Mardi 1er septembre 2015
Accueil | Edition du jour
 
Actualités
Périscoop
Régions
Sports
Femme magazine
Le Soir Retraite
Culture
Monde
Contribution
A fonds perdus  
Pousse avec eux
     
 

Le soir videos


Video sur Youtube

 
     
Edition du jour
Nos archives en HTML


Chronique du jour : A fonds perdus
La face cachée de l'iPad


Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.fr

Dans le nouveau régime d'accumulation, il n’y a pas que le capital et le commerce des produits finis qui sont transnationaux ; la production elle-même s’est mondialisée par le biais de chaînes de valeur qui optimisent le coût de production, les infrastructures et les lois fiscales. L'accumulation de capital a lieu à l'échelle mondiale dans la mesure où il n’existe pas d'obstacles juridiques ou politiques au libre-échange et à l'investissement.
Les pays du Sud sont devenus «l'atelier du monde» des «économies de production» alors que le Nord conserve ses «économies de consommation». Le principal moteur de ce processus est le faible niveau des salaires dans le Sud. En tant que telle, la structure de l'économie mondiale contemporaine a été profondément façonnée par l'allocation du travail à des secteurs industriels en fonction des taux différentiels d'exploitation à l'échelle internationale(*).
La différence dans les niveaux de salaires n’est pas de un à deux, mais de un à dix ou quinze. A telle enseigne qu’en 2010, sur un effectif ouvrier de trois milliards dans le monde, environ 942 millions ont été classés par l'Organisation internationale du travail (OIT) comme des «travailleurs pauvres» (presque un travailleur sur trois vit avec moins de 2 dollars par jour).
Selon l'économiste de la Banque mondiale Branko Milanović, en 1870, l'inégalité globale entre les citoyens du monde était considérablement inférieure à ce qu'elle est aujourd'hui.
Le faible niveau des salaires dans le Sud assure un taux global de profit plus élevé ; il affecte aussi le prix des marchandises produites. En économie dominante, la formation des prix du marché pour un ordinateur personnel par le biais de la chaîne de production pourrait être décrite comme une «courbe du sourire» (smiling curve) s’agissant de la «valeur». Cette courbe témoigne d’un «revenu supplémentaire mesuré en prix conventionnel plus élevé» pour la rémunération des activités de recherche et développement, de conception et de gestion financière localisées dans le Nord. La courbe affiche grise mine lorsqu’il lui faut illustrer la main-d'œuvre à bas salaires dans le Sud pour la production du produit physique. La valeur ajoutée/prix se redressent à nouveau avec la rétribution généreuse de l’usage des marques, le marketing et les ventes localisées dans le Nord, en dépit de salaires parmi les plus bas dans ces pays pour les travailleurs des commerces de détail.
La valeur est une propriété physique que le travail ajoute aux biens comme une sorte de molécule incorporée et stockée dans le produit. Sa transformation (de la valeur) en prix de marché est le résultat de relations sociales entre le travail et le capital et entre les différents flux de capitaux. C’est cette transformation de la valeur en prix du marché qui garantit que le processus d'accumulation continue sur une échelle élargie. Ce circuit élargi du capital implique la transformation de la valeur et de la plus-value en profit, et le transfert de la valeur du Sud vers le Nord conséquemment aux faibles prix payés pour les marchandises produites.
Sur la base de recherches antérieures portant sur les chaînes de production d'Apple, il est procédé à l’analyse de la taille et du transfert de la valeur au sein du système à travers le mécanisme des prix.
Apple développe, conçoit, brevette et vend des ordinateurs et du matériel de communication alors qu'il externalise le process physique de fabrication des produits qu'elle écoule. Tous les iPads sont assemblés en Chine.
Société basée aux États-Unis, Apple a vendu entre la mi-2010 et mi-2011 un peu plus de 100 millions d'iPads.
Apple a intégré 748 fournisseurs de matériaux et composants dans sa chaîne de production, 82% d'entre eux sont basés en Asie et 351 en Chine.
A chaque maillon de la chaîne de production, il y a des entrées de matériaux auxquels sont ajoutés les salaires, la gestion, les frais généraux et les bénéfices. Le prix monétisé total de ces facteurs, dans tous les maillons de la chaîne, est égal au prix de vente. Ceci est la «valeur lumineuse» dans une chaîne.
Le prix du marché d'un iPad en 2010-2011 était de 499 dollars, avec un prix d'usine de 275 dollars.
33 dollars ont été dépensés pour la rétribution des salaires de production dans le Sud, 150 dollars pour couvrir la conception, le marketing et les salaires administratifs, ainsi que les coûts de recherche et développement et d'exploitation durable, principalement dans l'hémisphère Nord.
L'économie-monde capitaliste prend la forme d'un iceberg. La partie visible – la «valeur lumineuse» – est prise en charge par une immense structure sous-jacente qui est hors de vue. Contrairement à l'iceberg, l'économie-monde est un système dynamique basée sur les flux de valeur à partir du dessous vers le haut – du Sud au Nord. Ces flux se présentent sous deux formes : les flux visibles monétaires de la «valeur lumineuse», formelle, et les flux cachés de «valeur noire», informelle, générée par la valeur non dépensée du travail au rabais et de la reproduction de la main-d'œuvre du secteur non informel, ainsi que des externalités écologiques impayés. Le terme «valeur sombre» est inspiré par la reconnaissance par les physiciens que la matière ordinaire et l'énergie représentent seulement 5% de l'univers connu, le «matière noire» et «l’énergie noire» forment le reste. Au final, c’est le travail non rémunéré qui assure l'expansion du système. Ce flux de «valeur noire» tire à la baisse les coûts de reproduction du travail en périphérie. La dégradation écologique, la pollution et l'épuisement des ressources s’ajoutent au tableau des externalités à travers lequel les fournisseurs d'Apple extraient de la valeur.
C’est alors naturellement que «dans le Sud de la planète résident ces classes qui recèlent à la fois l'intérêt objectif et la capacité de résister au néolibéralisme mondial», dans une situation «semblable à la vague de mouvements de libération nationale qui ont éclaté à travers le Tiers-Monde au cours de la période 1945-1975». Aussi, du fait de la position centrale du nouveau prolétariat dans le Sud, sa force dans l'économie mondiale est beaucoup plus grande qu'elle ne l'était sous la vague de libération nationale qui a traversé l’Histoire. Les auteurs de l’article refusent de se laisser piéger par l’angélisme révolutionnaire et soutiennent que «l’affirmation politique de cette force n’est pas du tout acquise. Les conditions subjectives ne sont pas encore réunies pour cela, aussi bien dans le Sud que dans le Nord».
«Dans les années 1970, des millions d’hommes ont lutté et sont morts pour le socialisme. Aujourd'hui, ceux qui luttent pour le socialisme sont relativement peu nombreux. Le socialisme n’est plus une “marque”. Le clivage Nord/Sud se traduit par une division de la classe ouvrière mondiale, de sorte qu'une partie de celle-ci jouit d’avantages économiques et politiques énormes qui ont contribué à assurer son allégeance au statu quo impérialiste.»
A. B.

(*) Torkil Lauesen and Zak Cope, Imperialism and the Transformation of Values into Prices, Monthly Review, 2015, Volume 67, Issue 3 (July).
http://monthlyreview.org/2015/07/01/imperialism-and-the-transformation-of-values-into-prices/

Nombre de lectures : 1715

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable

La copie partielle ou totale des articles est autorisée avec mention explicite de l'origine
« Le Soir d'Algérie » et l'adresse du site