Mercredi 11 mai 2016
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Chronique du jour : Tendances
Jour ordinaire d’un Algérien ordinaire


Youcef Merahi
merahi.youcef@gmail.com

Ce matin-là, je me suis levé du pied gauche. D’une humeur maussade, je ne voyais pas le bout de mes chaussures. De plus, le ciel était chargé d’une poussière à horripiler un poète. Puis, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Sans raison ? Apparemment, oui. J’ai bien tenté d’appeler au secours toutes les méthodes connues pour organiser son sommeil, rien n’y fit ! J’ai compté les moutons, les nôtres et les australiens, un par un, sans louper un seul. Mes paupières étaient diablement ouvertes. J’ai bu une verveine, bien chaude. J’y ai même mis une cuillerée de miel. Mes paupières refusaient opiniâtrement de baisser rideau. J’ai pris un recueil de poésie, pas le mien, non, celui de Djamel Amrani ; j’ai décortiqué quelques textes sublimes. Peine perdue, mes paupières restaient ouvertes comme la gueule d’un crocodile, lors de sa sieste. J’ai tourné dans mon lit, dans tous les sens. A gauche, puis à droite. Je me suis mis sur le dos. J’ai bien calé ma tête sur l’oreiller. Rien à faire, mes paupières faisaient la grève du sommeil. Je me suis mis à «facebooker», comme un adolescent amoureux. Alors, mes paupières m’ont fait un bras d’honneur immémorial. J’ai fait le tour de mon appartement. Je me suis mis sur ce balcon qui ne donne sur rien. J’ai consulté quelques albums de photos jaunies par le temps. J’ai refait le tour de mon appart. Ah, j’ai même tenté de croiser quelques grilles, pour me rappeler mes heures de gloire de cruciverbiste. Impossible de faire baisser ces sacrées paupières. Il était écrit que, pour cette nuit marâtre, je devais blanchir l’obscurité qui m’entourait. Pourtant, dans la maisonnée, tout le monde pionçait d’un sommeil du juste. Et moi donc ? Quelle faute ai-je commise pour subir cette insomnie totalitaire ? J’ai rembobiné le film de ma journée. Je n’ai fait de mal à personne. Certes, je n’ai accompli aucune B.A, ce jour-là ; mais ce n’est pas une raison pour ma conscience d’accompagner cette nuit qui n’arrête pas de s’allonger, comme pour m’enrager davantage. Ai-je été impoli envers quelqu’un, sans me rendre compte ? Je ne sais pas. Je n’ai eu aucune plainte de cette nature. Les facebookers m’ont inondé de propositions pour retrouver le sommeil, le lendemain. ça va de la plus hard à la tasse de je ne sais quelle tisane de je ne sais quelle herbe magique. Au moins, j’ai pu rigoler ; surtout, de cette proposition qui me conseillait de passer du talc sur mes paupières. Dans quel but ? Allez savoir. En tout état de cause, j’ai compris qu’il y avait plus loufoque que moi dans cette vie. C’était déjà ça de gagné !
Le matin, j’accompagne ma fille à l’école. Sans un mot. Les mâchoires crispées, je conduisais comme un automate. Juste après, j’ai chopé au vol une place de stationnement, juste à quelques mètres d’un café. Ouf, je vais aller de ce pas m’offrir un café goudron, à l’algérienne. Je le voulais sans sucre. Juste pour fouetter mon cerveau, encore en ébullition. Mais au moment où j’allais tenter le créneau, un commerçant place un cageot pour se réserver l’endroit vide du trottoir. Je me suis mis à tempêter, comme un vrai Algérien. C’est une voie publique, il n’avait pas à se l’accaparer. Bien sûr, comme un vrai Algérien, je descends de mon tacot, mon vis-à-vis avait déjà serré les poings et se préparait à la bagarre. Après une nuit insomniaque, vais-je encore aller à la guerre des stationnements ? Non, il n’est pas dit que je tenterais le diable de la violence. Et, je me suis mis à négocier une place pour parquer ma bagnole sur une voie publique de la République algérienne, car ce commerçant la réservait à ses clients.
Je m’attable, commande un café commando, me met à le siroter, négocie avec mes nerfs à fleur de peau, ouvre mon journal et à la Une, je tombe sur ce qui allait falsifier ma journée ; une journée que je voulais ordinaire pour un Algérien ordinaire. Quel journal ? Le Soir, pardi ! Vous vous imaginez, à la Une ! Ils l’ont fait exprès les potes de la rédaction. Tenez-vous : Analyse «La France et nous.» Je me suis dit encore. Encore la France ! Depuis la photo de notre Président, mise sur réseau par Valls, ce qui est de bonne guerre, il n’y en a que pour la France. Et ses politiques. La France nous en veut. La France est jalouse de notre indépendance. Valls a trahi l’hospitalité de son hôte. C’est indigne. A croire qu’il s’agit là d’une querelle de bru. Attention, je ne résume pas l’intervention du spécialiste. Je dis à l’emporte-pièce ce que j’ai lu sur notre presse. Et sur la toile. Si celui qui a «posté» la photo a très mal agi, que dire de ceux qui ont mis notre Président dans ce traquenard ? Ce n’est pas tout. Je me suis mis à me gratter grave mon cuir chevelu. En grand et en gras, «L’emprunt obligataire victime de l’improvisation.» Rien que ça ? Moi qui pensais que l’Etat allait renflouer les caisses, au moins jusqu’au jour où le prix du pétrole reviendrait à dépasser la centaine de dollars. Puis, la «chkara» et autres bas de laine vont se vider à une allure vertigineuse. Plus d’argent thésaurisé ! Plus d’impôts ! Allons donc ! Juste plus bas, il y avait une galerie de photos, deux ténors du pouvoir, les chefs du FLN et de son clone, le RND. Ici, «Saâdani joue l’apaisement» et, en face, «RND, la revanche d’Ouyahia». Un jour ordinaire, dites-vous ? Allons donc ! On nous bassine avec les humeurs de l’un et de l’autre, comme si ça allait doper la «nouvelle économie algérienne». On s’en bat la calebasse. Deux ego s’affrontent. Et puis ? Qui aura le dernier mot ? Si ce n’est pas l’un, ce sera l’autre. Je ne crois plus aux élections, depuis longtemps déjà. Les jeux sont faits, de toutes les façons. Alors, je milite pour un cinquième mandat. J’ai avalé de travers mon café quand j’ai lu les déclarations de trois opposants : «Le Président doit s’adresser au peuple», dixit Rebaïne. «Personne ne sait d’où viendra l’étincelle», dixit Hanoune. Enfin, «L’unité nationale est menacée par le clanisme et le favoritisme», dixit Benflis. Moi qui, naïvement, pensais passer une journée ordinaire comme un Algérien ordinaire. Il me faut ingurgiter tout cela. Il me faut vivre toute une journée avec cela. Puis, il faut penser à retrouver le sommeil. Quelle galère ! N’y aurait-il pas une bonne nouvelle, une seule, la plus petite, qui me rendrait le sourire ? Qui nous rendrait le sourire ? Une place de parking, peut-être, sans coup de poing ni invective !
Y. M.

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