Samedi 7 octobre 2017
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Contribution : Commentaires sur les mémoires du général Rachid Benyellès

Par Lahouari Addi
C’est toujours un événement quand un ancien officier supérieur écrit ses mémoires sur la période de sa vie où il a eu des responsabilités dans l’armée et dans l’Etat. Cela permet d’avoir des informations de première main sur le fonctionnement du sommet des institutions en période normale et en temps de crise. L’exercice est d’autant souhaitable que le régime algérien est opaque, ce qui est une difficulté pour les universitaires qui peinent à fournir une analyse académique faisant l’unanimité parmi le public intéressé. Une des questions théoriques et pratiques récurrentes est celle du rapport entre le Président et l’armée et aussi celle relative au poids de l’armée dans les institutions.
Par conséquent, quand un général à la retraite publie ses mémoires pour raconter sa vie de haut responsable de l’Etat, le lecteur s’attend à être renseigné sur la logique d’un système politique hermétique. Mais un régime hermétique et autoritaire permet-il à un ancien responsable de s’exprimer librement et de dire toute la vérité sur des événements qu’il a vécus ? Récemment, le ministère de la Défense a interdit aux officiers à la retraite de s’exprimer, sous peine de poursuites judiciaires, après les déclarations à une radio privée du général Hocine Benhadid qui a été jeté en prison.
Pris en tenailles entre le devoir de mémoire envers la population et les futures promotions d’officier, d’une part, et la solidarité avec les anciens compagnons d’armes, d’autre part, le général Rachid Benyellès a choisi le milieu du gué, c’est-à-dire refusant d’être parmi lesdits généraux éradicateurs sans pour autant prendre ses distances par rapport à eux. Les pages consacrées au général Khaled Nezzar oscillent entre le respect pour l’homme et la critique timide et voilée de ses actes. Il y a par conséquent une incohérence tout au long du texte de 400 pages dans lesquelles Benyellès excuse les acteurs tout en critiquant le bilan du système. A la fin du livre, il dit regretter que les militaires soient intervenus sept fois dans la vie politique (1962, 1965, 1978, 1988, 1992, 1994, 1999), mais il considère que l’armée avait été entraînée à chaque fois par le chef de l’époque à son corps défendant : Boumediène (1962 et 1965), Chadli (1979), Nezzar (1988, 1992, 1994), Lamari et Médiène (1999). En fin d’ouvrage, Benyellès écrit qu’il aurait souhaité que l’armée laisse l’électorat choisir librement le Président et suggère aux officiers de méditer sur l’exemple de la Turquie et des pays d’Amérique latine qui ont laissé le pouvoir aux civils.
Au-delà de ce vœu pieux exprimé après avoir été versé dans la vie civile, Benyellès a raté une occasion pour réfléchir sur la capacité et la volonté de ses anciens compagnons d’armes à modifier le système qu’ils servaient et dont ils se servaient pour satisfaire des intérêts matériels et symboliques, ou tout simplement leur ego. Que de fois Nezzar ou Médiène ont eu l’occasion pour entrer dans l’histoire par la grande porte et rester vivants dans la mémoire des générations futures comme de grands hommes d’Etat. Ils ont préféré obéir à la logique d’un système dont ils sont restés prisonniers.
Les générations futures se rappelleront que malgré l’immense pouvoir qu’ils avaient, ils n’ont pas été à la hauteur de la situation qui a conduit à la tragédie nationale et qui aura coûté au pays des dizaines de milliers de morts, y compris parmi les militaires, et des milliards de dollars. Machiavel aurait dit qu’ils avaient eu la fortuna mais pas la virtu. On raconte que le général Smaïn Lamari, à la fin de sa vie, était parti sept fois à La Mecque pour «laver» sa conscience. Quand on n’a pas été à la hauteur de l’éthique des officiers et de la bravoure militaire, il reste la mystique pour se racheter.
Benyellès n’a pas choisi la voie de la mystique, mais celle de l’incohérence. D’un côté, il affirme que les militaires ne doivent pas s’impliquer dans la politique qui est une prérogative des civils, et de l’autre, il trouve illégale la décision du GPRA de dégrader le colonel Boumediène. Selon lui, «le chef d’état-major de l’ALN tenait son autorité du CNRA, l’instance suprême de la Révolution qui, seule avait le pouvoir de le destituer» (p. 62-63). Avant d’écrire cette phrase, Benyellès aurait dû consulter un constitutionnaliste. Le CNRA était en effet l’instance détentrice de la légitimité politique et, à ce titre, déléguait cette légitimité au GPRA qui nomme aux fonctions exécutives. Dans un Etat de droit, l’Assemblée nationale (et le CNRA faisait fonction d’Assemblée nationale) ne désigne pas le chef d’état-major, ni le ministre de la Défense. C’est au gouvernement, en l’occurrence le GPRA, que revient cette prérogative. Et il a aussi l’autorité de destituer n’importe quel responsable civil ou militaire. L’argument selon lequel l’état-major détenait sa légitimité du CNRA était spécieux ; il a servi à l’état-major de se substituer au CNRA par la suite. Et depuis cet événement fondateur, l’armée est source du pouvoir qu’elle délègue au gouvernement. Elle s’arroge la prérogative de la souveraineté populaire qui appartient constitutionnellement au peuple qui s’exprime par les élections. C’est à ce moment (juin 1962) que s’est dessiné le régime algérien dans lequel la culture janissaire a pris le dessus sur la culture du mouvement national telle que portée par Ferhat Abbas, Aït-Ahmed, le colonel Lotfi, le commandant Moussa et bien d’autres encore. La culture janissaire repose sur le principe que celui qui détient le sabre désigne le dey. Consciemment ou inconsciemment, l’état-major de l’ALN de 1962 a effacé la culture politique moderne que le mouvement national avait accumulée dans sa résistance à l’Etat colonial. Tout ce que les élites nationalistes avait appris, depuis l’émir Khaled jusqu’à Aït-Ahmed, en termes de citoyenneté, d’Etat de droit, de séparation des pouvoirs, de libertés démocratiques, a été anéanti en moins d’un mois. Attaché sentimentalement au régime dans lequel il a occupé de hautes fonctions militaires et civiles, Rachid Benyellès n’arrive pas à prendre le recul nécessaire pour analyser le système de pouvoir instauré au lendemain de l’indépendance. Il admire Boumediène, et il est vrai que ce dernier est un patriote sincère et un meneur d’hommes. Le problème avec Boumediène est qu’il était imprégné non pas de la culture constitutionnelle qui sépare les pouvoirs, mais de l’idéologie du prince juste. Il voulait défendre la veuve, l’orphelin, le chômeur, le paysan pauvre, etc., et n’imaginait pas un seul instant que ces catégories sociales seraient mieux défendues par des syndicats libres, une justice autonome, des partis, la liberté de la presse, etc. De ce pont de vue, malgré son patriotisme et ses qualités d’homme, Boumediène était l’incarnation de la culture politique féodale algérienne. Benyellès va jusqu’à l’exonérer des assassinats qui lui sont attribués (ceux de Khider et Krim Belkacem notamment), mettant les accusations de l’opposition au compte de la théorie du complot et de la rumeur publique. Mais là où Benyellès pousse le bouchon trop loin, c’est lorsqu’il écrit que Medeghri s’était suicidé parce qu’il refusait que Boumediène se marie avec celle qui deviendra Anissa Boumediène. Si un général veut être crédible dans la rédaction de ses mémoires, il faut qu’il sache qu’il y a des limites du bons sens à ne pas franchir. Medeghri avait refusé que Boumediène lui enlève l’autorité sur la DGSN, et c’est pour cette même raison qu’il avait déjà démissionné en 1964 du gouvernement de Ben Bella. Sa mort (suicide ou assassinat ?) est en rapport avec ce conflit de compétence et non avec le choix de l’épouse du Président.
Rachid Benyellès ne prend pas la mesure des limites idéologiques du régime, ce qui explique l’absence d’analyse du système politique algérien. Il rapporte que Boumediène était effaré de constater, à l’issue des débats sur la Charte nationale, le poids de l’islamisme chez les jeunes générations. Dans son commentaire, Benyellès ne fait pas le lien entre les pratiques politiques et idéologiques du régime et la montée en puissance de l’islamisme. Il ne perçoit pas que le FIS est le fils du FLN comme l’a si bien dit Mohamed Harbi. Il trouve alors un bouc-émissaire en la personne de Mouloud Kacem, écrivant : «Les critiques les plus acerbes [contre le régime] étaient venues des jeunes formés dans les instituts islamiques que le ministre des Affaires religieuses Mouloud Kacem avait lancés quelques années auparavant» (p. 106). Il faut croire que Mouloud Kacem était à la même période en Égypte, en Syrie… où l’islamisme est aussi présent. Benyellès ne perçoit pas que le nationalisme arabe radical, dont Boumediène est la version en Algérie, a instrumentalisé la religion pour bénéficier de l’appui des courants conservateurs. Boumediène, comme Nasser, ne pouvait concevoir une réforme théologique pour mettre fin à l’interprétation médiévale de l’islam enseignée dans les écoles d’où est issu l’islamisme.
N’ayant pas de cadre d’analyse théorique de l’expérience algérienne de construction de l’Etat, Benyellès se limite à des commentaires dans lesquels il justifie les décisions de ses anciens compagnons d’armes, en critiquant parfois les formes dans lesquelles elles étaient prises. Les émeutes d’octobre 1988 ne sont pas perçues comme l’illustration de l’épuisement idéologique et politique du régime qui reposait sur la Sécurité militaire et le parti unique pour gouverner le pays. Il reprend à son compte l’expression de «chahut de gamins» «qui se transforma en émeutes» (p. 206). «La conclusion désagréable à laquelle j’étais parvenu était que le lien de confiance, qui avait existé jusque-là entre les Algériens et leurs dirigeants (sic !), était rompu, ou du moins sérieusement remis en question. Personnellement, je ne me voyais plus appartenir à un régime qui avait utilisé les armes contre sa population» (p. 212). Cette critique est cependant plus sentimentale que politique, car Benyellès croit en la légitimité du régime en faisant même l’éloge de ses deux institutions les plus décriées : la SM et le FLN. En effet, il regrette que les responsables de ces deux institutions aient été destitués par Chadli Bendjedid. Il écrit : «Mohamed-Chérif Messaâdia et Lakehal Ayat étaient donc sacrifiés sur l’autel du pouvoir. Le petit peuple [soulignons au passage l’adjectif méprisant petit accolé à peuple] était enfin satisfait ; deux grosses têtes du régime étaient tombées» (p. 228). Connu pour avoir des sympathies pour le FFS et pour Hocine Aït-Ahmed, Benyellès aurait dû dire un mot sur l’assassinat d’Ali Mécili, au moment précisément où Lakehal Ayat était le responsable de la SM.
Le nom de Mécili ne se trouve même pas dans l’index des noms en fin d’ouvrage. L’incohérence continuera dans le récit des événements de janvier 1992 que marquera l’annulation des élections législatives. Benyellès ne reconnaît pas la victoire électorale du FIS et approuve l’annulation des élections en écrivant : «Pour les trois quarts des Algériens qui n’avaient pas voté pour lui [le FIS], la pilule était difficile à avaler, et cela d’autant plus que des menaces de représailles pesaient sur tous ceux qui n’éprouvaient pas ses idées. Comment ne pas comprendre le désarroi de la majorité de nos concitoyens et leur rejet des résultats» (p. 272). Si la majorité des Algériens rejetaient le FIS, d’où alors provient sa victoire électorale en juin 1990 et en décembre 1991 ? Benyellès refuse aussi l’idée que les généraux avaient poussé Chadli à la démission, bien qu’il rapporte des éléments d’information qui le contredisent, comme à la page 280 où il écrit : «Il suffisait de l’aiguiller subtilement sur cette voie [la démission] et attendre qu’il prenne sa décision, seul et en toute liberté, comme me l’a confié Larbi Belkheir.» Un peu plus loin, il avance que ce sont le général Touati et Ali Haroun qui ont écrit le texte de la démission de Chadli, ce qui confirme que c’était un coup d’Etat et non une démission.
Mais devant la réalité des faits, Benyellès concède que ce n’était pas un coup d’Etat militaire, mais un coup d’Etat institutionnel. Les institutions auraient opéré un coup d’Etat pour déposer un Président investi par l’armée quelques années auparavant. «La réalité était en fait plus nuancée puisque l’armée n’avait à aucun moment utilisé la force pour le contraindre à la démission. En vérité, si coup d’Etat il y avait eu, il était d’ordre institutionnel et non pas militaire, et c’est au chef de l’Etat lui-même qu’il fallait tout d’abord en imputer la responsabilité, quand bien même les trois généraux [Nezzar, Médiène et Belkheir] l’avaient habilement aiguillé vers cette voie» (p. 286).
Quant à l’assassinat de Boudiaf, Kasdi Merbah et de bien d’autres personnalités du régime, ce sont les islamistes qui en sont les auteurs, selon Benyellès. Il affirme, par ailleurs, qu’il était favorable aux accords de Rome, mais face à la campagne hystérique déclenchée par le pouvoir dans les médias, il lui était impossible de rendre publique sa position. Il pense que les accords de Rome ont été une occasion perdue pour apporter une solution politique à un conflit qui a décrédibilisé l’Etat à l’extérieur et à l’intérieur. Il rejette la faute sur Liamine Zeroual, qui s’était allié à l’encombrant Mohamed Betchine, passant sous silence la divergence de fond entre le Président et les généraux qui ont refusé qu’il négocie une solution politique avec les leaders islamistes. Pour l’auteur, Zeroual a fini par démissionner à la suite de la pression des événements. «La réalité, écrit-il, était plus prosaïque puisque Liamine Zeroual, tout comme Chadli Bendjedid avant lui, avait démissionné de son propre chef, sous la pression intolérable des évènements» (p. 385). L’auteur raconte comment ensuite les militaires ont désigné Bouteflika pour remplacer Zeroual et a préféré arrêter ses mémoires à l’année 1999.
L’ouvrage est sauvé en partie par sa conclusion qui est en décalage avec ce qui avait été écrit dans les pages précédentes. Le lecteur sent l’auteur déchiré entre sa fidélité à un système dans lequel il a grandi et le rejet du bilan de ce même système. Benyellès, le général, soutient le régime, Rachid, le citoyen, critique le régime.
L. A.

Dernier ouvrage : Radical Arab Nationalism and Political Islam, Georgetown University Press, Washington DC, 2017 ; version en français :
Le nationalisme arabe radical et l’islam politique, éditions Barzakh,
Alger, 2017.

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