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Haro sur la corruption

«Comment la campagne anti-corruption de la Chine affecte-t-elle le financement des entreprises publiques ?»(*)
C’est la question que se posent trois experts chinois – Bo Li, Zhengwei Wang et Hao Zhou, tous enseignants-chercheurs en économie de l'Université Tsinghua – dans une étude qui tourne autour d’une question : les réformes anti-corruption sont-elles efficaces pour réduire la recherche de rentes économiques et limiter l'influence des intérêts particuliers ?
Les enquêtes anti-corruption en Chine sont associées à la réaffectation des crédits des entreprises publiques moins productives à d’autres entreprises plus productives. La série d'enquêtes s’efforce d’identifier l'impact causal des réformes anti-corruption sur le financement bancaire.
Il a longuement été question, il y a un an, de la campagne anti-corruption, pour savoir jusqu’où elle pouvait affecter l’état de santé de l'économie chinoise et fragiliser son commanditaire, le Président Xi Jinping. Ce dernier s’est accroché à sa campagne contre vents et marées, récoltant, selon ses termes, des «progrès énormes».
Le nombre de fonctionnaires gouvernementaux poursuivis pour corruption est passé d'environ 5 000 à 14 000 par an entre 2010 et 2015.
Les adversaires de la campagne ne manquaient paradoxalement pas d’arguments, soutenant que la campagne pouvait avoir un impact «superficiel ou négatif», les fonctionnaires de niveau inférieur préférant «profiter d'une vie tranquille au lieu de travailler avec diligence». De plus, soutenaient-ils encore, cette campagne pouvait relever les coûts de la corruption et par la suite empêcher une activité économique «normale».
Aux yeux des trois chercheurs, ces événements anti-corruption offrent un laboratoire idoine pour éclairer «la relation causale entre les réformes anti-corruption et le financement bancaire», dans un contexte de poursuites judiciaires et de perturbations des relations politiques.
Les conclusions de ces études sont catégoriques : la campagne anti-corruption a un impact positif sur l'économie, en termes de transfert de crédit des entreprises d’Etat moins productives vers les entreprises privées. Elles établissent notamment que «la campagne anti-corruption conduit à une augmentation de la capacité de financement pour les entreprises productives, non publiques, en raison du rôle actif des banquiers dans le financement des entreprises. La réaffectation des crédits aux entreprises non publiques pendant la campagne anti-corruption contraste fortement avec le fait que les entreprises publiques bénéficient d'un traitement préférentiel dans les prêts bancaires inconditionnellement pendant les périodes normales».
Par ailleurs, «la campagne anti-corruption a un impact positif sur l'économie, en termes de transfert de crédits des sociétés moins productives vers des sociétés plus productives».
Si, comme cela a été établi dans la littérature, les entreprises d'Etat en Chine bénéficient d'un traitement préférentiel dans l’accès aux prêts bancaires, les banques réservent le crédit bon marché aux entreprises publiques les moins productives, qui jouissent implicitement de garanties gouvernementales.
Les tendances macroéconomiques en Chine restent indissociablement liées à trois facteurs : (1) l’impact des relâchements conjoncturels de la croissance mondiale et du commerce international, (2) les changements structurels de l'économie chinoise, comme le vieillissement de la population et (3) les mesures de politique macroéconomique, en particulier les mesures de relance budgétaire qui favorisent les entreprises d'Etat par rapport aux entreprises non publiques. Une «distorsion particulière» impactant le crédit bancaire touche au canal, souvent méconnu, par lequel «les augmentations du coût des connexions politiques affectent l'incitation des créanciers à accorder du crédit».
«Les prêts bancaires sont économiquement importants en Chine: ils représentaient plus de 50% de la dette totale des entreprises publiques en 2010 et plus de 60% en 2016.» Dans ces conditions, il devient important «d'examiner si les enquêtes anti-corruption affectent le montant et la probabilité d'obtenir des prêts bancaires pour les entreprises privées d'accès au financement».
L’étude de la mesure dans laquelle les institutions financières réagissent aux changements dans les relations politiques constitue un important lien de recherche.
Pour identifier et évaluer l’impact des financements associés à la campagne anti-corruption, les trois chercheurs ont exploité un ensemble de données uniques de la Commission centrale de contrôle de la discipline (CCDI) en Chine. Cette opportunité est rendue possible depuis la décision prise par le gouvernement, en 2012, de divulguer au public, et en temps réel, les annonces d'enquête des responsables de la corruption.
Depuis le lancement de la campagne anti-corruption du Président Xi Jinping fin 2012, les entreprises opérant dans 33 secteurs industriels ont été intensément enquêtées fin 2016.
Si les entreprises publiques sont moins productives, elles obéissent toutefois à une hétérogénéité de la propriété publique dans une stratégie de différenciation. Il est ainsi établi «un impact positif subtil de la réaffectation du crédit des entreprises publiques moins efficientes aux rivales plus efficientes».
Aussi, est-il difficile d'évaluer les conséquences à long terme de la campagne anti-corruption si l’on n’examine pas attentivement les mécanismes sous-jacents et les implications sur le bien-être, associés à une application plus stricte de la loi et à une meilleure gouvernance d'entreprise. La recherche conclut que la campagne anti-corruption opère dans l'intérêt des entreprises et des banques : «La campagne facilite indirectement le transfert du crédit par les institutions financières des entreprises publiques à faible productivité vers les entreprises à forte productivité. De plus, la réallocation du crédit entraîne des gains de productivité qui atténuent les distorsions et génèrent une allocation plus efficace des ressources dans l'économie.»
A. B.

(*) Bo Li, Zhengwei Wang, Hao Zhou, How China’s Anti-Corruption Campaign Is Moving Financing Away from State-Owned Enterprises, ProMarket, 16 mai 2018.
https://promarket.org/chinas-anti-corruption-campaign-moving-financing-away-state-owned-enterprises/?mc_cid=7389951d3b&mc_eid=6b484f1c8e