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A fonds perdus

«La Chine rêve»

Publié par Ammar Belhimer
le 25.12.2018 , 11h00
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Timothy Cheek, professeur à University of British Columbia, et David Ownby de l’Université de Montréal, sont de fins connaisseurs de la Chine.
Ensemble avec Joshua Fogel, ils dirigent le projet «Reading and Writing the Chinese Dream», un site web dédié à l’étude de la vie intellectuelle dans la Chine contemporaine.
Pour Dissent, un magazine progressiste américain, ils entreprennent d’explorer les intentions et les rêves de Xi Jinping(*) qu’ils soupçonnent de travailler à réintroduire le marxisme dans le Parti communiste chinois. Toutefois, précisent-ils, «le marxisme d'Etat de Xi est une tentative descendante d'unifier la population derrière une idéologie nationaliste et non d'inspirer la lutte des classes».
A l'occasion du bicentenaire de la naissance de Marx en mai dernier, le Président Xi Jinping avait surpris les observateurs occidentaux par l’appel adressé aux membres du Parti communiste chinois (PCC) à revenir à leurs classiques. «Nous commémorons Marx afin de rendre hommage au plus grand penseur de l'histoire de l'humanité (…) et également de déclarer notre ferme conviction en la vérité scientifique du marxisme», leur avait-il enjoint.
Mais le marxisme que promeuvent Xi et ses propagandistes est loin des rêves du Manifeste du parti communiste et du lourd appareil d'Etat stalinien.
Le «marxisme d'Etat» dont se réclame Xi Jinping vise à «faire revivre les ‘’meilleures’’ traditions de la gouvernance chinoise».
Mao a placé la Chine au cœur d'une révolution mondiale visant à libérer les masses ouvrières et à placer le parti au cœur de toutes les activités. A sa mort, au milieu des années 1970, Deng Xiaoping a semblé rompre avec cette tradition internationaliste en créant un «socialisme aux caractéristiques chinoises», une nouvelle politique faisant passer la croissance économique avant la révolution : «Le choix de Deng de donner la priorité au développement économique avant la conformité idéologique a tellement bien fonctionné que l'idéologie socialiste n'a pas pu suivre la société de marché émergente.»
En 2012, lorsque Xi Jinping est arrivé au pouvoir, le parti avait peur d’être dépassé et que tant de choses restent hors de contrôle : la télévision et internet, les touristes étrangers, les étudiants et les hommes d'affaires arrivant en Chine en grand nombre, des centaines de millions de paysans autorisés à migrer vers les villes pour travailler suite à l’assouplissement du système hukou  (passeport interne), etc ?
Xi Jinping et le PCC ont répondu au pluralisme social et intellectuel naissant, produit du développement économique de la Chine et de son insertion dans l’économie mondiale par «un engagement renouvelé au marxisme».
«La Chine rêve», le slogan nationaliste de Xi Jinping, couvre maintenant les panneaux d'affichage dans tout le pays. La Chine rêve et elle rêve à gauche.
Les millions d'intellectuels à l’esprit indépendant — des universitaires, des journalistes, des écrivains — qui, par le biais de bourses d'études, de médias ou de plates-formes internet de plus en plus contrôlées, tentent d'influencer l'Etat et l'opinion publique sans mettre en cause le leadership du PCC, «ne sont certainement pas des dissidents, bien qu'ils recoupent le rôle public des critiques sociales. Ils se disputent entre eux quant à la portée des réformes chinoises et au type de politique qui servirait le mieux le pays. Ils débattent de la signification du ‘’rêve chinois’’ de Xi Jinping».
En ce sens, la Chine est, de nos jours, traversée par de multiples courants de pensée.
Du côté des libéraux chinois, «l'intellectuel public Qin Hui à l'économiste He Qinglian à l'historien Xu Jilin — ne sont pas un modèle de cohérence : ils ont défendu à des moments différents la démocratie constitutionnelle, des marchés plus libres et des politiques visant à améliorer le sort des pauvres en Chine».
Pour leur part, les néo-gauchistes ou la nouvelle gauche, «comme Wang Hui, l’intellectuel chinois le plus connu en Occident, et Wang Shaoguang, professeur émérite à l’Université chinoise de Hong Kong», ils «fulminent contre le néolibéralisme et cherchent à raviver le socialisme en relisant Marx et Mao et en leur ajoutant des éléments de théorie politique post-moderne».
La tradition est également revisitée : «De nouveaux confucianistes tels que Jiang Qing, avocat du ‘’constitutionnalisme confucéen’’, et le professeur Chen Ming de Beijing, affirment que la Chine a perdu son âme dans son engagement pour les valeurs des Lumières au cours du XXe siècle et que son retour au statut de ‘’grande puissance’’ prouve le mérite des ‘’caractéristiques chinoises’’ plutôt que du socialisme international.»
«Jiang soutient, comme l'a fait Mao Zedong, que les vérités du marxisme ne sont pas intemporelles mais évoluent avec la société. La lutte des classes était appropriée sous Mao, étant donné les conditions sociales de la Chine, mais pas maintenant. La détente idéologique annoncée par ‘’le socialisme à caractéristiques chinoises’’ de Deng Xiaoping a fonctionné, car à cette époque, la Chine avait, avant tout, besoin de développer sa base matérielle. Cependant, à l'heure actuelle, la Chine est devenue une société ‘’aisée’’ (en chinois ‘’bourgeoise’’, qui a encore une connotation péjorative) qui répond aux besoins de son peuple, et le marxisme nécessite des modifications pour s'adapter à l'évolution de l'économie chinoise. En accord avec les nouveaux confucéens et autres conservateurs culturels, Jiang soutient que le marxisme doit fusionner avec le confucianisme traditionnel et s'inspirer de son esprit de moteur, d'excellence et de perfection de soi. Tout cela est combiné à la défense de l'unicité culturelle et civilisationnelle de la Chine, qui montre que, grâce à l'exercice continu de la théorie et de la pratique, la Chine a finalement rendu le socialisme à la fois entièrement chinois et certainement contemporain.»
Xi Jinping pense que «la Chine a réussi là où le stalinisme du vingtième siècle et le néolibéralisme ont échoué, et cela doit faire avancer le monde. Pour un marxiste non chinois, de tels arguments doivent paraître mystifiants (ou exaspérants), car ils s'inscrivent dans un contexte historique et historiographique, celui de la reconstitution des origines fondamentales de la Chine moderne, qui est en grande partie inconnu en dehors du pays.»
La «Pensée» de Xi revendique tout à la fois l'unicité chinoise et la pertinence universelle de la Chine, parce que la Chine est jugée «unique» et parce qu'elle a «renouvelé le socialisme».
Face à cela, l’Occident ne peut plus brandir la pancarte des libertés : «Les violations de la démocratie électorale par Xi semblent beaucoup plus raisonnables face au désarroi de la démocratie libérale, du Brexit à Trump, en passant par les autres gouvernements populistes de l'UE.»
A. B.

(*)Timothy Cheek et David Ownby, Make China Marxist Again, Dissent, hiver 2018,
https://www.dissentmagazine.org/article/making-china-marxist-again-xi-jinping- thought?utm_source=Dissent+Newsletter&utm_campaign=3d769571de-EMAIL_CAMPAIGN_2017_12_04_COPY_01&utm_medium=email&utm_term=0_a1e9be80de-3d769571de-101998457

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