Dimanche 18 juin 2017
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Contribution : Un «printemps arabe» à la française

Par Nour-Eddine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr
noureddineboukrouh.facebook

Ce qu’il s’est produit ces dernières semaines dans la vie politique française avait un air de «printemps arabe». D’ailleurs, c’est à l’un des acteurs de cette succession d’évènements inattendus, Jean-Luc Mélenchon, qu’on doit le mot qui l’y apparente en utilisant l’expression «dégagisme», un néologisme que lui a inspiré le célèbre «Dégage !» que scandaient les Tunisiens à la face de Ben Ali en décembre 2010 pour le faire partir. Né et ayant vécu au Maroc avant de rejoindre la France, M. Mélenchon a gardé quelque chose de la gouaille nord-africaine. Néanmoins, le «printemps arabe» français se différencie du «printemps arabe» tunisien à ses points de départ et d’arrivée.
Fatiguée de sa classe politique régie depuis la Troisième République par une loi de l’alternance devenue improductive — la droite inclinant à l’Etat providentiel et la gauche au libéralisme, dérogeant ainsi chacune à sa nature ­—, la France a «dégagé» l’une et l’autre.
Non dans un mouvement de rue, mais en usant du bulletin de vote ; pas une goutte de sang n’a été versée mais beaucoup de caciques de tous bords sont passés à la trappe.
En Tunisie, la surprise avait été énorme en 2012 lorsque le parti islamiste «Ennahda» avait remporté contre toute attente les élections pour la mise en place d’une l’Assemblée constituante. Quelques mois plus tard, le même phénomène se produisait en Égypte. Il ne fut plus dès lors question dans le monde de «printemps arabe», mais d’«hiver» islamiste. Des milliers de morts avaient été décomptés dans les deux pays pour arriver finalement un résultat paradoxal : une révolution et des élections démocratiques pour instaurer lathéocratie. A quelques détails près, la chose s’est vue plusieurs fois dans l’histoire de la France.
Analystes et médias entretiennent depuis des années en France la peur d’une accession de l’extrême droite au pouvoir. Avec la disqualification à la présidentielle des candidats les plus en vue dans un mouvement de chute de dominos (Sarkozy, Hollande, Juppé, Valls, Fillon), on donna à cette peur plus de mordant car il n’y avait plus en lice parmi les candidats crédibles que deux éternels «nouveaux», Marine Le Pen pour l’extrême droite et Jean-Luc Mélenchon pour l’extrême gauche, et, au milieu, un «nouveau-né» tombé du ciel pour tout de suite revendiquer l’espace encore chaud qu’occupaient la droite traditionnelle, la gauche conventionnelle et le centre mitoyen des deux côtés.
La jeune Tunisie s’en est finalement sortie en allant chercher dans son passé un homme de 88 ans, Béji Caïd Essebsi, qui s’était distingué en se séparant de Bourguiba puis de Ben Ali après qu’il eut acquis la certitude que leur but n’était pas la démocratie mais la présidence à vie. Il s’est alors retiré de la vie politique jusqu’à ce que la révolution le rappelât au devoir patriotique, un peu comme avait fait la France en 1940 avec le maréchal Pétain qui, au lieu de la sauver, allait la livrer, lui, à la «collaboration» avec l’occupant.
Ce n’est pas à Pétain que doit être comparé Béji Caïd Essebsi mais à son contre-exemple, le général de Gaulle. Ce dernier a surgi dans l’histoire de France en lançant «l’Appel du 18 juin 1940» pour résister à l’occupation allemande. C’est ce qu’a fait Caïd Essebsi en 2012 en lançant «Nidaa Tounes» (l’Appel de la Tunisie) pour contrer l’islamisme et ramener son pays à la raison d’être de la «révolution du jasmin», la démocratie. L’«Appel» devint la dénomination du parti avec lequel il a gagné les élections législatives puis la présidentielle en 2014, stabilisant enfin la Tunisie.
Le 7 mai 2017, la vieille France opta avec un pourcentage d’abstention non négligeable pour le «nouveau-né» d’un an qui s’était imposé à elle. Dans sa résignation, elle ne pouvait que lui ajouter les clés de l’Assemblée nationale afin que, tant à y être, qu’il puisse gouverner à l’aise, ce qu’elle fit dès le premier tour des élections législatives. Aujourd’hui, 18 juin, se tient le deuxième tour qui confirmera un peu plus ou un peu moins l’époustouflante victoire.
Le 18 juin est une date liée dans l’esprit des Français à l’idée de salut en relation avec de Gaulle qu’on appelle aussi «l’homme du 18 Juin». Dira-t-on dans quelques années que Macron a été aussi à sa façon un «homme du 18 juin», un réformateur-sauveur ?
Il a fallu au général de Gaulle l’occupation de la France par une puissance étrangère, une guerre mondiale qui s’est soldée par soixante millions de morts, treize ans de traversée du désert puis la guerre d’Algérie qui menaçait de dégénérer en guerre civile pour qu’il accède enfin aux fonctions de président de la République. Pour un mandat et demi, avant d’être amené à démissionner quelques mois après les émeutes de mai 1968. Ceux qui lui ont succédé à ce poste, Pompidou, Giscard d’Estaing et Chirac, ont été ses ministres. Puis ont suivi Sarkozy, issu de l’écurie de Chirac et Hollande de celle de Mitterrand, l’adversaire de toujours du général. Le passage aux responsabilités de la génération de Sarkozy et de Hollande n’ayant pas été concluant, la France est passée à la troisième, inaugurée par un jeune homme sans pedigree, ne se voulant ni de gauche, ni de droite, ni du centre, mais des trois. 360°. Est-ce la formule magique, le Graal que personne n’a trouvé ? «Le mariage est la principale cause du divorce», réplique un acteur dans un film humoristique français pour justifier son célibat. Dans le cas de de Gaulle, le mariage avec la France était bancal depuis l’origine, plein de quiproquos et donc voué au divorce comme si le tragique destin de cet homme était de venir à la politique en pleine guerre mondiale, d’y revenir dans l’ambiance d’une guerre coloniale et de la quitter sous les émeutes. C’est à croire qu’il n’avait pas de place dans le présent, dans la réalité, mais uniquement dans les remous de l’histoire et le silence du Panthéon.
Vivant, le village de Colombey-les-deux-Eglises lui suffisait. Mort, il n’est pas un lieu-dit, un hameau, un village ou une ville de France où son nom et sa mémoire ne soient honorés. Il aura été le héros dont le peuple ne s’accommoda jamais car trop exigeant, trop droit, trop cartésien.
Aux antipodes de ce sort tragique, il y a le statut de béni des dieux à la naissance fait à Macron à qui il a suffi d’être au bon moment et au bon endroit dans l’histoire de France pour se retrouver à son faîte, et dont il a déjà la particularité d’être le plus jeune dirigeant et le premier, hors période monarchique, à utiliser à son propre sujet des locutions au sens connu ou occulte comme «maître des horloges» ou des adjectifs qualificatifs comme «jupitérien», expressions qui, dans la bouche du général de Gaulle, auraient suscité indignation, tollé, manifs et barricades.
Après sa victoire au premier tour de l’élection présidentielle avec 24% des voix, j’avais intitulé ma chronique sur le sujet «Une victoire de trader». Puis, quand il fallait devoir emprunter deux fois plus que le modique «apport personnel» pour devenir président, j’avais invoqué la nécessité d’être doté d’un grand talent de banquier pour convertir ces emprunts en «fonds propres». M. Macron l’était, ce qui nous autorise à affirmer que si on devait donner un visage à la chance de nos jours, ce serait le sien.
Cet homme est né sous une bonne étoile. Il a travaillé chez Rothschild comme Pompidou a été directeur général dans la prestigieuse banque, mais lui n’est pas tombé du ciel directement dans le fauteuil présidentiel, il a été le compagnon de de Gaulle puis l’héritier de l’œuvre, des structures et du personnel du gaullisme. Le parti de Macron n’a pas encore vu le jour, il n’a pas encore tenu son congrès constitutif qu’il se prépare à encaisser dans quelques jours des dizaines de millions d’euros d’argent public. En Algérie, on possède une formule populaire pour décrire ce genre de situation : «Men lahiatou bakharlou.» («Fais-lui de l’encens avec les poils de sa propre barbe»), ce qui veut dire donner aux autres l’excitation d’avoir été enrichi alors qu’ils n’ont reçu qu’une part de ce qui leur a été subtilisé.
Après les contre-performances de Sarkozy et de Hollande qui ont dégoûté les Français de l’alternat gauche-droite, l’affaire Fillon a été la goutte qui a fait déborder le vase en même temps qu’elle a levé le dernier obstacle sur le chemin du candidat Macron qui n’avait plus en face de lui que l’extrême gauche et l’extrême droite. Comment ne gagnerait-il pas sachant que ces deux courants, en l’état actuel des choses en France, n’ont aucune chance d’arriver au pouvoir ne serait-ce que parce qu’il leur aura manqué au dernier moment une voix, un bulletin de vote, un sou pour arrondir la somme. On verra ce qu’il sera après Macron… Avec le débat de l’entre-deux tours, Marine Le Pen avait l’occasion de mettre fin à l’effet repoussoir hérité de son père et de gagner un statut de présidentiable, elle qui a réussi à dédiaboliser considérablement son parti, à moderniser son encadrement et son discours politique et, surtout, à effectuer une véritable razzia dans l’électorat populaire. Il lui suffisait de tenir pendant deux petites heures pour continuer à faire illusion, pour montrer qu’elle avait acquis la maturité politique, la maîtrise de soi et le minimum de connaissances économiques pour prétendre à la gestion du pays, choses dont on commençait à la créditer depuis sa rupture avec son père. Mais elle n’a pas tenu le coup.
A la surprise générale, elle s’est présentée en mégère hargneuse, inconsciente de l’image qu’elle renvoyait, sans vision ni programme, nulle en économie, mordant et griffant à tort et à travers en vue du seul objectif recommandé par on ne sait quel stratège en «mégériat» de son entourage : discréditer son adversaire à coups d’insinuations et d’accusations sans se soucier de convaincre sur son propre projet. Même s’il ne lui avait pas répondu, même s’il s’était contenté de l’observer en silence de bout en bout, Macron aurait été élu. Tout autre parmi les onze candidats du premier tour à sa place l’aurait été aussi, ne serait-ce que par une voix de plus.
Au plan extérieur, une conjonction de hasards a fait que les principaux leaders du monde étaient presque tous dans l’inconfort au moment où dans les jours qui ont suivi le sacre du nouveau président : un chef d’Etat américain risquant la destitution, une Europe affaiblie par le Brexit et le terrorisme, un Poutine évincé du G8, une Theresa May reconduite de justesse à la tête du gouvernement britannique… Quand il visitera l’Algérie, quand il paraîtra aux côtés de Bouteflika, le contraste éclatera dans toute sa magnificence en faveur des Français, et dans toute son horreur en défaveur des Algériens : un vieux pays dirigé par un jeune homme, un nouveau pays dirigé par un vieil homme malade. L’un pouvant compter sur la vigueur d’une nouvelle génération pour le ragaillardir ; l’autre vivant dans la hantise d’une catastrophe.
Maintenant qu’un «printemps arabe» à la française a changé le visage de la politique française, que va-t-il se passer ? Les Français ont été en 1848 à l’origine du «printemps des peuples» qui a mis fin, une énième fois, à la monarchie chez eux et dans d’autres pays d’Europe par effet de contagion, mais deux ans après, Napoléon «le petit», comme l’avait baptisé Victor Hugo, instaurait le Second Empire. Comme en Tunisie où une révolution a débouché sur la théocratie. Ceci pour en venir à ce que va faire Macron là où ses prédécesseurs, de Giscard à Hollande, n’ont pas réussi, c’est-à-dire engager des réformes qui feraient moins dépenser et plus gagner au budget de l’Etat, qui ramèneraient le chômage de 10% de la population active à 5% pour se rapprocher du plein emploi, qui verraient les exportations à tout le moins s’équilibrer avec les importations, qui baisseraient le service de la dette équivalant actuellement au budget du ministère de la Défense à un niveau supportable, qui porteraient le volume de la dette de presque 100% du PIB aux deux tiers, comme en Allemagne, etc.
Qu’est-ce qui a empêché pendant un demi-siècle la mise en place de ces réformes : la qualité personnelle, la compétence, l’âge des responsables politiques ? Leur manque de hardiesse ? L’absence d’un parti fort ou d’un grand nombre d’élus au Parlement ?
Les gouvernements qui se sont succédé depuis 1974 n’appartenaient pas au même bord politique, ils étaient de droite, du centre et de gauche, mais aucun n’a réussi à stopper les déficits publics, à enrayer la perte de compétitivité industrielle et le départ des investisseurs (délocalisations). Non, rien de tout cela. La raison, l’explication, le coupable, c’est la culture française, le corporatisme, le populisme, la menace d’une explosion sociale, les manifs, la rue et les barricades… Quelques pirouettes verbales et une nuée de girouettes politiques suffiront-elles pour forcer un barrage d’essence mentale, culturelle ?
Quand il s’agissait de mener sa barque personnelle, tout réussissait à Macron. Va-t-il réussir à mener à bon port la barque française chargée de soixante-six millions d’âmes farouchement attachées aux «acquis sociaux» et à leur mode de vie supérieur à leurs moyens nationaux ? Que va lui apporter la qualité de président pour remettre à flot la France ? Il serait injuste de tout ramener à un «alignement favorable des planètes» et à la «baraka», mais le moment de prouver que c’est pour réussir les réformes qu’il est là et non pour satisfaire un goût personnel de l’aventure qui commencera demain. Top chrono…
N. B.

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