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A fonds perdus

Au-delà de l’homme, le vide ?

Publié par Ammar Belhimer
le 04.09.2018 , 11h00
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Pourquoi la Russie échoue à construire l'édifice politique dont elle a besoin ? C’est la question à laquelle se propose de répondre Andrey Pertsev, journaliste au magazine Kommersant et collaborateur à la Fondation américaine Carnegie pour la paix internationale, ONG et cercle de réflexion et d'influence (think tank) dédiés au développement de la coopération inter-étatique et à la promotion des intérêts des Etats-Unis sur la scène internationale.(*)
Andrey Pertsev voit dans le mécontentement du public à l’égard du projet de relèvement (à 65 ans pour les hommes) de l’âge de la retraite en Russie «une faille critique dans le système politique du pays: il n’existe pas d’infrastructure politique capable de fonctionner dans des conditions de crise. Seul le Président Vladimir Poutine peut parler au nom de l'Etat. Sans lui, l’édifice s'effondre. La Russie a désespérément besoin de connexions alternatives entre l'Etat et le peuple.»
L’extrême fragilité du système politique russe, croissante à mesure que l’on s’approche de la fin de l’ère Poutine, remonte à l’élection présidentielle de 2000 pendant laquelle «le candidat Poutine s'est adressé aux électeurs en tant qu'individu sans faire référence aux forces politiques et aux groupes qui l'ont désigné. Les stratèges politiques ne voulaient pas que l'image du nouveau dirigeant soit associée à une idéologie ou à une structure ; la personnalité a toujours un attrait plus universel».
Certes, la Russie dispose d’autres institutions que la présidence – les partis politiques, le Parlement, et les conseils régionaux et municipaux – mais elles ne peuvent pas «fonctionner de manière stable dans des conditions de crise». Le pouvoir s’articule autour de Poutine comme seul acteur et sujet de la vie politique.
Ceux «qui se présentent comme ses représentants – comme le parti Russie unie, des personnalités du Parlement, des gouverneurs – s'adressent au peuple au nom de l'Etat», mais «cette configuration a un défaut évident : sans la popularité du Président, toute la verticale du pouvoir s'effondre et il n'y a ni institutions solides ni infrastructure horizontale pour le soutenir».
Même si la réussite de la Coupe du monde de football a amorti le choc, la cote de popularité de Poutine semble avoir sévèrement pâti de la proposition de relèvement de l'âge de la retraite dans un pays où l’espérance de vie est fortement réduite par les ravages de l’alcoolisme.
Vladimir Poutine a déclaré, avec ambiguïté, «qu'il n'aimait pas la réforme, mais qu'elle était inévitable dans un avenir proche». C’était suffisant pour semer la discorde entre ses soutiens politiques : nombre d’entre eux se sont accrochés à la première partie du propos pour faire de Poutine un opposant à la réforme, tandis que la Russie unie s'est concentrée «sur la deuxième partie du discours, où M. Poutine a déclaré que la réforme des retraites se poursuivrait», alors que certains représentants des partis dans les régions ont soigneusement évité les déclarations publiques sur la question.
L’auteur s’en prend à tout le personnel politique de Russie, qui du fonctionnaire au parlementaire, est incapable d'instaurer une communication avec le public, «encore moins de prendre des décisions indépendantes».
«Dans le meilleur des cas, l’émissaire de Poutine peut relayer les malheurs et les souhaits des gens au Président. Vladimir Poutine est le seul véritable lien entre le gouvernement fédéral, les élites régionales et les citoyens ordinaires. Supprimez ce lien et la communication tombe en panne.»
La Russie a alors «désespérément besoin de liens alternatifs», d’un «marché» où Poutine viendrait faire son plein de propositions politiques auprès des hauts responsables.
Sergei Kiriyenko, chef d’état-major adjoint de l’administration présidentielle, y voit là un moyen d’assurer la relève qui fait gravement défaut. Il parraine à cette effet le programme «Les leaders de la Russie» qui a pour objectif de rajeunir les troupes par de nouvelles entités dirigées par de jeunes spécialistes.
Ces structures demeurent toutefois insuffisantes: elles s’apparentent à un concours de compétences «où Poutine reste toujours au cœur du système et rend le jugement final».
Aussi, les résultats du programme de Kiriyenko sont limités puisqu’aucun prétendant n’a été nommé à un poste plus élevé que celui de vice-ministre.
D’autres initiatives tentent également de combler le vide. C’est le cas des antennes ouvertes dans les entreprises par le président de la Russie unie, Andrei Turchak. Ces structures – non autorisées par la loi – s’apparentent à celles du Parti unique de l’époque soviétique.
«Une telle approche fonctionne bien pour surveiller la discipline parmi un grand nombre de partisans, mais elle devient inefficace dans des conditions de crise. Les élections de 1989 au Soviet suprême de l'URSS ont clairement démontré la fragilité de cette stratégie: les dirigeants du parti avaient soudainement commencé à perdre face à d'autres candidats», rappelle l’auteur de l’étude.
La perspective est d’autant plus inefficiente que les adhérents de la Russie unie ne sont pas formés à une «discipline absolue» comme en témoigne Natalia Poklonskaya, éminente parlementaire de Crimée, qui a voté contre la réforme du régime des retraites.
Le président de la Douma, Vyacheslav Volodin, est lui aussi à la tête d’une coquille vide et le Parlement ne peut être associé à l'infrastructure politique espérée, «car la Chambre basse manque de membres véritablement populaires et charismatiques. Volodin lui-même a façonné la composition actuelle de la Douma pendant son mandat de chef de cabinet adjoint de l’administration présidentielle. A cette époque, il avait un objectif complètement différent: mettre les parlementaires sous contrôle et les rendre aussi dépendants que possible du Kremlin.»
Il reste une dernière proposition au marasme politique qui se profile : celle du président de la Chambre des comptes, Alexei Kudrin, qui invite à gérer l’Etat comme une «plate-forme numérique» apolitique – une configuration dans laquelle «la plupart des décisions simples seraient prises par l’intelligence artificielle, tandis que des étapes plus complexes seraient déléguées à quelques professionnels».
«Un tel système pourrait sembler efficace sur le plan mécanique, mais il est peu probable que cela fonctionne bien sur le plan politique.»
«La Russie a besoin d'un projet d'infrastructure politique avec des institutions solides et une compétition interne. Le problème est que ces projets sont incompatibles avec la verticale de la puissance russe. En fait, ils détruiraient son essence même.»
Autre talon d'Achille de la Russie: la corruption. Alternative au rigorisme de l'héritage soviétique, elle a accompagné les plans de privatisation servis par les Occidentaux qui se sont approprié les principales usines stratégiques du pays et avoir fait disparaître des centaines d'autres et livré des centaines de milliers de chercheurs, d'ingénieurs et de techniciens au chômage, à la misère ou l'émigration dans les années 1990 !
A. B.

(*) Andrey Pertsev,Why Russia can’t build the political infrastructure it needs, Carnegie, 7 août 2018.
https://carnegie.ru/commentary/76998

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