Lundi 19 juin 2017
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Chronique du jour : Kiosque arabe
Tous unis contre le Qatar, mais...


Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com

Les accusations pleuvent sur le Qatar, le pauvre Qatar dirait-on si le pays que désigne ce nom n'était pas aussi riche, au point qu'on pourrait rêver d'un nouvel Irak si la cible n'était pas aussi dérisoire. A entendre les porte-voix de l'Arabie Saoudite, Doha ne se serait pas contenté de financer le terrorisme, mais aurait aussi mis à la pâte, y compris dans les derniers attentats en Europe. Tout ce qu'on demandait, c'est qu'on nous confirme ce que l'on savait déjà, à savoir que le Qatar était bien la seconde «qibla» du terrorisme islamiste et son argentier. Au lieu de cela, on nous sert un réquisitoire, certes étayé par des arguments de culpabilité de l'accusé, mais qui sent de loin le procès intenté à un acolyte, par trop gourmand et incontrôlable. Difficile d'accepter des vérités sortant de la bouche des alliés, voire des complices, d'hier qui semblent par ailleurs plus soucieux de punir le mauvais élève que de l'exclure. Tout cela sent encore un «Long film américain», pour reprendre l'expression utilisée jadis par l'auteur de théâtre libanais, Ziad Rahbani, à propos des évènements qui ont ensanglanté son pays. Ce qui pourrait expliquer que Washington organise des manœuvres militaires avec le Qatar, pourvoyeur de terrorisme, sans offusquer l'allié saoudien, acharné à isoler l'émirat.
Sans parler de la Turquie, qui envoie des troupes au sol soi-disant pour protéger le Qatar d'une éventuelle invasion militaire des nouveaux coalisés, et tout cela devient éminemment suspect. Une chose paraît toutefois claire et limpide : le mouvement égyptien et international des Frères musulmans, lâché par les Saoudiens, soutient résolument le Qatar et mobilise ses troupes. A l'exception des «nôtres» qui s'ingénient comme d'habitude à tenir la canne par le milieu, tous les sympathisants des «frères» et assimilés pénétrés de l'esprit Daesh, ont pris fait et cause pour Doha. La sarabande est encore plus visible si l'on peut dire avec l'entrée en guerre des chaînes satellitaires des deux camps, s'invectivant à qui mieux mieux, mais épargnant le «grand frère» américain. Les chaînes égyptiennes, saoudiennes et émiraties, dans une moindre mesure, passent au crible les crimes réels ou soupçonnés du Qatar depuis qu'il fait son djihad en solo. Pour ne pas être en reste, la chaîne Al-Jazeera, l'obusier principal du Qatar, s'est réinstallée direct virtuel au Caire et appuie là où ça fait mal : la rétrocession d'une portion de territoire égyptien à l'Arabie Saoudite. Il s'agit de l'approbation par le Parlement égyptien d'un nouvel accord frontalier rétrocédant au royaume wahhabite deux îlots en mer Rouge, Tiran et Sanafir.
Pour l'histoire, c'est à partir de Tiran et de son détroit que Djamal Abdenasser avait imposé le blocus du port israélien d'Eilat, fournissant le prétexte à la guerre dite des Six jours, en juin 1967. Les deux îlots appartiennent théoriquement à l'Arabie Saoudite qui envisage d'y faire transiter un pont géant reliant les deux pays, mais la démagogie et les calculs politiciens en ont décidé autrement. Prenant le relais d'Al-Jazeera, la chaîne des Frères musulmans émettant à partir d'Istanbul, Mekameleen, a accusé le gouvernement égyptien de «brader la terre».
La chaîne qui fait l'apologie du djihad, sans appuyer ouvertement Daesh, et pour cause, exploite à fond ce filon providentiel. Sur les écrans de Mekameleen, surgit désormais de façon récurrente le slogan «Sissi le traître», visant à provoquer une vague de mécontentement contre le Président égyptien. La chaîne appelle régulièrement à manifester contre l'accord frontalier égypto-saoudien, et n'hésite pas à recourir aux procédés utilisés par la propagande de l'État islamique. La semaine dernière, les Frères musulmans ont diffusé le contenu d'un entretien téléphonique, entre le ministre égyptien des Affaires étrangères et son homologue israélien. La conversation, dont on peut se demander comment son contenu est arrivé à la connaissance des Frères musulmans, était pourtant banale entre Etats ayant des relations diplomatiques normales.
Mais la tentation d'exploiter l'hostilité d'une grande partie de la population égyptienne à l'égard de la normalisation avec Israël était trop forte, et le mouvement intégriste, désormais terroriste, n'y a pas résisté. Reste à savoir si des manifestations populaires, spontanées ou organisées par les Frères musulmans, ne vont pas polluer l'entente cordiale et même chaleureuse entre l'Égypte et l'Arabie Saoudite. Les deux gouvernements, ensemble au Yémen, contre les terroristes évincés du pouvoir en Égypte, et contre le Qatar, semblent être prémunis contre le pire. Mais, il y a en Égypte un grain de sable qui pourrait bien enrayer la machine, à plus ou moins longue échéance, et qui ne cesse de perturber l'ordre wahhabite, sur lequel s'est édifié le royaume. Ce grain de sable a un nom Islam Behaïri, le pire adversaire de l'orthodoxie sunnite, incarnée et imposée par l'Arabie Saoudite dans presque tout le monde musulman. Le penseur qui s'en prenait, jusqu'ici et à juste raison, aux deux théologiens les plus vénérés de l'Islam, Boukhari et Mouslim, s'en est pris directement à Ibn-Hanbal, l'un des quatre piliers du sunnisme. Il affirme, citant Tabari, que le père du hanbalisme a puisé son corpus dans les hadiths les plus répétitifs et les moins crédibles, et qu'il n'avait pas l'envergure d'un fondateur.
Quand on sait que le premier anneau de la chaîne intégriste qui relie notamment Ibn Taymia, Ibn Abdelwahab et Al-Baghdadi, s'appelle Ibn-Hanbal, on peut deviner d'où viendra le vrai danger. Tout ce beau monde semble uni contre le Qatar, mais attention au virage Behaïri !
A. H.

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