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LE 11 FÉVRIER 1996, LES TERRORISTES FRAPPAIENT LE SOIR D’ALGÉRIE Il y a 23 ans, la bombe !

Publié par Naïma Yachir
le 11.02.2019 , 11h00
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Photo : Samir Sid

Les souvenirs ne s’embrouillent pas. Et l’on a l’impression que c’était hier. Ces corps ensanglantés, déchiquetés gisant sur le sol, ces voitures carbonisées, les gravats d’un mur éventré jonchant les trottoirs, les personnes affolées hurlant et courant dans tous les sens. On rembobine le film. C’est le funeste 11 février 1996. Une bombe explose devant le siège du quotidien le Soir d’Algérie à quelques jours de l’Aïd el-Fitr.
Vingt-trois années plus tard. Je ferme les yeux et je revois la salle de rédaction en ce 11 février 1996, date coïncidant avec mon mariage que je devais célébrer après l’Aïd, mais que je n’ai jamais fêté.
Le Ramadhan tire à sa fin et les journalistes affichent les stigmates de la fatigue. Une journée ordinaire où, après le briefing du matin, chacun se presse à la quête de l’information. En cette funeste décennie noire, les informations étaient plutôt du genre macabre.
Ceux qui demeurent à la rédaction surveillent le fil des agences de presse ou rédigent leur enquête et reportage. Derraza, qui animait les pages détente, décide exceptionnellement de rester pour les peaufiner. Il était fier de nous montrer la nouvelle maquette en nous demandant notre avis.
Infirmier de profession, il avait une passion cruciverbiste. Il me sollicite gentiment pour faire partie du voyage vers Zeralda, histoire de le rapprocher. Lui, habitait Koléa.
En ces temps-là, les journalistes occupaient des chambres sécuritaires dans les hôtels de la côte. Il va sans dire que je ne pouvais décliner la proposition. Ainsi, et pour la première fois, je mets un visage sur un nom, et pour la première fois Derraza fera la connaissance de l’équipe journalistique puisqu’il passera la journée, l’unique, en leur compagnie. Il en est ravi. L’après-midi, les journalistes de retour, le canard connaît l’effervescence du bouclage.
La salle de rédaction grouille. Tels de bons élèves la tête dans notre feuille, à l’époque on ne tapait pas encore sur le clavier, on rédige nos papiers car l’heure de la remise approche. Il faut boucler avant 16 h. Ramadhan oblige ! Dorbane, préoccupé par les derniers achats des vêtements de l’Aïd, s’éclipse pour trouver une paire de chaussures à son enfant. Il lui reste un peu de temps avant d’écrire sa chronique quotidienne «Qalbelouz». On la retrouvera inachevée sous les fatras.
Allaoua, notre rédacteur en chef, vérifie les dépêches, les lit avant de les découper pour les placer par thème dans des chemises en carton.
Internet n’existait pas encore. Il fait le va-et-vient entre la salle et le service où sont montées les pages, pour la remise des articles. Dans les couloirs, on se bouscule. Au service pub, Nadia et Dalila accueillent les derniers clients. Safia, épuisée, vient leur tenir compagnie.
Ahmed, Nacer Bouzaza et Dorbane regagnent la rédaction après avoir fait quelques emplettes. Ce dernier est content des chaussures qu’il a choisies. Il s’assoit à sa place habituelle. Il donne le dos au mur où fut placée la bombe. Il tire des feuilles du tiroir et commence à écrire.
Derraza est à côté de lui. ll est heureux de nous montrer la photo de sa petite fille. Abi se trouve sur la même rangée. Allaoua, seul maître à bord, veille au grain. Il commence à organiser les départs. Anxieux, on regarde l’heure. Allaoua nous rappelle à l’ordre. «Allez, on se dépêche.» Il se dirige vers moi, me tend un article et me «somme» de le corriger et de le lui remettre avant de partir. Lui restera au journal, il assure la permanence. Ammi Mohamed, le gardien, que Dieu ait son âme, lui apportera son f’tour. «Donne-moi juste quelques minutes, le temps de me rendre au montage, à la PAO, revoir mes pages société, et le papier sera revu.» Il acquiesce, en me griffonnant la main de son stylo, comme il a l’habitude de faire. Pendant que lui scrute le fil, moi je cours vers le service technique. Tatillonne, je tends ma page à Hamdène, qui n’est plus de ce monde, pour rattraper une bourde que je venais de repérer. Je ne finis ma phrase, qu’un bruit d’explosion survient, puis le noir le plus total. J’ai cru devenir aveugle et sourde.

Déflagration, bourdonnements puis le noir
On ne comprend pas ce qui vient d’arriver. On cherche la sortie dans l’obscurité. Après avoir tâtonné dans le couloir qui nous paraiît long, au fond une lueur nous éclaire. Le siège du journal n’est que décombres. On s’empresse de quitter les lieux. Dehors, c’est la panique générale. On nous regarde ahuri. Le visage noir, les cheveux en bataille, les vêtements couverts de cendres, F.-Z. Boukhalfa et moi-même cherchons les autres. On est dans la cour. C’est l’apocalypse.
Anser, notre collègue d’El-watan, vient en courant. Il me console, me tient par le bras. «Viens te laver le visage. Quelle chance, tu es vivante.» Je ne l’entends pas. Je reviens sur mes pas. Je veux voir les autres, ceux qui, quelques minutes avant, étaient avec moi, riaient, parlaient, écrivaient. Hakim Soltani me retient. «Reviens, ne regarde pas.»
Dorbane est le premier à être sorti des ruines. Il est allongé, la tête en sang recouverte à peine d’un papier. Derraza, Allaoua seront extirpés tard dans la soirée. Abi, le rescapé, sortira, par miracle, vivant. Je cherche toujours les autres. Je vois Nabil, une plaie béante au visage. Le sang lui macule la face. Il ne s’en rend même pas compte. Norredine, le comptable, blessé et choqué, tourne en rond. Une voiture les conduit à l’hôpital. La Maison de la Presse est vite cernée par un cordon de sécurité. Personne n’est autorisé à y entrer.
Dehors, familles, parents et amis veulent forcer la corde pour s’enquérir des siens. Soraya, en pleurs, se dispute avec un policier qui lui interdit l’accès. «Je suis journaliste, je fais partie de l’équipe du Soir d’Algérie, je viens voir mes collègues. Elle m’aperçoit de loin. Elle sanglote, elle me touche le visage. «Tu es en vie, Dieu soit loué. Et les autres ?» Je ne peux pas lui répondre.
- Et vous derrière ?
- Nous, ça va. Safia est blessée au cou. Elle a du sang partout. Elle est sous le choc. Nacera Djenad n’arrive pas à marcher, je crois qu’elle a une fracture. Mais tout le monde est sauf. On a réussi à sortir. Si tu voyais dehors, c’est horrible. Des morts partout, du sang, que du sang.
Il faut expliquer qu’à l’époque, le siège du journal avait une entrée donnant sur la rue Hassiba-Ben-Bouali. Le service publicité et le standard se trouvaient dans cette aile.
Le soir, une pluie fine pleure les morts, Allaoua, Allaoua l’oreille attentive, le poète, gît encore sous les vestiges. Les braves agents de la Protection civile, à pied d’œuvre, n’ont pas encore réussi à l’extraire. Son corps sera retrouvé tard dans la soirée. Le dernier après ceux de Dorbane et Derraza. A l’hôpital Mustapha, médecins, infirmiers ne savent plus où donner de la tête. Ils parent au plus urgent. Safia se rendra seule aux urgences. Elle est recousue à vif. Une chance inouïe qu’un second chirurgien l’ait examinée. Il est bouleversé par les points de suture.
«Mais qui vous a fait ça ?» Il l’examine et, sans attendre, il reprend la blessure et recoud l’ouverture. «C’était une torture, mais, heureusement, grâce à lui aujourd’hui la cicatrice est à peine visible.»
Abi, allongé sur son lit, est méconnaissable. Le visage moucheté par les débris de verre. Dembri, l’administrateur, porte un bandage sur les yeux. Il perdra un œil.
Le feuilleton n’est pas fini. D’autres bombes, couteaux et balles viendront faucher d’autres journalistes.

Quels horizons ?
Bon Dieu ! Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi les terroristes sont-ils toujours là ? Quelques années avant, il était impensable que nos frères puissent nous massacrer. Pourquoi, pourquoi ?
Le terrain de la haine, de la violence du système depuis 1962 persiste encore. L’école est par excellence le terreau le plus favorable. Quand on est dans le bus et que des enfants à peine pubères refusent de céder leur place sous prétexte que tu n’es pas voilée, que des gamines fustigent leurs camarades parce qu’elles jouent à la poupée au lieu de prier Dieu, que la chasse aux couples, les gifles au commissariat, les menaces de Ouyahia continuent. Que les livres et autres supports propagandistes de l’islam politique se vendent au su et au vu de tout le monde. Que jeunes, moins jeunes, femmes et enfants se jettent à la mer pour fuir leur pays comme jadis on fuyait la peste, et qui plus est, on juge et on condamne.
Traumatisée, l’Algérie tout entière a besoin d’un véritable traitement de choc. Qui est responsable ? Ah ! Si nos martyrs se réveillaient.
Naïma Yachir

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