si on continue comme ça, c’est le chaos dont on ne veut pas pour notre patrie. Il s’agit d’œuvrer à convaincre et non à contraindre. Je pense qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Une telle stratégie aurait pu être impulsée sous l’égide du Conseil national de l’énergie. Or, ce conseil n’est pas opérationnel…
De mon point de vue, le Conseil national de l'énergie érigé sous la présidence précédente est une instance consultative sur ce que devraient être les grandes lignes d'une stratégie énergétique dynamique, évolutive et qui s'adapte constamment à la réalité mondiale de la disponibilité, de la psychologie des grands acteurs de l'énergie. La vocation de cette instance est d’agir en vue d'optimiser la ressource énergétique et assurer une transition énergétique vers le développement durable qui permettrait de garantir un avenir acceptable aux générations futures. C'est de mon point de vue une boussole qui guide le pays. Ce ne sont donc pas des fonctionnaires qui «fonctionnent» épisodiquement, mais un immense think tank qui réfléchit constamment et qui avertit le gouvernement périodiquement sur les enjeux et les défis pour le pays. Son utilité technique scientifique économique est indiscutable. Son opportunité politique est un autre débat qui n'a rien à voir avec l'avenir du pays.

Pour conclure, Professeur…
L’heure est grave. Il est nécessaire de ne pas perdre de temps. Tous les départements ministériels sont concernés par cette transition énergétique vers le développement durable pour pouvoir laisser un viatique aux générations qui seront là en 2030. La stratégie énergétique devra déboucher sur un «bouquet énergétique» dans lequel chaque énergie sera exploitée rationnellement, y compris le gaz de schiste si d’ici là la technologie devient mature, respectueuse de l’environnement et ne compromettra pas le capital humain, faunesque et floral au Sahara. L’école aura un rôle à jouer en formant l’éco-citoyen au lieu de l’ego-citoyen actuel, en mettant en place un baccalauréat du développement durable. L’université devra s’approprier les métiers féconds du développement durable. Le commerce, par une mise en place de normes d’économies d’énergie notamment pour les appareils électroménagers, est en première ligne dans les achats. Enfin, même les prêches devraient aussi parler du développement durable et de la nécessité de ne pas gaspiller. Ce plan Marshall ne peut réussir que si tout le monde s’y met. Nous n’avons pas le choix, l’avenir du pays est à ce prix.
C. B.

Impact de l’accord sur le nucléaire iranien
Les prix du pétrole resteront encore baissiers

Les prix du pétrole resteront encore à la baisse durant les prochains mois et même en 2016. Une tendance baissière que la signature de l’accord international sur le dossier du nucléaire iranien devra en effet conforter.
Signé le 14 juillet dernier entre Téhéran et six pays (Etats-Unis, Chine, Russie, France, Royaume-Uni et Allemagne), après d’âpres négociations, l’accord qualifié d’historique devrait permettre le grand retour de l’Iran sur le marché pétrolier. En raison de la normalisation des relations économiques liant son pays à l’Occident et de la levée des sanctions internationales imposées à son encontre, l’Iran pourra booster davantage son industrie pétrolière et consolider ses exportations d’hydrocarbures. Certes, l’impact de l’accord ne sera pas perceptible immédiatement, au-delà de la baisse des cours de l’or noir (aux alentours de 57 dollars pour le brent), enregistrée ces derniers temps dans le contexte de renforcement du dollar.
Toutefois, le volume de production de pétrole iranien, estimé actuellement à 1,2 million de barils par jour, pourrait augmenter d’au moins un million de barils supplémentaires d’ici l’année prochaine et, donc, se traduire par une offre d’exportation plus importante.
Ce qui, dans un contexte d’offre mondiale encore sur-excédentaire (estimée à plus de 1 mbj, voire 2 mbj en 2016 même si elle restera stimulée par les hydrocarbures non-conventionnels américains et par la réduction des coûts), de demande mondiale assez timorée (de l’ordre de 1,2 mbj) en raison de la faible croissance et d’absence de régulation, impliquera que le pétrole continuera encore d’être tiré vers le bas. Ce que plusieurs experts et analystes considèrent assez prévisible. Outre le fait que le retour en force de l’Iran aura des conséquences sur l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) dont Téhéran est, certes, un important acteur mais ne pourra cependant contrecarrer la prégnance de l’Arabie Saoudite, soucieuse de défendre ses parts de marché et qui ne sera pas encline à réduire sa production.
Au-delà de son impact sur le positionnement des pays non-Opep, la Russie notamment, l’accord impliquera nécessairement que l’organisation pétrolière dont l’offre est déjà excédentaire de plus de 1,7 mbj se détermine autrement qu’en maintenant le statu quo comme elle fait depuis plusieurs mois.
C. B.

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